UNE SEMAINE AUX SEYCHELLES
Par Magali Badibanga, sœur d’Emmanuelle Badibanga, tragiquement décédée le 27 avril 2021 aux Seychelles dans sa chambre d’hôtel.
MON ARRIVÉE AUX SEYCHELLES : DE LA CHAMBRE D’HOTEL OÙ MA SŒUR EST MORTE, AU TRIBUNAL QUI JUGE LE SUSPECT DE SON MEURTRE
C’est avec Jean Claude, mon époux, que je me rends une semaine aux Seychelles pour rendre hommage à ma petite sœur Emmanuelle Badibanga. Ma sœur est décédée au Club Méditerranée de l’ile St. Anne, le 27 avril 2021. Il s’agit aussi pour nous de nous rendre compte de la façon dont se déroule le procès, toujours en cours après plus d’un mois d'audience.
Le dimanche de notre arrivée nous avons pu nous rendre dans la chambre 2027, dénommée « Petite Sœur » (comme l’une des iles de l’archipel). C’est la chambre où ma petite sœur est morte. Nous avons pu nous recueillir sur les lieux et y célébrer une messe. Au même moment, deux autres messes étaient célébrées en France, en l’église de Sainte Maxime et une autre en l'église Saint Marc de Nice.
Le lendemain, nous nous sommes rendus à la « Victoria Supreme Court ». Le procès se déroule dans la salle d’audience N°4, la salle est ultramoderne, très bien équipée de nombreux moniteurs vidéo, pour les jurés, pour la défense comme pour l’accusation et aussi pour le public. Un pupitre permet de visionner des documents ou des photos qui sont projetés sur les écrans vidéo et toutes les paroles sont enregistrées.
Mon oncle a suivi toutes les audiences depuis le début du procès ; il nous informe sur le rôle de chacun, ainsi que sur les procédures extrêmement rigoureuses employées. Notamment sur la traduction dans les trois langues officielles l'anglais, le créole seychellois et le français. L'anglais est la langue utilisée par la cour. Le juge M. Melchior Vidot, conduit ce procès avec une extrême rigueur, jusqu’à corriger les traductions si un mot ou une expression est mal traduite par un des interprètes. Les neuf jurés, cinq hommes et quatre femmes, sont extrêmement attentifs au déroulement des débats, qui sont menés de manière exemplaire. Les seychellois n'ont pas à rougir de la qualité de leur justice.
L’AUTOPSIE DU CORPS DE MA SŒUR : SUSPICION DE VIOL, CERTITUDE SCIENTIFIQUE D’UNE MORT PAR STRANGULATION ET NON PAR PENDAISON
Nous sommes donc le lundi premier mars. Mon oncle m’a prévenue que j’arrive à un moment capital du procès mais que la semaine va être très dure sur le plan émotionnel. En effet, mes débuts dans la salle N°4 du tribunal de la cour suprême coïncident avec le témoignage du Dr. Ramirez, qui a procédé à l’autopsie du corps de ma sœur.
LE MEDECIN LÉGISTE DES SEYCHELLES : UNE DÉMONSTRATION SCIENTIFIQUE ET RIGOUREUSE
Le Dr. Ramirez est un homme corpulent de 52 ans, bardé de nombreux diplômes en médecine et en droit. Il est cubain et il est le seul médecin légiste des Seychelles. Il est interrogé par le Procureur Mr. Kumar, celui qui défend les intérêts de ma sœur et donc de notre famille.
Le Dr. Ramirez explique que la police lui a indiqué que ma sœur aurait été trouvée pendue à une patère de la salle de bains de la chambre 2027. L’audition du Dr. Ramirez va durer toute la semaine. Je vais avoir droit, ainsi que les jurés, à un cours complet sur la façon dont se pratique une autopsie, avec pour chaque organe une description complète du travail de dissection effectué. Pour que la compréhension de la cour soit totale nous avons la projection d’une série de photos de son intervention.
À chaque fois que le docteur place une photo dans l’appareil de projection, je baisse les yeux et regarde ailleurs. Le Dr. Ramirez fait bien les choses : dès qu’il juge que la cour a eu le temps de bien comprendre ses explications en montrant avec un pointeur les organes à observer, il recouvre la photo d’une feuille blanche. Mon oncle est assis derrière moi, il me touche alors l’épaule et je peux relever la tête pour suivre ses explications. Le Dr. Ramirez projette des photos du corps de ma sœur qui est couverte d’hématomes, elle a reçu un coup violent sur la pommette gauche, il explique qu’elle a certainement été violée.
