«L'électricité est peu chère en France» ne tient qu'en considérant son prix plutôt que son coût total, comprenant l'argent public dépensé.
En réalité le contribuable paie, fort cher, une bonne part du système électrique.
Après la deuxième guerre mondiale EDF est, en un cadeau royal, créée par des nationalisations d'entreprises et obtient d'emblée un monopole.
Les réacteurs des années 1950 consommaient davantage d'énergie qu'ils en produisaient et ce n'était pas un problème car il ne s'agissait alors, en réalité, que d'obtenir du plutonium pour la bombe atomique. L'énorme R&D nécessaire, à laquelle le nucléaire civil doit tout, a surtout été payée par l'armée et par la recherche publique, donc par le contribuable. Même la Cour des comptes n'a pu en établir le coût total. Dans son rapport «Les coûts de la filière électronucléaire» de 2012, page 35, une note infrapaginale pose que Le champ d’analyse ne couvre pas les dépenses de recherche relevant du domaine militaire, ni celles se rattachant à la recherche fondamentale.
Ce flou perdure après l'avènement du nucléaire civil, comme précisé page 36: il n'existe pas de classification normalisée des dépenses de recherche électronucléaire stable dans le temps et reconnue par tous les opérateurs. Il est donc difficile de suivre dans le temps ou de manière consolidée les montants consacrés à un thème précis, puis Dans les premières années d'existence du CEA, la distinction entre applications civiles et militaires et entre recherche fondamentale et appliquée est largement arbitraire. Ainsi les montants engagés pendant ces années pionnières ne sont-ils pas pris en compte dans les calculs ci-après. La page 37 offre un exemple: EDF ne paya que 10% du coût (1,2 milliards d'€, valeur 2010) du réacteur Phénix.
Bien malin qui peut déterminer ce qui est imputable au civil, ce qui devrait ou non l'être, et l'importance relative de ce qui a été négligé.
En sus EDF obtient de l'argent public (page 31): Les fonds propres d’EDF ont été consolidés par des dotations en capital effectuées de manière régulière par l’État jusqu’à la fin des années 70.
Page 32: En 1996, EDF estimait que le programme nucléaire avait été financé à 50 % par autofinancement et à 8 % par les dotations en capital de l’État, la couverture des 42 % restant étant assurée par l’endettement. Cet autofinancement est en réalité la manne obtenue grâce aux nationalisations et au monopole, et les 42% empruntés étaient accordés par les prêteurs à l'État car EDF n'aurait pu les obtenir seule: l'État était garant-caution et cela coûtait car enchérissait sa propre capacité à emprunter par ailleurs à bon compte.
Certains évoquent l'argent pris à EDF par l'État, la réalité (p. 33) est que la rémunération des dotations en capital de l’État, de 3 à 6 % représente une faible rémunération réelle, sensiblement inférieure aux taux théoriques de 8 ou 9 % hors inflation prévus, à l’époque, par le Commissariat général au Plan pour les entreprises publiques. Ici encore... des cadeaux!
Pis: le versement de maigres dividendes est parfois annulé ou reporté (2015, 2016, 2017, 2019), ou partiellement effectué sous forme d'actions EDF («en titres», par exemple entre 2016 et 2022) donc en monnaie de singe car cela ne renfloue pas les caisses publiques sur le moment ni plus tard: EDF est très endettée et le gros de ses actifs (des centrales nucléaires) invendable.
Les renflouements, y compris récents et post-renationalisation, ne manquent pas et la presse ne peut taire toutes les actions officiellement lancées par diverses institutions (exemple en 2002), ainsi que les «tentatives de petits arrangements comptables».
Cela perdure car les comptes d'EDF montrent que l'État compensa l'effet sur ses recettes du bouclier énergétique (rapport de la Cour des comptes, page 184).
Il est notoire que l'État assure gratuitement et insuffisamment le risque d’accident nucléaire.
En 2024 le taux de prélèvements obligatoires rapportés au produit intérieur brut était de 45,3% en France et de 40,9% en Allemagne.
Pis: le dénominateur de ce taux est le PIB, lequel intègre des euros dépensés par le secteur public (salaires des fonctionnaires et assimilés, amortissements...) comme autant de valeur créée!
Les réacteurs espérés seront financés grâce aux contenus de comptes d'épargne (Livret A, LDDS et LEP), ce qui sera autant de perdu pour logement social, politique de la ville, transport, collectivités territoriales, hôpitaux... (habituels bénéficiaires) en un nouveau détournement riche d'effets secondaires fâcheux.
Privilèges, cadeaux, pertes épongées, abandons de créances, retardement du paiement de sommes dues, subventions et subsides plus ou moins directs, comptabilité vulgarisée publiée par les media douteuse... le coût réel du nucléaire est de plus en plus difficile à dissimuler.
Cette gestion malsaine pèse sur les finances publiques donc est l'une des causes des prélèvements (impôts, taxes, contributions...) plus élevés que dans quasiment toutes les autres nations, grevant les investissements donc nourrissant la désindustrialisation.
Les énormes surcoût de tous les chantiers de réacteurs menés par des entreprises françaises depuis l'an 2000 sont endossés par le contribuable.
L'EPR en Finlande coûta au moins 9,5 milliards d'€ plus 1 milliard d'€ de pénalités (rapport de la Cour des comptes, page 36), et le client le paya 3,3 milliards au forfait.
Les deux EPR en Chine coûtèrent 60% de plus que prévu pour une rentabilité douteuse selon un rapport de la Cour de 2020 (page 13) qui ne tenait pas compte de l'incident de 2021 après lequel le taux de charge de l'un des réacteurs s'effondra tandis que celui de l'autre reste médiocre.
Le chantier des deux EPR au Royaume-Uni connaît une augmentation considérable des coûts et délais (rapport de la Cour, page 39).
L'EPR tête de série en France ne forme pas une exception. Son chantier démarra en 2006 et il devait lancer... une série. Il a d'emblée puis constamment connu des problèmes, donc la série n'a pas été lancée, et coûta au moins 7 fois plus que prévu. L'analyse officielle des causes est sévère pour la filière.
L'électricité exportée l'est officiellement à perte puisque le prix moyen du MWh exporté est en général légèrement plus faible que le prix spot moyen français (page 87). Ce prix doit, selon l'approche saine établie par M. Boiteux, compenser coût de production ainsi qu'investissements.
Le prix moyen sur le marché diminue parce que le parc de renouvelables s'étend sur le continent donc fournit de plus en plus d'électricité à un coût de production sans cesse plus inférieur à celui du nucléaire.
