1. Introduction
L'IA générative est devenue un outil accessible aux praticiens de la formation, modifiant les conditions de production des contenus pédagogiques. Si la littérature scientifique s'est rapidement emparée de ses effets sur l'écriture académique (Nguyen et al., 2024), l'intégrité intellectuelle (Cotton et al., 2024) ou la créativité collective (Doshi et Hauser, 2024), une figure spécifique reste largement ignorée : celle du praticien-expert qui mobilise l'IA générative pour produire de la fiction pédagogique longue — des récits narratifs élaborés, destinés à transmettre des savoirs professionnels par l'identification aux personnages et l'immersion dans des situations fictives.
C'est cette figure que je souhaite théoriser dans cet article, à partir de l'analyse rétrospective de trois expériences concrètes que j'ai conduites entre juillet 2025 et le premier semestre 2026 : quatre nouvelles policières explorant le tutorat à distance (Les enquêtes de l'inspecteur Tedor), une trilogie de science-fiction évoquant des concepts pédagogiques dans une cosmologie fictive (Les chroniques stellaires du tutorat), et un roman épistolaire spéculatif donnant une voix imaginaire aux oiseaux pour médier des savoirs éthologiques et une conscience écologique (Ce que disent les oiseaux).
Ces trois productions constituent le corpus empirique de cet article. Je les ai intégralement publiées en accès libre sur des sites Google Sites, accompagnées de paratextes analytiques — définitions des concepts mobilisés, réflexions sur le processus, données chiffrées de production, retours de lecteurs. C'est la totalité de ce dispositif, textes et métatextes, qui fait l'objet de mon analyse.
La démarche que j'adopte est celle d'une autoethnographie analytique (Ellis et Bochner, 2000 ; De Lavergne, 2007) : j'analyse mes propres pratiques depuis l'intérieur, tout en les situant dans un cadre théorique interdisciplinaire. Cette posture est légitime pour les objets émergents pour lesquels les données comparatives font encore défaut.
La question de recherche que je pose est la suivante : en quoi ma mobilisation de l'IA générative, en tant que praticien-expert de formation, reconfigure-t-elle les conditions de production et de médiation des savoirs pédagogiques, et quelles tensions cette reconfiguration génère-t-elle ?
2. Cadre théorique
2.1 Le médium comme message : l'IA générative n'est pas un outil neutre
La première boussole théorique est celle de McLuhan (1964) : the medium is the message signifie que c'est le médium lui-même, non le contenu qu'il transporte, qui façonne les formes d'association et d'action humaines. Appliquée à l'IA générative, cette proposition interdit de la traiter comme un outil transparent : les modèles de langage ont été entraînés sur des corpus massivement anglophones, incorporant des structures narratives et des représentations culturelles qui ne sont pas neutres.
Cette intuition est prolongée par Stiegler (2010), dont le concept de pharmakon fournit le cadre le plus précis pour penser l'ambivalence des outils techniques. L'IA générative est remède quand elle permet à un praticien-expert d'accéder à une puissance narrative qui lui était difficilement atteignable autrement ; elle est poison quand elle risque de le déposséder de ses capacités singulières d'expression, en substituant des calculs statistiques amplificateurs de biais à l'expression singulière. Stiegler (2010) nomme ce risque la prolétarisation de l'expression : le logiciel parle à la place de l'individu, qui lui délègue progressivement ses capacités expressives.
Cardon (2015) ajoute une dimension politique : les algorithmes ne sont pas de simples outils techniques, ils «véhiculent un projet politique». Les LLM intègrent des choix de valeurs dans leurs processus de génération. L'IAuteur qui ignore cette dimension risque de reproduire, sous l'apparence de la nouveauté, les représentations culturelles dominantes.
Wolton (1999, 2009) offre enfin un avertissement décisif pour la pédagogie : la performance technique d'un dispositif de communication ne garantit pas l'intercompréhension réelle. Produire un texte narratif sophistiqué avec l'IA ne garantit pas sa réception pédagogique effective — tension que nous retrouverons dans l'analyse du corpus.