C’est un choc. Heureusement, les séances du matin et de l’après-midi sont scindées en deux par une pause d’un quart d’heure ; cela nous permet de récupérer un peu. On est tout de même sonnés. Puis on passe à la dissection du corps de ma sœur, là encore il y a beaucoup de photos et beaucoup d’explications. Mon oncle me dit que les jurés regardent attentivement les photos et suivent avec la même attention les explications du médecin légiste, la traduction en créole est précise. On arrive à une première conclusion après l’examen du cou qu’il a disséqué « couche par couche », je retiendrai ce terme. Le Dr. Ramirez est affirmatif, il n’y a pas eu pendaison. S’en suivent plusieurs explications sur les traces laissées dans 100% des cas de pendaison. Aucune de ces différentes traces qui démontrent une pendaison ne sont visibles. Par contre, il y a des dégâts internes, un os brisé, les anneaux supérieurs de la trachée brisés eux aussi, les photos le prouvent. Le rapport d’autopsie est intégralement parcouru et expliqué dans ses moindres détails, du cerveau aux organes internes. La conclusion est que ma sœur est décédée par asphyxie et qu’elle a été étranglée par un foulard que la police a retrouvé près de son corps. Le lendemain de l’autopsie, le Dr. Ramirez s’est rendu sur la scène de crime, il a fait installer le foulard sur la patère qui a été remise en place. Ce qui lui fait dire aux policiers, après avoir bien observé la scène que la thèse de la pendaison n’est en aucun cas soutenable. Ce, eu égard à la position des traces sur le cou de la victime et de l’angle qu’aurait pris le foulard sur le cou. Cela confirme bien un étranglement conformément aux conclusions de son autopsie.
LES LÉGISTES FRANÇAIS : DES INCERTITUDES LIÉES À UNE AUTOPSIE IRRÉMÉDIABLEMENT TARDIVE ET À UNE TRÈS MAUVAISE CONSERVATION DU CORPS DE MA SŒUR
Le Procureur n’en a pas fini avec le Dr. Ramirez. En effet, il lui demande de répondre à ses questions sur le second rapport d’autopsie réalisé en France (en fait trois rapports successifs à des dates différentes). Le Dr. Ramirez refuse de critiquer ses collègues français, question d’éthique. Cependant, il consent à répondre aux questions du Procureur. Le rapport d’autopsie français est disséqué point par point. Il démontre de façon convaincante avec ses photos à l’appui, que les conclusions françaises sont erronées. Le corps avait été autopsié une première fois par lui-même et complètement, du cerveau aux organes internes comme il se doit. Mais la durée interminable du rapatriement a entraîné une forte dégradation du corps à la morgue (la banque réfrigérante dans laquelle était le corps de ma sœur était défectueuse et ne fonctionnait que par intermittence), puis au funérarium où le corps a finalement été embaumé. L’embaumement est une procédure obligatoire lorsqu’un corps change de pays, mais dans ce cas compte tenu de la dégradation du corps il aurait dû être incinéré. Tous ces faits n’ont au final pas pu permettre aux légistes français de pouvoir étudier efficacement les causes du décès. De plus, les trois rapports réalisés par les légistes français font eux-mêmes état de réserves et de conclusions très prudentes, compte tenu de la dégradation du corps autopsié. Enfin, ces rapports ne se recoupent pas complètement les uns les autres.
L’interrogatoire du médecin légiste par l’accusation aura duré quatre jours et vendredi la parole sera à la défense. Le Dr. Ramirez devra revenir encore lundi 7 mars.
Je suis étonnée par la durée pendant laquelle le tribunal a mobilisé ce légiste très occupé. Mais rien n’a été laissé au hasard, pour que les jurés aient toutes les informations et les preuves en leur possession. Ici certes la justice prend son temps mais elle le fait avec une grande précision qui ne permet de laisser aucun doute sur cette démonstration médicale capitale.
Trois jours après le meurtre de ma sœur, le suspect peignait le visage d’Emmanuelle en ajoutant une légende « Numa i will for ever love you ».
UN FÉMINICIDE MAQUILLÉ EN SUICIDE
Ma sœur avait 32 ans et la vie devant elle. Elle était lumineuse et solaire, pétillante et libre, une force vitale, enjouée et pleine de vie. Elle avait mille projets. Emmanuelle avait programmé des sorties, le lendemain même de sa mort à l’île aux tortues, et des rendez-vous avec ses amis lors de son retour en France, qui devait être imminent. Au-delà de ces éléments, grâce à l’expertise du Dr Ramirez, l’on sait que la thèse du suicide ne tient absolument pas.