Selon RTE la France exporta en 2025 92,3 TWh (page 75) payés 5,4 milliards d'€ (page 15) donc en facturant le MWh en moyenne 58,7€ alors que ce parc (réputé amorti) produira pour 60,3€ selon la CRE (qui le considère amorti donc néglige le gros de l'investissement) et 75€ selon EDF (qui veut construire des EPR2 donc doit disposer d'argent).
En résumé la France exporte en cédant pour 58,7€ ce qu'elle doit vendre au moins 75€ pour financer ses futurs réacteurs, donc «use» son parc actuel sans mettre assez d'argent de côté pour le remplacer.
Pis: si les coûts des EPR2 dépassent les prévisions, comme tous les chantiers d'EPR (Finlande, France, Chine et Royaume-Uni) l'ont fait (c'est la norme en la matière), cela deviendra encore plus déficitaire.
Les coûts fixes (investissements, maintenance, amortissement du seul EPR...) sont par définition payés que le parc produise ou non, donc exporter pour un prix supérieur aux coûts variables (payés seulement si la centrale produit) est un moindre mal car la différence paie une part des coûts fixes: il est moins coûteux d'exporter en perdant un peu plutôt que de ne pas produire et de perdre davantage (en jargon: la marge brute contribue à la couverture des coûts fixes).
Pour autant donner le nucléaire pour rentable grâce à l'exportation de son électricité est mensonger car l'idéal sur le plan financier serait de produire à coût aussi bas que possible donc grâce à des renouvelables, et c'est de plus en plus vrai.
De plus une part de l'électricité ainsi exportée est produite par des renouvelables, et souvent abusivement portée au crédit du seul nucléaire.
Des dizaines de milliards d'argent public se sont envolés, s'envolent, s'envoleront... et le citoyen n'est pas clairement informé.
Aujourd'hui, malgré privilèges et manne, EDF est exsangue (dette économique ajustée début 2026: 81,7 milliards d'€) et l'État en est redevenu actionnaire unique donc une fois de plus le contribuable paiera, en croyant bénéficier d'une électricité peu chère.
De plus pour connaître le coût total du nucléaire il faudra attendre que le dernier déchet de la dernière centrale démantelée soit refroidi, dans quelques milliers d'années. Avant cela tout énorme surcoût (causé par accident, déchet divagant, démantèlement dantesque, potentielle difficulté d'approvisionnement en uranium contraignant à réduire la production donc menaçant la rentabilité des investissements, effet de la prolifération d'armes nucléaires...), difficile à imaginer dans le cas de l'éolien ou du solaire, reste possible. Selon la filière même un accident majeur pourrait coûter plus de 430 milliards d'€.
La «bonne affaire» du nucléaire, qui n'a de toute évidence pas sauvé notre industrie, est tout aussi douteuse que notre capacité à la prolonger.
La filière est puissante (emplois, infrastructure en place...) donc aucun élu ne souhaite la réformer et elle devient en France ce qu'est celle du charbon en Allemagne.
La R&D relative aux renouvelables, elle, manque de moyens, malgré la loi de 2015 reflétant volonté des électeurs. Les projets visant à réduire les impacts de sa variabilité («intermittence») tels que stockage, smartgrid... sont eux aussi à la peine.
En 2018 le nucléaire obtenait 635 millions d'€, l'éolien 5 millions d'€, le solaire 51, le stockage 25. En 2019 13% des budgets de la recherche publique sur l'énergie portaient sur les renouvelables, ce qui ne correspond absolument pas aux parts respectives de ces types de sources et moins encore à leurs évolutions.
2020 devait enfin les voir augmenter vertigineusement... Non! 761 millions pour le nucléaire (+ 126M de "recherche fondamentale"), solaire 76M, éolien 15M, stockage 48M. Une progression de 11% est donnée pour extraordinaire et le gros n'en est pas consacré à l'éolien marin, alors que le potentiel pertinent de la France est gigantesque.
En 2023: 1,23 milliards d'€ au nucléaire, 78 millions au solaire, 18 millions à l'éolien.
Le déploiement des renouvelables est lui aussi négligé en France, seule nation de l'Union Européenne ayant manqué ses propres objectifs en la matière, et pour cela mise à l'amende.
Le Code de l'énergie (article L. 141-1) abandonne au gouvernement les objectifs chiffrés du déploiement de renouvelables.
Donc au plan constitutionnel les représentants du peuple jugent décider, par exemple de déployer des renouvelables, toutefois il ne fait que proposer, puis le gouvernement fait ce que bon lui semble (décret n° 2026-76 du 12 février 2026 relatif à la programmation pluriannuelle de l'énergie), sous couvert de consultation publique (qui est ce qu'a été le référendum de 2005 au Traité de Lisbonne).
Le Plan Messmer déploya rapidement à partir de 1974 des réacteurs nucléaires électrogènes industriels.
Sur le plan de la décarbonation c'est un coup de chance plutôt que l'effet d'une superbe vision stratégique, car elle n'était alors pas un objectif.
Il était alors jugé nécessaire, urgent, possible et la seule option réaliste parce que la France:
voulait préserver sa souveraineté énergétique, dont la version la plus solide est l'autonomie (ne pas dépendre d'une autre nation) assurant indépendance et résilience, et affrontait une crise énergétique majeure. Dès 1967 la guerre des 6 Jours (blocage de l'accès au détroit de Tiran par l'Égypte condamnant le gros du transport de pétrole vers Israël) exposa la fragilité de l'approvisionnement. En 1973 la guerre du Kippour et le premier choc pétrolier confirment puissamment la dépendance énergétique donc la pertinence de l'électronucléaire, alors seule option. L'urgence et l'importance de tout cela ne faisaient pas débat. (Cette unanimité n'est pas encore atteinte face au dérèglement climatique).
n'avait aucune autre ressource énergétique suffisante (même le charbon manquait alors déjà depuis longtemps, ce qui n'était pas le cas en Allemagne). Au début du Plan ce sera rappelé aux Français (2:00).
avait déjà depuis longtemps lancé les effort nécessaires au nucléaire, sur le plan du savoir-faire scientifique et technique comme sur celui de déploiements industriels. Tout cela découlait d'un pan d'ordre stratégique (ne devant guère à la vision d'un politicien): la bombe atomique donc la filière du plutonium, et nos réacteurs fournissaient le plutonium de qualité militaire nécessaire (la production d'électricité était tout d'abord un alibi, d'ailleurs durant longtemps ils en consommaient plus qu'ils n'en produisaient), dès 1956 à Marcoule, qui comme Pierrelatte procède du Plan Gaillard (1952). Des industriels, au sein de la Commission PÉON, poussent alors vers l'électronucléaire en tant que tel, les militaires apprécient de pouvoir ainsi trouver un alibi afin d'obtenir des réacteurs leur fournissant ce plutonium, et des media français promettent le rêve atomique dès 1954, avec enthousiasme et un luxe de détails. EDF lança son premier projet de réacteur industriel en 1955 (un réacteur fonctionnait déjà dans un sous-marin américain), puis disposa en 1962 d'un prototype industriel nommé EDF1, qui produira de l'électricité (centrale de Chinon) dès l'année suivante.