2.2 La transportation narrative comme fondement pédagogique de la fiction
L'hypothèse centrale des trois œuvres analysées — que la fiction est un vecteur pédagogique plus efficace que l'exposé académique pour certains types de savoirs — trouve un appui robuste dans la narrative transportation theory (Gerrig, 1993 ; Green et Brock, 2000, 2002).
Green et Brock définissent la transportation narrative comme un état psychologique holistique dans lequel le lecteur est cognitivement et émotionnellement absorbé dans un récit, expérimentant des images mentales vives et une réduction de sa résistance critique. Dans cet état, les individus « ont tendance à mieux mémoriser le contenu de l'histoire, à adopter des croyances et attitudes plus alignées avec le récit » (Green et Brock, 2000). La transportation est d'autant plus forte que le lecteur peut s'identifier aux personnages — mécanisme que Dill-Shackleford et al. (2016) ont nommé dual empathy : le lecteur ressent simultanément de l'empathie pour le personnage et pour lui-même, parce que le récit active ses propres souvenirs professionnels.
Pour un formateur qui lit une nouvelle policière dont l'enquêteur investigue un décrochage d'apprenant, ce mécanisme est particulièrement puissant : il actualise ses propres expériences de tutorat, ses propres angles morts. Il n'apprend pas les concepts du tutorat à distance — il les éprouve. Cette distinction entre réception et expérience est au cœur de la conviction pédagogique qui sous-tend les productions de l'IAuteur.
Il convient d'en signaler les limites théoriques : la transportation a été principalement validée pour des récits courts dans des conditions expérimentales contrôlées. Son application à des fictions longues, lues librement par des professionnels, reste à démontrer empiriquement. Nous la formulons ici comme hypothèse de recherche.
2.3 Médiation des savoirs et rapports de force communicationnels
Mattelart (1994) a montré que la communication est un champ traversé par des rapports de force, dans lequel certaines voix peuvent produire des récits à grande échelle et d'autres non. La question centrale n'est pas « comment l'information circule-t-elle ? » mais « qui contrôle les conditions dans lesquelles elle circule, et au profit de qui ? ». Dans la formation professionnelle, ce pouvoir s'est exercé au détriment des experts praticiens : ils peuvent témoigner et publier des articles, mais la production de fictions pédagogiques longues — supposant des compétences scripturales, du temps et un accès aux circuits de diffusion — leur était inaccessible. L'IA générative déplace cet équilibre.
Miège (2020) permet d'analyser cette mutation comme une reconfiguration des modèles de production culturelle. Flichy (2001) rappelle cependant que les utopies techniques portées par les praticiens s'inscrivent dans une longue histoire des imaginaires de démocratisation culturelle par les médias — et que ces utopies se heurtent régulièrement aux résistances sociales et institutionnelles.
3. Méthodologie : une autoethnographie analytique
3.1 Ma posture de praticien-chercheur
La démarche que j'adopte est celle de l'autoethnographie analytique (Ellis et Bochner, 2000), dans laquelle le chercheur est à la fois sujet et analyste de son expérience. De Lavergne (2007) caractérise cette posture comme celle du praticien-chercheur : tenir simultanément le dedans de l'expérience vécue et le dehors du regard analytique distancié. Je justifie ce choix par la nature de l'objet : la figure de l'IAuteur est émergente, et il n'existe pas à ce jour de corpus comparable documenté dans la littérature. Je suis moi-même l'acteur principal du terrain étudié — ce qui constitue une limite assumée, mais aussi une ressource épistémique irremplaçable, me donnant accès à des données de processus qu'aucune étude externe ne pourrait recueillir avec la même finesse.
La validité de ma démarche repose sur trois principes : triangulation des données (mon discours sur mes pratiques, les textes produits, les réactions de réception) ; transparence sur mes biais (je suis à la fois juge et partie, ce qui requiert une vigilance permanente contre la complaisance) ; ancrage dans des sources primaires documentées et datées (les sites Google constituent des publications accessibles et vérifiables par tout lecteur).