Le séjour aux Seychelles était tout sauf idyllique, comme en atteste le témoignage de son meilleur ami (avec qui elle était en contact régulier), ainsi que d’autres témoins qui ont entendu de violentes disputes (le suspect avait par exemple explosé dans ses mains les lunettes de soleil d’Emmanuelle après les avoir arrachées de son visage). Des disputes ont été entendues et notamment le soir même de sa mort. Ma sœur avait décidé de quitter Thomas Debatisse, comme elle l’avait confié à son meilleur ami.
Ce qui est glaçant c’est qu’après l’heure établie par l’enquête de la mort de ma sœur, le suspect a été vu en train de courir courbé, il s’est arrêté, a regardé furtivement à gauche puis à droite, puis il est reparti en courant toujours courbé. L’accusé s'est fait repérer par un agent de sécurité en sortant de la chambre par la véranda. Ce sont les mots mêmes de cet agent, témoignant sous serment, qui a mimé la scène devant les jurés, à la demande du procureur pour reconstituer les faits. L'agent de sécurité était dans son abri à moins de 4 mètres de lui et de la chambre et Thomas Debatisse ne l'a pas vu. Mon oncle m'a montré l'emplacement de l'abri vitré du vigile tout près de la chambre 2027 après la célébration de la messe. Ce qui rend tout cela d’autant plus cynique et odieux, c'est que Thomas Debatisse a dessiné un cœur avec un mot du type « Manu je t'aime » qu'il a pris en photo. Cette photo a été prise une minute après le meurtre présumé. Il l'a envoyée sur le téléphone de ma sœur pour tenter de montrer qu'il n'était pas sur les lieux au moment de ce qu’il a déclaré être une « pendaison ». Toujours le comble du cynisme glaçant : trois jours après le meurtre de ma sœur il peignait le visage d’Emmanuelle en ajoutant une légende « Numa i will for ever love you ».
En tous points le même schéma et ce système patriarcal impitoyable qui inverse tout, un système qui broie et nie les femmes : la victime est invisibilisée et c’est alors que tout s’inverse. Je fais ici allusion à la starification de l’accusé Thomas Debatisse alias Otom. L’artiste est soutenu par l’adjoint à la culture de Nice et de nombreux artistes, une exposition a été organisée en son nom : « Save Otom » après que celui-ci ait été formellement inculpé de son meurtre, de son féminicide, et ce, à quelques jours du procès.
À l’inverse, nous regrettons avec ma famille et ses proches le fait que le nom de ma sœur ne soit parfois pas même cité. Nous regrettons la dissymétrie, et ce dès le premier article, qui fait encore une fois les « louanges » de l’artiste…Ma sœur est présentée dans certains articles comme dépressive, et cela est complétement faux. La violence psychologique s’installe là encore. L’accusé est déclaré innocent avant même son procès, il peint Mandela sur la prison et sur les réseaux sociaux en public (notamment Facebook ) l’adjoint à la culture de Nice écrit de lui qu’il est un héros !….
C’est un crime d’ego : dans la grande majorité des cas, l’homme tue sa compagne parce que qu’elle a décidé de partir, il la tue parce qu’elle lui annonce qu’elle le quitte, et dans la majorité des cas également, le meurtre se produit après une dispute. C’est un crime misogyne et c’est tout sauf un crime passionnel ou un fait divers. C’est un crime misogyne et de possession de l’autre, de négation de l’autre et ça n’est pas de l’amour. Pour reprendre un article de Libération « Ce sont des auteurs qui pour la plupart n’ont jamais exercé de violences physiques mais qui exerçaient une emprise à bas bruit sur leur compagne. Ils sont incapables de se projeter dans cette séparation et celle-ci peut réactiver un sentiment d’abandon. Ils vivent leur relation comme immuable, et quand elle n’est plus là, tout s’effondre ».
Nous avons toujours souhaité la discrétion et la pudeur mais nous avons aussi compris à quel point cela était systémique ; et finit irrémédiablement par invisibiliser les femmes au profit des hommes sans scrupules et de leurs alliés. Les femmes victimes et leurs familles se sentent bien souvent complétement impuissantes et alors se taisent. Je décide donc de rendre public ce témoignage, car je souhaite que le silence cesse, et que la voix de ma sœur et son nom soit entendus, et que tous ces faits accablants soient connus. Elle était une étoile soleil, elle nous manque beaucoup.
Le verdict devrait être rendu le 24 mars 2022. N’oublions pas qui est la victime, c’était une jeune femme brillante ma petite sœur, Emmanuelle Badibanga, n’oublions pas son nom et son visage. Que justice soit faite, pour Emmanuelle.
Le dimanche 6 mars 2022, à Nice
Magali Badibanga, sœur d’Emmanuelle Badibanga.