Le nucléaire est alors présenté au public comme l'énergie qui prendra la relève en 1975 (prévoyant correctement qu'en Europe il produira 20 ans plus tard 25% de l'électricité).
Il avait donc atteint le stade industriel durant les années 1960: architectures et gabarits (rendement et puissance développées donc économies d'échelle, ici fondamentales puisqu'il s'agit d'industrie) des réacteurs étaient comme ceux d'aujourd'hui. Leur déploiement devenait possible car rentable: centrale de Chooz (avec, déjà, un réacteur de type «REP») dès 1967 puis stabilisation de la puissance développée autour d'un GW avec le chantier d'Oconee (3 réacteurs développant chacun 865MW) qui démarre en 1973 donc avant le Plan Messmer, et ceci vaut pour d'autres (Browns Ferry, Turkey Point, Quad Cities...).
Il est accéléré en 1971 par le Sixième Plan, dont le Plan Messmer est une version amplifiée du pan nucléaire.
De 1972 à 1974 (deux ans avant lancement du Plan Messmer) le nucléaire produisait en France 15TWh/an (environ 9% de l'électricité).
La nucléarisation de la France ne dura donc pas 10 ans comme d'aucuns le prétendent mais 36 car commença sur le terrain en 1963 donc bien avant le Plan Messmer et s'acheva en 1999 avec la livraison du dernier réacteur du premier Plan (Civaux-2), aux caractéristiques-clés (architecture, puissance, rendement...) quasi identiques à celles des réacteurs 30 ans plus vieux, ce qui reflète la maturité du nucléaire atteinte dans les années 1960. Il stagne depuis: l'EPR, le plus récent modèle, développe 1650MW alors que la génération précédente, dite N4, développe 1450MWe et fonctionne depuis 1996 (réacteur Chooz-B1), et leurs architectures sont quasiment identiques.
Les renouvelables industrielles n'apparaissent, elles, que vers 2005, avec une Allemagne très en avance en matière d'éolien comme de solaire, payant une bonne part de la lourde R&D nécessaire et entraînant le monde (pour l'éolien comme pour le solaire). Cette industrialisation perdure: les éoliennes d'aujourd'hui sont 4 fois plus puissantes que celles d'alors, et le rendement croissant du photovoltaïque dynamise ses déploiements.
Le nucléaire (bande jaune-orangé du graphique) ne s'est substitué qu'à une partie du combustible fossile (bandes sombre et mauve clair) jusqu'à son avènement employé pour produire de l'électricité.
De plus le gros de son apport est un ajout sans démantèlement d'une filière complète en place: la quantité d'électricité produite passa ainsi de 150 TWh/an d'électricité en 1970 (moins de 600TWh d'énergie primaire) à 521 (1600 de primaire) en 2002, ce qui est considérablement plus facile et rapide que la réforme d'une filière encore en état, surtout si elle est moins coûteuse et améliorant l'autonomie énergétique (par exemple celle du charbon en Allemagne).
C'est aussi l'une des raisons pour lesquelles le déploiement du solaire et de l'éolien est plus difficile car il faut adapter et compléter l'existant, tandis que le mode de fonctionnement du nucléaire (une bouilloire produit de la vapeur animant une turbine) correspond parfaitement à celui des machines brûlant du combustible fossile pour lesquelles le système électrique était conçu.
disposait encore des moyens nécessaires:
conséquentes ressources économiques fruits des 30 Glorieuses et du Plan Pinay-Rueff (il en reste peu).
mines d'uranium, encore qu'elles fournissent alors trop peu (la France importa de l'uranium dès 1971). Leur production augmenta mais les espoirs quant aux résultats des campagnes de prospection furent déçus (la dernière mine ferma en 2002). L'issue espérée était la perspective de réduction considérable de la dépendance à l'uranium offerte par la surgénération, alors jugée nécessaire et faisant en France l'objet de recherches dès les années 1950. Une tentative d'industrialisation de ce procédé commença dès 1974 avec le projet Superphénix (comme tous les nombreux autres projets similaires il a échoué donc l'indépendance espérée n'a pas été atteinte).
filières de l'industrie lourde pertinentes issues de la reconstruction post-deuxième guerre mondiale (le plus gros en a disparu alors même que, selon certains, le nucléaire sauva l'industrie en France).
pouvait épauler le nucléaire grâce à ses barrages hydrauliques déployés depuis les années 1930 (le potentiel hydraulique est à présent moindre)
considérait la sûreté maîtrisée donc le risque (probabilité de survenance d'un accident, et impacts de ses effets) faible donc acceptable (les accidents survenus par la suite, y compris en France, conduisirent à étoffer les exigences relatives à la sécurité-sûreté, ce qui augmente le coût total)
négligeait démantèlements et déchets (le site théoriquement pertinent, nommé Cigéo, n'est pas encore terminé en 2025 et même son coût total reste incertain)
Cette trajectoire ressemble étrangement à une autre, antérieure.
L'histoire de ce Plan publiée par la filière en voile certains éléments et enfle l'impact des actions d'opposants dont elle ne cite aucun effet (ils n'en eurent pas).
En France quasi tous vantent les mérites du Plan Messmer et condamnent les transitions en cours dans d'autres nations sans tenir compte des différences de leurs contextes, et de leurs vitesses de progression en réalité similaires à celle du Plan.
Un Plan n'existe qu'au prix d'une continuité entre objectifs et effets.
Il est trompeur de penser « J'ai en 1945 décidé de construire une bombe atomique, et les moyens pour cela réalisés (des réacteurs cuisant de l'uranium afin d'obtenir du plutonium militaire) m'offrirent un moyen d'amortir une crise énergétique, puis par chance un effet de ce moyen est une réduction de l'empreinte carbone de la production d'électricité à présent utile, par conséquent j'ai bien planifié et dispose de tout le nécessaire pour renouveler à volonté cet exploit, y compris relever pleinement le défi du dérèglement climatique! ».
De plus le nucléaire est loin de suffire car, contrairement à ce que certains clament, environ 2/3 de l'énergie consommée en France est produite par du combustible fossile donc le plus gros des émissions perdure.