3.2 Description du corpus
Le corpus que j'analyse est constitué de trois ensembles publiés en accès libre en 2025 et 2026, accompagnés chacun de paratextes analytiques que j'ai rédigés.
Corpus 1 — Les enquêtes de l'inspecteur Tedor (Rodet, 2025a) : quatre nouvelles policières (L'affaire du chercheur volatilisé, L'affaire de la plateforme silencieuse, Tuteur tueur, Tuteurs en ligne de mire). J'ai également publié sur ce site une analyse de la série produite par Claude et une comparaison entre cette analyse et mon propre retour d'expérience — document méthodologique novateur. Outils utilisés : Claude, ChatGPT, Perplexity, Lumo.
Corpus 2 — Les chroniques stellaires du tutorat (Rodet, 2025b) : trilogie de science-fiction, trois tomes publiés (35 chapitres au total), les chapitres du tome 1 sont suivis d'une section « Questions pour approfondir le tutorat à distance». Je fournis la donnée de production suivante : 95 % du texte a été généré par l'IA, mais 90 % du temps de production m'est revenu. Outils : Claude, Perplexity, ChatGPT.
Corpus 3 — Ce que disent les oiseaux (Rodet, 2025c) : roman épistolaire spéculatif croisant données ornithologiques scientifiques et références mystiques (Le Cantique des oiseaux d'Attâr, XIIe siècle). Un ornithologue se découvre la capacité, comme le roi Salomon, de comprendre le langage des oiseaux qui ont tant à nous dire. Le Persan de Montesquieu est ici l'humanité. Outils : Claude 4.6, Gemini 3, Perplexity, ChatGPT, Mistral.
3.3 Ma grille d'analyse
J'analyse les trois corpus selon trois axes : les dispositifs pédagogiques implicites (comment ai-je encodé les savoirs dans les structures narratives ?) ; le travail de l'IAuteur (quels actes intellectuels distinguent ce que j'ai fait d'un simple usage d'IA ?) ; la tension émancipation/reproduction (dans quelle mesure mes productions redistribuent-elles le pouvoir de médiation, et dans quelle mesure le reconduisent-elles ?).
4. L'IAuteur et le romIAn : définition et genèse d'un concept
4.1 Une définition issue de ma pratique
À partir de mes pratiques et des réflexions que j'ai publiées sur les trois sites, j'ai stabilisé la définition suivante :
« Un IAuteur [féminin : IAutrice] est un créateur de récits, romans ou autres textes littéraires qui mobilise l'intelligence artificielle générative comme outil de production, de stimulation ou de transformation scripturale. Son rôle ne se limite pas à déclencher une génération automatisée : il conçoit les prompts tant pour définir le plan narratif que pour générer les textes. Il sélectionne, organise, réécrit de rares passages et met en cohérence les textes générés par l'IA afin de donner forme à une œuvre dont la propriété, la responsabilité intellectuelle et artistique lui appartiennent intégralement. Un romIAn est un roman imaginé par un IAuteur. » (Rodet, 2025c)
En accolant l'IA et Auteur dans un seul terme, je pose d'emblée que la nature de l'outil fait partie de l'identité de la figure. Nommer l'outil dans le titre de l'œuvre est en soi un acte communicationnel au sens de McLuhan (1964) : c'est refuser la dissimulation et assumer la transparence comme posture éthique.
4.2 Ce qui me distingue des figures voisines
La littérature récente sur la co-création humain-IA (Green et al., 2024 ; Mirowski et al., 2023) a identifié plusieurs figures voisines dont je me distingue nettement.
Du ghost-writing assisté par IA : le ghost-writer dissimule le recours à l'IA ; j'en fais au contraire le principe constitutif de ma démarche. La transparence n'est pas pour moi une contrainte éthique extérieure — elle est le fondement de la figure.
Du prompt engineering au sens strict : l'ingénieur de prompts optimise des requêtes pour des outputs performants ; étant responsable de l'architecture narrative, des décisions artistiques et des finalités pédagogiques qui encadrent ces requêtes, je procède à un contrôle strict des textes générés.
De l'auteur traditionnel : l'auteur traditionnel maîtrise solitairement l'acte d'écriture ; je délègue la majorité de la production textuelle mais je conserve la conception, la direction artistique et la responsabilité de l'œuvre.
La donnée que je fournis pour le corpus 2 — 95 % du texte généré par l'IA, 90 % du temps de production me revenant — est analytiquement décisive. Elle ruine deux illusions symétriques : celle qui voudrait que l'IA soit l'auteur (elle produit les mots, pas les intentions), et celle qui voudrait que mon rôle soit mineur (il est majoritaire en temps et en responsabilité). Dans la terminologie vygotskienne reprise par la recherche récente sur la co-création (Barrot, J. S. et al. 2026), l'IA constitue ici un outil de médiation ouvrant une zone proximale de développement scripturale : elle me permet d'accéder à une compétence — la production narrative longue — qui était difficilement à ma portée sans cet étayage.
4.3 Le paratexte comme dispositif de légitimation que j'ai construit
Sur mes trois sites, les œuvres ne circulent pas seules : je les ai accompagnées de définitions, de réflexions sur le processus, de données chiffrées et — dans le cas du corpus 1 — d'une analyse produite par Claude et d'une comparaison entre cette analyse et mon propre retour d'expérience.
Kisleva et al. (2025) ont montré que les expériences de co-création littéraire humain-IA qui acquièrent une légitimité publique s'accompagnent systématiquement de paratextes élargis. Dans mon cas, ces paratextes remplissent une fonction de légitimation par la transparence : en rendant visible ce que l'IA a fait et ce que j'ai fait, je produis une forme d'autorité que ni une maison d'édition ni un comité éditorial ne valident, mais que la communauté professionnelle peut évaluer directement.
La comparaison entre l'analyse de Claude et mon retour d'expérience publiée sur le site de Tedor est, à cet égard, un document que je considère comme scientifiquement significatif— non pour me valoriser, mais parce qu'il révèle les limites de l'outil avec une précision que peu d'auteurs acceptent de rendre publique. On y voit que Claude a surestimé la cohérence de ma démarche (il a projeté une intentionnalité pédagogique que je reconnais ne pas avoir eu d'emblée) et sous-estimé l'échec relatif en termes d'audience. Cette mise en abyme — l'IA analysant ce qu'elle a contribué à produire, et moi corrigeant cette analyse — constitue elle-même un exemple du pharmakon stieglerien : un outil qui révèle ses limites quand on lui demande de se regarder en miroir.
5. Analyse des trois expériences empiriques
5.1 Les enquêtes de l'inspecteur Tedor : la fiction policière comme dispositif d'entrée dans le savoir
Dispositifs pédagogiques implicites
Les quatre nouvelles que j'ai écrites abordent des concepts du tutorat à distance dans des intrigues criminelles. Dans L'affaire du chercheur volatilisé, j'ai mis en scène la disparition mystérieuse du professeur Leroux, spécialiste en ingénierie tutorale, que l'inspecteur Tedor découvre s'être isolé volontairement pour résoudre un dilemme théorique sur l'accompagnement personnalisé des apprenants à distance : le concept d'étayage adaptatif et la tension entre différentes approches pédagogiques y sont traduits en énigme à déchiffrer, forçant le lecteur à comprendre ces enjeux pour suivre l'enquête. Dans L'affaire de la plateforme silencieuse, j'ai inventé l'IA MentorIA comme une entité qui filtre et standardise les messages des tuteurs humains jusqu'à les réduire au silence — métaphore narrative de la déshumanisation pédagogique dans laquelle le concept de présence à distance est traduit en son absence symptomatique. Dans Tuteur tueur, j'ai mis en scène une murder party pédagogique qui tourne au drame pour illustrer les risques de l'innovation non encadrée : ce que j'aurais pu formuler comme une mise en garde théorique devient ici un accident narratif que le lecteur vit de l'intérieur. Dans Tuteurs en ligne de mire, j'ai fait incarner à chacune des quatre victimes une dimension de l'ingénierie tutorale (cognitive, socio-affective, motivationnelle, métacognitive) : le récit policier devient un cours déguisé en catalogue de meurtres. La mise en abyme finale — que j'ai conçue comme un clin d'œil à ma propre identité — voit l'inspecteur Tedor se reconvertir en consultant en tutorat à distance sous l'identité « Rodet ». Ce dispositif inscrit le mécanisme d'identification narrative au cœur de l'œuvre : le lecteur accompagne un personnage qui apprend à comprendre le tutorat à distance en enquêtant sur ses dysfonctionnements, et qui finit par en devenir un acteur. C'est précisément la trajectoire que j'espère induire chez mon lecteur.