Un autre effet de ces Grands Plans est l'inertie intellectuelle induite car construire donc vendre avec profit des centrales est difficile, et leur approvisionnement en uranium incertain, mais la France a toutes les peines du monde a en tenir compte. Les industriels impliqués durant le déploiement connurent exactement cela car perdirent le contact avec le marché.
Notre performance quant à la décarbonation, couplée à de la propagande, imprime chez trop de nos concitoyens des opinions fausses et dangereuses:
Nous avons suffisamment décarboné.
C'est faux car nous émettons au bas mot 3 fois trop de gaz à effet de serre puisque environ 2/3 de notre énergie finale est fossile (même une fraction non négligeable de l'électricité est produite ainsi), donc il nous faut électrifier des usages et par conséquent produire davantage d'électricité peu carbonée. C'est d'autant plus saillant que la décarbonation déjà assurée est pour partie conséquence d'efforts les moins difficiles (moins de gâchis, début d'optimisation, électrification d'usages s'y prêtant bien...) menés depuis le premier choc pétrolier ainsi que de notre désindustrialisation, donc décarboner plus avant sera de plus en plus difficile.
Le nucléaire peut relever le défi.
Ce n'est plus le cas, pour de nombreuses raisons, à commencer par l'extension du parc de réacteurs nécessaire: les gisements d'uranium connus au plan mondial sont insuffisants,
Nous pouvons déployer du nucléaire.
Les 25 dernières années ne manifestent pas cela, y compris chez les leaders: nous peinons, les USA aussi (Westinghouse a fait faillite), la Chine est loin de la belle dynamique parfois chantée et mise surtout sur les renouvelables, le nucléaire décline (quasi partout: explorer diverses nations/régions)...
Les défauts du nucléaire sont négligeables.
Il est difficile de les considérer préférables à ceux des EnR qui nous affranchissent du risque d'accident majeur (épandant sur de vastes zones géographiques des matières durablement dangereuses difficiles à recouvrer) ainsi que de prolifération d'armes nucléaires, de dangereux déchets à vie longue ainsi que de démantèlements dantesques (légués à nos descendants), de dépendance à un combustible (uranium...), de cible parfaite offerte à des hostiles (militaires, terroristes...), de coût total colossal...
Les EnR ne peuvent relever le défi
C'est faux.
Le fait que la décarbonation soit un effet non intentionnel du Plan Messmer n'est pas inquiétant.
Ce qui l'est est la préconception naïve selon laquelle il révélerait la qualité de notre vision et notre aptitude à relever rapidement un défi de genre grâce au nucléaire.
La transition énergétique est un marathon. Nous sommes le lièvre assoupi sur ses lauriers nucléaires, obtenus grâce à une coïncidence fortuite. Nous nous félicitons de notre avantageuse posture aujourd'hui au km 10, négligeant qu'elle voile notre trop faible accélération donc modeste capacité à produire davantage d'électricité propre et à décarboner l'ensemble de l'économie (faute de R&D, de réindustrialisation, de déploiement adéquat de renouvelables...).
Le nucléaire a réduit les émissions du système électrique en France. En conclure (même implicitement) qu'il reste le moyen le plus adéquat après l'avènement des renouvelables industrielles (éolien, solaire) survenu durant les années 2000 est inepte. À Paris la généralisation puis rationalisation de l'exploitation des fiacres, vers 1855, a résolu une bonne part des problèmes de transport. Faut-il en déduire qu'il était optimal d'en déployer davantage en 1910, après apparition de l'automobile?
En 1974, à l'aube du Plan Messmer, la Commission PÉON implique un groupe d'industriels depuis 1955: Schneider, Framatome (Schneider et Merlin Gerin, associés à Westinghouse), Péchiney-Ugine-Kuhlmann, Thomson-CSF, Alsthom, Saint-Gobain Pont-à-Mousson, Hispano-Alsacienne, Compagnie Électro-Mécanique...
C'est à ce groupe que le gouvernement d'alors confie la tâche de réaliser, puis laisse les coudées franches.
Ces industriels jugeaient relever ensemble un défi et ouvrir ainsi des marchés au groupe qu'ils formaient donc coopéraient, l'État se contentant de fixer les grands objectifs («déployez des centrales nucléaires!»).
La conception faisant de l'État un expert pilotant finement des grandes entreprises ne correspond pas à la réalité historique.
Au plus tard dans les années 1980 des dissensions nées de difficultés rencontrées lors de la maturation des modèles de réacteurs et, semble-t-il, de visions peu compatibles quant à l'avenir de la filière opposèrent les grands membres de la filière du secteur public (Framatome, Cogema, CEA Industrie et EDF). Leurs guéguerres s'intensifièrent. La Cour des Comptes les évoque, en termes choisis, dans son rapport «Les coûts de la filière électronucléaire» de 2012, page 39 (note de bas de page). Elles atteignirent un paroxysme dans les années 1990, causant une part des retards des chantiers de réacteurs du palier N4.
La réorganisation de 1999 (qui mena à la création d'Areva) visait vraisemblablement à restaurer de la coopération en enrayant les espoirs de prééminence, et en centralisant la direction de la filière afin d'épargner au gouvernement son pilotage direct.
Il s'agissait de transmuter les guéguerres en facteur de motivation par la coopétition, ce qui impliquait de réduire l'autonomie des membres de la filière, dont certains ne savaient plus s'entendre.
Les centrales actives rendaient patente la maturité des moyens de les construire donc certains jugèrent possible, plutôt que de continuer à laisser pour cela coopérer les membres d'un groupe préétabli, de bien décrire (spécifier) ce que chaque participant à un chantier doit réaliser et par conséquent de «contractualiser» chaque élément via un appel d'offre.
Cette stratégie instille une confiance illusoire, née d'une hubris laissant croire possible de tout éclairer donc prévoir à l'avance par la raison, de négliger la nature dynamique, volatile, chaotique, imprécise voire ineffable de nombreuses caractéristiques du monde physique.
Spécifier et contractualiser ainsi chaque pan de l'ouvrage démotive car mène chaque entreprise à percevoir son intervention comme ne visant qu'à livrer un sous-ensemble défini plutôt qu'en un engagement à construire un ouvrage, donc à refuser de mener toute action jugée hors de son périmètre sans se soucier du reste, et à agir avant tout afin de rester apparemment sans reproche.
Plus le coeur de l'activité de l'entreprise est loin de la filière, moins elle s'expose afin de la soutenir.
L'intense sous-traitance et la forte proportion de travailleurs circulant entre entreprises concurrentes donc moins bien intégrés aux équipes opérationnelles pèsent aussi sur la coopération et augmentent le taux de renouvellement du personnel (turnover), réduisant le niveau d'expertise et de capacité à disputer des spécifications jugées inadéquates.