Apport de la théorie de la transportation narrative
Le genre policier est particulièrement propice à la transportation : la tension narrative, le suspense et l'identification à un enquêteur qui cherche à comprendre sont des moteurs puissants d'absorption cognitive et émotionnelle. Si ce mécanisme opère pour mes nouvelles, le lecteur professionnel ne sort pas de sa lecture avec une liste de concepts à retenir, mais avec une compréhension incarnée des dynamiques du tutorat à distance. Green et Brock (2000) ont montré que les lecteurs fortement transportés adoptent des croyances plus alignées avec le récit et mémorisent mieux son contenu. La dual empathy décrite par Dill-Shackleford et al. (2016) est ici particulièrement active : en s'identifiant à un tuteur fictif qui commet des erreurs, le lecteur professionnel actualise ses propres expériences, ses propres angles morts, sa propre responsabilité vis-à-vis des apprenants.
Limites
Dans mon retour d'expérience publié sur le site, je signale plusieurs limites structurelles que je n'avais pas anticipées. Mon audience s'est avérée « environ quatre fois moindre que celles de mes autres contributions à caractère plus académique » (Rodet, 2025a). Je reconnais également l'absence initiale de public cible défini et d'objectifs pédagogiques préalablement formulés — je me suis lancé dans cette expérience de manière exploratoire, sans ingénierie pédagogique préalable. Je qualifie aussi la qualité narrative de mes premières nouvelles d'«assez simpliste». Ces limites n'invalident pas le concept d'IAuteur, mais elles confirment l'avertissement de Wolton (1999) que j'ai moi-même convoqué dans mon cadre théorique : la performance technique d'un dispositif communicationnel ne garantit pas son efficacité pédagogique réelle. Je me retrouve à être à la fois le producteur de l'œuvre et le témoin de son insuffisance partielle — c'est précisément ce que la posture autoethnographique exige d'assumer.
5.2 Les chroniques stellaires du tutorat : la métaphore cosmique comme pédagogie de l'implicite
Le principe de subordination narrative choisi
Pour cette trilogie, j'ai fait un choix radicalement différent de celui qui avait guidé la série Tedor : « subordonner les concepts pédagogiques à la narration et à sa dynamique » (Rodet, 2025b). J'ai décidé que les enseignements sur le tutorat à distance et de manière plus générale sur l'éducation, s'intégreraient de manière implicite dans la trame narrative, invitant le lecteur à les découvrir au fil de l'histoire — plutôt qu'à les recevoir sous forme de mise en situation transparente. Des exemples précis illustrent ce choix : j'ai construit une planète dont l'atmosphère est toujours opaque pour représenter l'absence de feedback ; j'ai créé un personnage capable de percevoir à distance les états émotionnels d'autrui pour incarner la présence à distance dans ce qu'elle a de plus exigeant ; j'ai mis en scène un conflit galactique entre plusieurs civilisations pour rejouer, à l'échelle cosmique, la tension fondamentale entre autonomie et guidage dans l'apprentissage. Ce principe constitue une inversion radicale par rapport à la pédagogie magistrale que j'aurais pu pratiquer : ce n'est plus le concept qui précède et engendre l'exemple, c'est la narration qui prépare, éventuellement, la conceptualisation.
Le dispositif de double lecture
Les sections « Questions pour approfondir le tutorat à distance » que j'ai ajoutées en fin de chaque chapitre du tome 1 créent une architecture à deux niveaux que j'ai délibérément voulue. Le lecteur néophyte lit un roman de science-fiction et n'est pas forcé de décoder la dimension pédagogique ; le professionnel de la formation y reconnaît des tensions fondamentales et peut les approfondir grâce aux questions proposées. Manovich (2001) conceptualise ce mécanisme comme le principe de variabilité des nouveaux médias : un même objet peut exister en versions multiples selon le lecteur qui l'active. Dans mon cas, cette variabilité est herméneutique plutôt que technologique — c'est le bagage du lecteur, et non un algorithme, qui détermine la version qu'il lit.
L'hypothèse que je formule sans pouvoir la vérifier
Je formule l'hypothèse que le lecteur non-spécialiste, en lisant l'aventure spatiale, intègrerait quelque chose des dynamiques pédagogiques sans en avoir été explicitement instruit — ce que j'ai appelé, dans une conférence, « la fiction comme passeur clandestin de savoirs ». Cette hypothèse est compatible avec les résultats de Green et Brock (2002), qui montrent que la fiction peut modifier les croyances et représentations sans que le lecteur en soit pleinement conscient. Mais je dois être honnête : je n'ai pas les moyens de la vérifier empiriquement à ce stade. Je ne dispose d'aucune donnée sur ce que mes lecteurs non-spécialistes — s'il en existe — ont effectivement retenu ou transformé dans leur pratique. Je la formule donc ici comme une hypothèse de recherche, non comme un résultat que je pourrais revendiquer.
5.3 Ce que disent les oiseaux : la fiction épistolaire comme médiation entre savoirs scientifiques et conscience éthique
L'ambition que je me suis donnée
Ce troisième corpus se distingue des deux précédents par l'amplitude du geste que j'ai voulu accomplir : utiliser l'IA générative pour simuler des perspectives non humaines à partir de données biologiques réelles. J'ai formulé cette ambition avec une franchise que j'assume pleinement sur le site : « Parmi les promesses de l'intelligence artificielle, il en est une que je n'ai pas encore vue formulée et qui demeure celle dont je rêve : pouvoir entrer en dialogue avec les animaux » (Rodet, 2025c). Dans cette troisième expérience, je ne mobilise plus l'IA comme co-scripteur d'une fiction sur le tutorat — je la mobilise comme prothèse épistémique, instrument d'accès à des perspectives sur le monde qui échappent à la perception humaine. C'est l'usage le plus ambitieux et le plus risqué que j'aie fait de l'IA générative.
La triple intertextualité
J'ai délibérément croisé trois registres dans cette œuvre. Le registre scientifique d'abord : j'ai ancré le roman dans des données ornithologiques vérifiées — syntaxe fonctionnelle des mésanges charbonnières, intelligence sociale des corvidés, écologie acoustique, neurologie aviaire, etc.. Le registre mystique ensuite : j'ai convoqué Le Cantique des oiseaux d'Attâr (XIIe siècle), dont la révélation finale — le Simorgh que cherchaient les oiseaux, c'étaient eux-mêmes — résonne avec le projet pédagogique qui traverse toute mon œuvre d'IAuteur : le savoir n'est pas ailleurs, il est dans l'expérience vécue. Le registre spéculatif enfin : j'ai utilisé la fiction épistolaire pour mettre en voix imaginaire ce dialogue encore impossible avec le vivant. Ce croisement est lui-même un acte communicationnel au sens de Mattelart (1994) : en plaçant sur un même plan un poème persan du XIIe siècle, des données de neurologie aviaire et une fiction générée par IA, je remets en question la hiérarchie des savoirs légitimes.