Conduite de projet comme communication d'informations cruciales entre équipes distinctes en pâtissent et tout imprévu devient une bombe à retardement, d'autant que cette approche augmente le risque en environnement imparfaitement exploré: seules des spécifications et un protocole de recette exhaustifs et intangibles permettent de contractualiser ainsi.
Les plans de l'EPR, lors du lancement de ses premiers chantiers, étaient loin de la maturité nécessaire et cela amplifia les effets de l'inadéquation de l'organisation (le qualificatif «agilité», à laquelle «confiance» est nécessaire, est pertinent).
Si l'approche 'SMR' (modules produits en usine puis assemblés sur site) réduit le risque induit par la contractualisation, elle connaîtra d'autres défis.
La Chine est parfois donnée pour modèle en matière de stratégie établie par un gouvernement central donné pour visionnaire, ainsi qu'en tant que manifestation de l'efficacité prêtée au dirigisme. En réalité, hors du champ 'politicien' stricto sensu qui consiste à se maintenir au pouvoir, ce gouvernement évite de dicter quoi que ce soit, surtout pour ce qui relève de l'économie.
Des assemblées de professionnels (industriels, experts, chercheurs...) déterminent en coulisses des visions/orientations consensuelles par la suite officiellement adoptées par le gouvernement et mises en oeuvre avec son aide. Un politicien s'offre parfois effet de manchette ou coup de mandibule singeant manifestation d'autorité décisive à ce titre, rien de plus.
Il ne faut pas voir en l'État chinois un stratège et il ne se veut pas tel.
C'est beaucoup plus déterminant que l'urgence induite en Occident chez l'élu par la perspective de la fin de son mandat.
Il unifie et exécute une stratégie élaborée pour chaque domaine par des professionnels impliqués, dont au plus il arbitre celles des (rares) querelles qu'ils ne savent éteindre eux-mêmes. Cela relève de la principale mission confiée au régime: éviter toute dissension entre Chinois car celles du passé, surtout exploitées par des tiers, furent épouvantablement meurtrières (pis que nos Guerres de Religion) et la population les redoute par-dessus tout.
Le gouvernement est arbitre-assistant plutôt que Guide Suprême-Commandant.
C'est facilité par la forte proportion de membres du gouvernement issus de filières de formation scientifiques ou techniques, plus enclins à adopter arguments et perspectives de la majorité de spécialistes d'un domaine qu'à se contenter d'en consulter pour, ensuite, distordre (au mieux par ignorance) leurs propositions comme le font quasi tous les dirigeant occidentaux (surtout au sein de l'UE): se croire meilleur stratège que des professionnels du domaine, défendre avant tout son acteur (souvent un monopole, ici EDF), fusionner maladroitement les propositions des acteurs du marché (au lieu de les contraindre à trouver un consensus) afin de ménager chèvre et chou (et parfois connivences), mal comprendre car être trompé par un lobby (servant quasi toujours les seuls gros acteurs désireux de ménager leur rente donc pesant sur l'innovation), poursuivre avant tout son ambition de politicien donc embrasser un trop vaste périmètre et y bâcler préparation ou examen des dossiers, échanger des voix («tu votes en faveur de ma proposition, je voterai pour la tienne»), vouloir laisser son nom dans l'Histoire (ou justifier ses indemnités de fonction) donc sa touche personnelle dans une décision...
Au sein d'un tel système l'administré-type saisit qu'à titre individuel mieux vaut se ménager une rente («traire la vache») en dégageant sa responsabilité, donc jouer l'immobilisme.
De lourds héritages nous plombent. Certains sont patents (le cas de la filière charbon historique en Allemagne illustre bien cela), d'autres moins car d'ordre culturel donc d'autant plus délétères.
Les gouvernants chinois, ne se jugeant pas visionnaires, ne croient pas pouvoir déterminer d'emblée tenants et aboutissants d'une activité économique naissante donc ne légifèrent pas a priori afin de l'encadrer, d'en guider spécialistes, bénéficiaires ou tiers concernés. Ils savent que prévenir plutôt que guérir implique de maîtriser, donc ne les concerne pas et est même difficile pour les spécialistes pertinents faute de bien prévoir l'avenir. Le laissez-faire l'emporte donc, et en Chine le législateur réagit rapidement après découverte d'un nouveau problème.
Trop de raison, par laquelle on croit pouvoir «tout mettre en équation», tout spécifier... nuit. Même trop d'optimisation fragilise trop. La culture chinoise est pétrie du principe sous-jacent: point trop n'en faut, ceci vaut pour tout et maintenir harmonie-équilibre est déterminant.
Sur le plan pratique un effet est qu'en matière de réseau électrique la Chine repose massivement et de plus en plus sur les renouvelables, et fort peu sur le nucléaire.
La loi de 2015 limitant apparemment le développement du nucléaire (comme exposé ci-après elle n'a pas d'effet connu et est à présent abrogée) n'est pas la cause des déboires de la filière parce qu'elle est très postérieure à leur apparition, et parce qu'elle ne condamna pas le chantier de l'EPR tête de série (qui devait lancer... une série mais échoua).
D'autre part le gros des problèmes ne porte pas sur les fondamentaux du nucléaire mais sur des spécialités techniques (béton, soudage...) pour lesquelles de nombreux professionnels d'autres secteurs peuvent recevoir la formation complémentaire.
En résumé l'impact de la désindustrialisation est à ce titre beaucoup plus déterminant mais n'est pas la seule cause car la maintenance du parc de réacteurs exploités nécessite certaines de ces compétences.
Un chantier de réacteur est préparé longuement à l'avance, en théorie avec le plus grand soin (compte-tenu de la dangerosité), comment croire que la filière a vendu des projets (EPRs en Finlande, France, Chine, Royaume-Uni) sans s'assurer de pouvoir les mener correctement à bien? Richement dotée, elle n'a su qualifier les compétences nécessaires aux chantiers, et motiver (salaires, primes...) puis si nécessaire former des spécialistes (salariés ou sous-traitants)?
... mais, sans l'avouer, voulait en réalité s'en débarrasser.
L'histoire de la fermeture de cette centrale expose une technique de propagande consistant à condamner une action puis à évacuer sa propre responsabilité en accusant un tiers (écologiste, élu, Allemagne, Areva, Europe...) servant de bouc émissaire.
Pour la déjouer il suffit de demander accusation digne de ce nom, donc quelle action (ou inaction) d'au moins une entité nommée causa quel dommage à la filière du nucléaire, quand et comment.
Fessenheim était la plus vieille centrale active du parc français et ne constituait que 2,8% de sa puissance nominale.