Les risques épistémiques
C'est l'expérience où les biais algorithmiques me préoccupent le plus. Les oiseaux que je fais parler dans ce roman parlent nécessairement dans le registre des représentations culturelles encodées dans les LLM que j'utilise — ce que Cardon (2015) désigne comme le projet politique incorporé dans les algorithmes. Un oiseau simulé par un modèle entraîné majoritairement sur des textes occidentaux anglophone ne restitue pas la réalité de la perception aviaire : il construit une représentation culturellement située de ce que nous, humains, imaginons que cette perception pourrait être. Je suis conscient de cette limite, comme en témoigne la formulation que j'ai utilisée sur le site : je ne prétends pas « restituer » la voix des oiseaux, mais « explorer de manière plus rigoureuse les mécanismes de communication [...] par une immersion interactive » (Rodet, 2025c). La fiction spéculative n'a pas de prétention documentaire — elle a une prétention heuristique. Cette distinction me semble essentielle pour que le romIAn conserve une intégrité épistémique, même dans ses ambitions les plus audacieuses.
6. Discussion : la tension productive entre émancipation et reproduction
6.1 Le versant émancipateur
L'analyse de mes trois expériences confirme un déplacement réel dans les conditions de production de la médiation des savoirs, que j'identifie à trois niveaux.
Au niveau de la production : en tant que praticien-expert non scripteur, j'ai accédé à une puissance narrative qui m'était interdite. Produire trois œuvres de fiction pédagogique ambitieuses en quelques mois représente, pour un professionnel qui n'est pas romancier, une redistribution concrète des capacités de production culturelle que Miège (2020) permet d'analyser comme une reconfiguration des modèles de la production médiatique.
Au niveau de la diffusion : mes textes circulent hors des circuits éditoriaux traditionnels, sans passer par les filtres institutionnels de légitimation, dans une logique d'accès libre que j'ai délibérément choisie.
Au niveau du rapport pédagogique : la fiction que je produis modifie fondamentalement la position de l'apprenant. Dans un exposé académique que j'aurais pu écrire, l'apprenant est en position de réception ; dans une fiction portée par la transportation narrative, il est en position d'expérience — il vit quelque chose, ressent quelque chose, se pose des questions avant même que la notion soit nommée. C'est ce renversement que je cherche à produire.
6.2 Le versant de la reproduction
Mais mon analyse me conduit aussi à nommer honnêtement ce qui se reconduit sous l'apparence de la nouveauté.
La première forme de reproduction est celle des biais incorporés dans les outils que j'utilise. Les LLM ont été construits par des entreprises privées, entraînés sur des corpus massivement anglophones, et produisent spontanément des structures narratives issues du roman réaliste occidental. Je peux travailler contre ces biais — par des prompts précis, une vigilance éditoriale soutenue — mais je ne peux les effacer totalement. La critique stieglérienne de la prolétarisation de l'expression me concerne directement.
La deuxième forme de reproduction est celle de l'audience que je n'ai pas réussi à élargir. Malgré la diffusion libre, mes textes circulent principalement dans des réseaux de professionnels déjà sensibilisés. Je le confirme sans ambiguïté dans mon retour d'expérience : mon audience est environ quatre fois moindre que pour mes contributions académiques. La promesse de démocratisation se heurte aux inégalités préexistantes d'intérêt et de capital culturel que Flichy (2001) avait déjà analysées.
La troisième forme de reproduction est celle de la légitimité que je ne détiens pas. Je produis en dehors des circuits institutionnels, mais mes œuvres ne sont pas reconnues comme des contributions pédagogiques légitimes par les mécanismes académiques habituels. C'est précisément ce que cet article tente d'amorcer — et c'est une des raisons pour lesquelles je l'ai écrit.
6.3 Une figure de triple médiation
Au terme de cette analyse, je me définis comme une figure de triple médiation simultanée.
Entre savoirs et récits : je transforme des savoirs professionnels tacites en dispositifs narratifs explicites, en mobilisant les genres littéraires — policier, science-fiction, épistolaire — comme des formes d'accès à la compréhension.
Entre humain et machine : je négocie en permanence la frontière entre ce que je délègue à l'IA (la production textuelle) et ce que je conserve (la conception, la direction artistique, la responsabilité, le regard critique). Cette négociation est le cœur de mon activité, et c'est elle qui fonde la légitimité de ma revendication d'authorship (Green et al., 2024).