Un avis de l'autorité de sûreté la donnant pour l'une des mieux exploitées, souvent cité, concerne une année plutôt que l'ensemble de sa carrière, durant un arrêt total de l'un de ses deux réacteurs (de juin 2016 à avril 2018).
Ses co-propriétaires historiques (Suisse et Allemagne) demandaient sa fermeture car la jugeaient inadéquate au plan du risque sismique et trop proche de leurs frontières (à quelques centaines de mètres de l'Allemagne et à 50 km de la Suisse) donc les menaçant en cas d'accident.
La catastrophe de Fukushima, en 2011, raviva ces tensions.
En 2012 F. Hollande, candidat à la présidentielle, annonça son intention de fermer la centrale de Fessenheim. En une promesse de gage offert à ceux qu'elle inquiète.
Toutefois sur le plan du droit la direction d'EDF devait la conserver car l'une de ses missions est l'intérêt social (article 1833 du Code Civil) donc la préservation des avoirs de l'entreprise (qui n'était alors pas nationalisée). La centrale est amortie, et EDF espère exploiter tous les réacteurs durant 60 ans, peut-être même 80.
L'État n'était pas le seul propriétaire d'EDF donc ne pouvait arbitrairement confisquer une ressource (ici Fessenheim) dûment employée par une entreprise (EDF) dont la direction doit protéger les intérêts même en desservant son actionnaire de référence (l'État).
C'est pourquoi EDF bloqua d'emblée la procédure de fermeture en refusant l'accord définissant les modalités de l'indemnisation, et persista jusqu'à 2016.
L'État peut sacquer la direction afin de la remplacer par des pantins serviles mais une action de ce genre rend quasi impossible d'embaucher des dirigeants compétents.
Il augmenta alors beaucoup le montant proposé et l'entreprise céda en août 2016, ce qui a ouvert la voie à au processus de fermeture, puis accepta le protocole d'indemnisation en janvier 2017, décision par laquelle EDF (selon son PDG) devance une potentielle future contrainte («engage sa mise en conformité avec la loi imposant un plafond») tout en «préservant au mieux les intérêts de l’entreprise et de ses clients».
Le Conseil d'État rappela que cette fermeture, donc l'abrogation de l'autorisation d'exploiter la centrale décidée en 2017, impliquait une demande d'EDF et l'entrée en service de l'EPR.
Cet accord d'EDF (plutôt qu'une prétendue contrainte) seul déclencha la procédure de fermeture proprement dite car ce n’est qu’après un feu vert de son conseil que M. Lévy transmettra à l’Etat actionnaire (à 85,6 %) une demande de fermeture. Le gouvernement pourra alors prendre un décret abrogeant l’autorisation d’exploiter Fessenheim.
EDF seule en décida, car lors du vote de son conseil d'administration portant sur l'adoption de la proposition d'accord, sur les dix-huit membres du conseil, les six représentants de l’Etat ne prendront pas part au vote : ils ne peuvent pas se prononcer sur le montant négocié avec la puissance publique sans être en conflit d’intérêts.
De 2012 à 2017 la sortie du nucléaire progressait en apparence. En réalité ces cinq années ménagèrent la filière.
EDF connaissait de graves difficultés financières. Elle perdait des clients et devait investir. La démission du directeur financier (T. Piquemal) en mars 2016 accentua la crise. On peut supposer que les indemnités de fermeture venaient à point.
Apparemment de puissantes forces œuvraient afin de fermer la centrale. En réalité elles étaient au mieux sans effet, et pour certaines prêtaient main-forte à EDF.
Durant le mandat d'E. Macron les seules actions pesant apparemment sur le nucléaire furent l'arrêt du programme ASTRID (facile à justifier) et la fermeture de Fessenheim.
Ses déclarations hostiles au nucléaire avant son élection ne peuvent justifier signature par EDF de l'accord de fermeture (mi-2016) puisqu'il a été élu en 2017.
D'autre part ces déclarations, tout comme la loi de 2015 (lire ci-après), restèrent vaines (les politiciens n'agissent pas toujours conformément à ce qu'ils annoncent!) et E. Macron a «en même temps» annoncé vouloir réduire le nucléaire et l'a constamment soutenu par ses actions car a promis fermeture de 14 réacteurs et n'en ferma que 2 (Fessenheim, comme exposé ici même parce qu'EDF le voulait), a maintenu le désastreux chantier de l'EPR tête de série ainsi que le Grand Carénage et les budgets R&D du nucléaire. Depuis 2022 il veut bâtir 6 à 14 EPRs.
Tout cela rend difficile de prétendre qu'E. Macron, par anti-nuncléarisme, n'aurait pas, en 2019, annulé in extremis la fermeture si EDF le lui avait demandé.
Les précédents ne manquent pas.
F. Mitterrand se déclarait lui aussi hostile à la filière du nucléaire, toutefois en réalité il sacrifia hypocritement le projet de centrale à Plogoff afin de ménager le reste du Plan Messmer.
Des articles de la loi pour la transition énergétique de 2015 sont parfois donnés pour causes des problèmes de la filière (cela ne tient pas) ou de la fermeture de Fessenheim.
Ils limitaient la puissance nominale du parc (à 63,2GW, sa valeur alors) et la proportion de l'électricité produite qu'il fournissait (en 2015 la limite était de 50% à échéance 2025) donc n'étaient pas des menaces pour Fessenheim avant démarrage de l'EPR dont les retards étaient déjà connus en 2016 (il devait être livré en 2012!), et qui semblait plus compromis que jamais. EDF bâtissait ce réacteur donc savait mieux que quiconque estimer sa date réelle de démarrage.
Fessenheim n'était exposée que si la loi perdurait et que l'EPR démarrait. Rien de cela ne s'est réalisé.
Par ailleurs EDF pouvait prévoir qu'un changement de politique condamnant les effets de cette loi sur Fessenheim surviendrait après les élections présidentielles de 2017: 2 des 4 candidats (F. Fillon et M. Le Pen) avaient promis de préserver la centrale, et comme ci-devant rappelé E. Macron a, par ses actes, toujours soutenu le nucléaire. En 2018 la livraison de l'EPR se profilait (elle sera toutefois encore plusieurs fois encore retardée) et il désamorça puis abrogea cette loi (détails), annihilant une menace de toute façon vaine car l'EPR n'était alors toujours pas prêt.
Même si EDF avait redouté que cette loi et son échéance seraient maintenues, donc en posant que l'EPR aurait pu démarrer et menacer Fessenheim, EDF pouvait résister sans trop s'exposer car des industriels agissent communément en prévision d'une évolution réglementaire ou légale (qu'ils dynamisent parfois) nécessaire à leur projet.
Le cas du chemin de fer aux USA (19è siècle) l'illustre: l'impact sur les projets de concessions de terrains publics et les droits de passage était déterminant, pourtant investissements et travaux commencèrent bien avant quasi toutes les négociations correspondantes (les tracés des lignes n'étaient donc pas pré-établis). Les industriels pesèrent sur les lois régissant tarification et concurrence.
De la même façon l'industrie automobile perdura malgré le risque majeur induit pour elle dès les années 1960 par des dispositions légales successives (surtout au Royaume-Uni et aux USA) de plus en plus menaçantes (Clean Air Act...). SpaceX, plus récemment, concéda d'énormes investissements avant que des dispositions légales autorisent Starlink, alors son espoir.
Cette loi était un ectoplasme électoraliste.
Certains prétendent que le décret de fermeture pris en 2017 a contraint EDF. C'est faux car l'entreprise signa l'accord de fermeture en août 2016, après quoi le gouvernement a pris ce décret entérinant la décision.
Accessoirement ce décret, pris peu avant une élection présidentielle, a été abrogé en 2018. C'est un décret pris début 2020 (E. Macron était président), déclenché par l'accord d'EDF, qui entérina la fermeture.
D'aucuns prétendent que l'autorité de sûreté nucléaire (ASN) considérait l'annonce formulée par l'État de sa volonté de fermer la centrale suffisante pour justifier inaction de sa part, menaçant ainsi la capacité de la centrale à satisfaire à sa visite décennale de 2020 (condition de sa prolongation d'exploitation), ce qui la condamnait.
Il n'en est rien car c'est après avoir signé l'accord de fermeture qu'EDF annonça officiellement à l'ASN renoncer à cette visite décennale, ce que cette dernière considéra «déclaration d’arrêt définitif».
Le coût même de cette préparation de la visite décennale est parfois donné pour rédhibitoire. Il ne l'était pas davantage que pour les autres centrales, où les travaux nécessaires furent menés, car investir beaucoup moins que la valeur de l'électricité que Fessenheim (centrale officiellement amortie) pouvait encore produire afin de la conserver est préférable à la perdre à coup sûr en acceptant l'accord de fermeture.
Il en va de même pour le temps nécessaire à ces travaux: en ne cédant pas EDF conservait capacité à les terminer en temps et heure, comme dans ses autres centrales. Le nécessaire «DUS» (diesel d'ultime secours, un groupe électrogène), en particulier, devait partout être en place fin 2018 mais rien ne laissait supposer en 2016 (lors de l'acceptation de l'accord de fermeture par EDF) que cela créait à Fessenheim un défi insurmontable puisque les autres chantiers durèrent 2 ans, d'autant que l'ASN repoussa l'échéance à début 2021.
L'Union Européenne laisse chaque nation membre librement définir son mix énergétique, le déployer et l'utiliser (article 194 du Traité sur le fonctionnement de l’UE).
C'est pourquoi les politiques nationales diffèrent tant: certaines nations sortent du nucléaire, d'autres l'adoptent.
La prétendre capable de peser sur le nucléaire, en particulier pour le compte de l'Allemagne, est absurde.
Un retard du chantier de l'EPR (piloté par EDF) OU (plutôt que «et») une modification de la loi de 2015 suffisait pour conserver Fessenheim.
L'histoire montrait alors clairement que tous deux étaient fort probables. Tous deux sont devenus des faits.
EDF a préféré signer l'accord de fermeture.
Ses dirigeants feignirent peut-être de ne pas avoir souhaité la fermeture et d'avoir cédé sous une prétendue contrainte d'élus que l'on peine à discerner, afin d'obtenir compensation financière et de s'épargner le risque d'accident majeur dans la plus vieille centrale (de surcroît exposé à risque sismique) tout en cultivant son image de victime et détournant l'ire de salariés. Au moins un précédent (Superphénix) est possible.
Témoignages d'experts (cas de Fessenheim: minute 35, seconde 48):
La production d'électricité par les moyens peu carbonés (renouvelables, nucléaire) est parfois insuffisante.
Il faut en ce cas réduire la consommation ou produire le complément avec un moyen pour cela gardé en réserve.
Disposer de suffisamment de nucléaire en réserve impliquerait que beaucoup de réacteurs seraient souvent inactifs, ce qui serait ruineux.
Les renouvelables peuvent endosser cette mission, mais (hors hydraulique aux capacités limitées par la géographie) les moyens nécessaires (batteries, filière hydrogène vert...) ne sont pas encore déployés.
Les centrales à combustible fossile (en particulier le gaz) sont, elles, construites rapidement et pour peu cher puis ne coûtent quasiment rien lorsqu'elles ne produisent pas, donc étaient et restent le principal type de moyen de production en réserve.
L'arbitrage sous-jacent repose sur l'ordre de mérite.
Obtenir ce complément d'électricité en brûlant du gaz coûte plus cher que le faire autrement donc les autres producteurs protestent car vendent exactement la même chose (de l'électricité!), de surcroît préférable car peu carbonée.
Par conséquent il faut en ce cas aligner le prix payé aux producteurs pour chaque unité d'électricité (MWh) sur le plus élevé, celui du plus cher des moyens en réserve utilisé. Ce n’est pas effet d'une décision arbitraire mais phénomène partout observé, effet du coût marginal. Il causa l'augmentation du prix de l'électricité lorsque, en 2022, celui du gaz explosa car des livraisons de la Russie s'interrompirent.
De plus sur le réseau la production doit constamment être égale à la consommation, sous peine de dégât. C'est pourquoi des centrales à gaz fonctionnent souvent par à-coups afin d'ajuster finement la production à la consommation (le nucléaire en est peu capable).
Tout cela augmente parfois le prix instantané de l'électricité (donc son prix moyen). Ce n'est pas toujours le cas car l'activité de certaines d'entre elles, par exemple exploitées en cogénération et constamment actives, n'influe pas sur le prix.
C'est pourquoi lorsque produire une partie de l'électricité en brûlant du fossile en réserve est nécessaire le prix de l'électricité nucléaire est beaucoup augmenté. EDF peut ainsi améliorer ses gains en réduisant la puissance développée par son nucléaire de sorte qu'un moyen en réserve doive produire. En théorie des analystes s'assurent qu'EDF ne joue pas de cela.
C'est détaillé dans un rapport de la CRE où les graphes de synthèse (page 71 et suivantes) sont éclairants.
Peu veulent construire ou exploiter ces moyens en réserve qui sont par définition aussi peu utilisés (dans le jargon: appelés à produire) que possible donc difficiles à rentabiliser. Afin de les conserver il faut par conséquent les payer même s'ils ne produisent pas. C'est l'objet du marché de capacité (reposant sur contrats de différence), qui augmente le coût total de la réserve.