Entre praticien et institution : j'occupe un espace interstitiel entre le professionnel de terrain (dont j'ai l'expertise) et le chercheur académique (dont je n'ai pas le statut), cherchant à faire valoir une forme de savoir que les deux univers peinent à reconnaître.
C'est précisément cette triple médiation qui construit une figure inédite — et une figure politique au sens que Mattelart donnait à ce terme : non pas un révolutionnaire qui renverse les rapports de force, mais un négociateur qui les déplace et les recompose.
7. Conclusion
Dans cet article, j'ai proposé une analyse auto-ethnographique de trois expériences de production de fictions pédagogiques assistées par IA générative, que j'ai conduites en 2025 et 2026 en tant que praticien-expert du tutorat à distance. J'ai théorisé le concept d'IAuteur comme figure de triple médiation — entre savoirs et récits, entre humain et machine, entre praticien et institution — et j'ai montré que cette figure incarne une tension productive entre des vertus émancipatrices réelles et des limites sérieuses.
Je vois trois apports principaux à ce travail. D'abord, la définition opérationnelle et sourcée de l'IAuteur et du romIAn, deux néologismes qui désignent une pratique émergente encore sans nom dans la littérature scientifique. Ensuite, la mise en dialogue de la théorie de la transportation narrative avec la pédagogie de la fiction professionnelle — dialogue qui formule une hypothèse de recherche fertile sur les mécanismes d'apprentissage par l'identification narrative. Enfin, l'analyse critique de la tension émancipation/reproduction, qui évite aussi bien le techno-enthousiasme naïf que le techno-pessimisme stérile.
Je dois également nommer honnêtement trois limites importantes. Ma démarche autoethnographique repose sur ma seule expérience et un seul domaine, la formation et plus précisément le tutorat à distance : elle ne peut prétendre à la généralisation. L'hypothèse de l'apprentissage implicite par la fiction que j'ai formulée n'a pas été vérifiée empiriquement auprès de mes lecteurs — je l'avance comme piste de recherche, non comme résultat. Et la question de ma légitimité scientifique reste entière : publier sur un Google Site n'équivaut pas à une reconnaissance par les pairs, et je ne me fais pas d'illusions à ce sujet.
Ces limites ouvrent des pistes que j'espère voir investies : des études de réception auprès de lecteurs professionnels pour tester empiriquement la transportation narrative dans ce contexte ; une comparaison entre IAuteurs de différentes disciplines ; une réflexion collective sur les conditions institutionnelles de reconnaissance de cette nouvelle forme de production de savoirs.
Je terminerai par l'avertissement qui me semble le plus juste pour qualifier ma propre pratique : l'IAuteur qui ignore les biais des outils qu'il utilise, qui ne questionne pas ses propres angles morts, risque de reconduire sous une forme nouvelle les rapports de force qu'il croyait avoir dépassés. La lucidité ne s'arrête jamais. Elle s'exerce aussi, et surtout, sur les outils dont on se croit librement maître.
Références
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https://www.sciencedirect.com/science/article/pii/S2215039026000032
Cardon, D. (2015). À quoi rêvent les algorithmes ? Nos vies à l'heure des big data. Seuil.
Casilli, A. (2019). En attendant les robots. Seuil.
Cotton, D. R. E., Cotton, P. A., et Shipway, J. R. (2024). Chatting and cheating: Ensuring academic integrity in the era of ChatGPT. Innovations in Education and Teaching International, 61(1), 228–239.
De Lavergne, C. (2007). La posture du praticien-chercheur : un analyseur de l'évolution de la recherche qualitative. Recherche qualitative, hors-série n° 3.
Dill-Shackleford, K. E., Vinney, C., et Hopper-Losenicky, K. (2016). Connecting the dots between fantasy and reality: The social psychology of our engagement with fictional narrative and its functional value. Social and Personality Psychology Compass, 10(11), 634–646.
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Flichy, P. (2001). L'imaginaire d'Internet. La Découverte.
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