Par ailleurs coût de production de l'électricité renouvelable de plus en plus inférieur à celui du nucléaire, existence d'un marché à terme de l'électricité, et garantie de sauvetage financier par de l'argent public offrent à EDF un efficace moyen supplémentaire de soutenir le nucléaire aux frais du contribuable.
Même l'exportation d'électricité tant vantée n'est qu'un pis-aller.
Le déploiement des renouvelables réduira progressivement ces gains, jusqu'à les éteindre.
Des errements (les chantiers des six EPRs dépassent largement budgets comme délais, EDF est financièrement exsangue malgré les cadeaux concédés par les gouvernements successifs...) sont parfois abusivement attribués à des élus, à l'Allemagne, à des écologistes, à des dispositions réglementaires visant à sortir de l'étau... sans aucun acte d'accusation digne de ce nom (qui a commis quel acte, ou s'en est abstenu, quand, avec quel effet sur le nucléaire?).
C'est négliger l'histoire de la filière, déjà rappelée, et ses plus récents développements: EPR et EPR2.
Le plan du rapport officiel pertinent (dit «Folz») traitant du chantier de l'EPR tête de série en France est révélateur. Dans la kyrielle d’événements négatifs on peine à distinguer l'effet d'une action (ou de son absence) d'écologiste ou de l'Allemagne. Sa conclusion est des plus explicites quant aux causes réelles de ce qu'il qualifie d'échec.
Une kyrielle d’événements négatifs
...qui sont autant d'errements de la filière durant la réalisation.
Une estimation initiale irréaliste
Résultant au mieux pour la filière de pressions d'élus, et n'expliquant pas les retards (comparer avec les chantiers du Plan Messmer).
La suite éclaire les causes de ces constats.
Une gouvernance de projet inappropriée, Une organisation complexe des ressources d’ingénierie
Des silos étaient délibérément établis, rendant la communication difficile. Nul ne se jugeait co-responsable de la réussite de l'ensemble.
Des études insuffisamment avancées au lancement
Le programme EPR avait alors 18 ans car il démarra en 1986, et ce réacteur est une évolution de l'existant (plutôt, comme parfois affirmé, qu'un modèle très innovant), donc il bénéficie pleinement de l'expérience accumulée (56 réacteurs similaires en France).
Un contexte réglementaire en évolution continue
Le gros des nouvelles exigences découlait de l'accident à Fukushima (difficilement imputable à écolos ou élus!), et contrairement à ce que d'aucuns prétendent leur impact sur le chantier de l'EPR resta mineur: « seuls étaient nécessaires quelques compléments mineurs aux dispositions déjà prévues ». Le gros des impacts découle de la réglementation s'appliquant aux Équipements Sous Pression Nucléaire et est donc imputable à la filière même. Si ces règles sont inutiles l'Autorité de Sûreté Nucléaire est à blâmer, et si elles sont justifiées on ne peut que regretter de ne pas les avoir adoptées plus tôt.
Des relations insatisfaisantes avec les entreprises
Pas de «collaboration confiante». Qu'en termes élégants ces choses-là sont dites...
Une perte de compétences généralisée
Seule la filière en est responsable car nul ne sabota et des élus épaulèrent le nucléaire.
La filière améliore sans cesse sa communication, et l'EPR illustre bien cela: pour le gros des Français ce nouveau réacteur fonctionne normalement depuis 2024. Il n'en est rien n'a réellement démarré qu'en 2025, et n'atteignit sa puissance maximale que début 2026.
Il en va de même pour la quantité record d'électricité exportée durant 2024 puis 2025, quasi partout attribuée à un exploit du nucléaire. En réalité ce dernier n'a fait que retrouver son niveau habituel de production après l'épisode de la corrosion sous contrainte, et le record doit surtout à l'essor des renouvelables (hydraulique, solaire et éolien). RTE, filiale d'EDF, donne pour facteurs de cela un «redressement rapide de la production nucléaire» menant à sa «reprise progressive», et plus explicitement «production hydraulique exceptionnelle» ainsi que «croissance soutenue de la production éolienne et solaire».
EDF attribue une part des difficultés du chantier de l'EPR au fait que le réacteur est une tête de série (le premier du genre) en France, et espère déployer dorénavant un modèle nommé «EPR2», une évolution plus rationnelle.
Dès 2020 la Cour des comptes décrivait le risque d'ordre financier majeur, alors que le coût prévu des 6 EPR2 annoncés n'était que de 46 milliards d'€ (il atteint 73 milliards fin 2025 et pourrait au total en dissiper 250).
Il s'agit, pour la filière, d'enferrer l'État afin de laisser perdurer l'approche par laquelle le contribuable endosse les coûts des chantiers, en particulier des errements donc retards. L'un des outils est le FINABe, grâce auquel des banques endosseraient une part du risque (pour complaire à l'État?).
Un rapport pertinent de la Cour, page 54, pose que les modifications significatives portées par le projet EPR 2 sont suffisamment nombreuses par rapport aux EPR précédents pour considérer que la réalisation de la première paire de tranches sur le site de Penly présentera les caractéristiques d’une tête de série, avec les risques et incertitudes associés y compris en termes de pilotage du chantier.
La première étape (terrassement) du premier chantier est lancée et coûts et délais prévus augmentent régulièrement, avec des insuffisances persistantes malgré un sujet déjà bien « exploré » par des consultants. Elle bat son plein, comme d'ordinaire en négligeant des concernés afin de jouer du fait accompli (le survol publié par Bertaga est révélateur).
En 2026 35GW suffisent au socle (baseload, puissance en permanence consommée) en France, donc hors mauvaise surprise d'importance le parc (historique + Grand Carénage et EPR) y suffit car il développe 63GW dont quasi toujours 50GW disponibles. Étoffer le parc nucléaire, surtout à délai et coût coût réalistes, conduirait à devoir stocker sa surproduction, ce qui le condamnerait puisque les renouvelables produisent pour moins cher.
Pour maintenir notre niveau de vie il nous faut produire davantage donc réindustrialiser, ce qui implique d'attirer des investissements et par conséquent, entre autres (ce qui suit est nécessaire mais pas suffisant), réduire taxes et impôts donc écarter ce qui coûte trop d'argent public, entre autres le nucléaire.
Il faut aussi produire une électricité abondante donc peu coûteuse (y compris pour taxés et contribuables) reposant peu sur un combustible potentiellement coûteux (voire hors d'atteinte), comme l'était le gaz en 2022 ou comme pourrait le devenir l'uranium.
Pour cela il est nécessaire de développer un système électrique adéquat.