Eglise Saint Jean Baptiste

L'église St Jean-Baptiste

L’église Saint-Jean de Saubusse a été bâtie entre le début du XIIIe siècle et le XVème, mais l’ensemble présente une belle homogénéité. Texte de Christian Larrezet, extrait du bulletin d'informations de Mai 2005 : « Les Amis des Eglises Anciennes des Landes. »

L’église St Jean-Baptiste de Saubusse : une réussite d’harmonie.

Ses parties les plus anciennes, édifiées en moyen appareil régulier , présentent les caractères du premier gothique. Le chevet à trois pans et une travée droite ne semblent pas avoir subi de modifications. Ils sont percés de cinq baies hautes et étroites en plein cintre, encadrées à l’intérieur et à l’extérieur de colonnettes décorées de chapiteaux simples à motifs variés. La voûte d’ogives ne comporte pas de clef. Sur la face sud de la travée droite, un léger retrait de la construction au dessus de la ligne de modillons et entre deux contreforts correspond sans doute à une modification dans la construction pour aménager un système de défense visible sous le toit. Du côté nord, il a fallu épauler deux des contreforts par deux constructions volumineuses, sortes de « murs-boutants » qui maintiennent la poussée de la voûte. Sur le mur sud de la nef, les ouvertures se réduisent à de simples meurtrières. Six contreforts minces viennent renforcer les angles de la travée et des trois pans. Ils s’élèvent jusqu’au toit en dépassant largement une ligne de modillons mutilés qui ont du soutenir une corniche. La nef de trois travées a été voûtée en deux périodes. Les voûtes des la première et de la deuxième travées sont de simples croisées quadripartites. La troisième a reçu un voûtement plus complexe avec liernes et tiercerons et plusieurs clefs de voûtes du XV ou du XVIème siècle. Le fond est occupé sur trois côtés par une belle tribune de bois, sur colonnes de pierre, comme on peut en voir en Béarn, Pays Basque ou Bigorre.

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Deux chapelles latérales de dimensions différentes s’ouvrent l’une en face de l’autre sur la troisième travée. Le clocher massif avec son toit en bâtière est identique à celui de Pey et de plusieurs édifices du pays d’Orthe. Il est percé au nord et au sud de deux petites portes en arc brisé. Il s’élevait sur quatre étages (trois actuellement par suppression du plancher entre le rez-de-chaussée et le premier). D’étroites ouvertures à chaque étage indiquent une fonction défensive. A l’intérieur, un escalier à vis s’appuie sur la face sud. Un portail en arc brisé de la fin du XIIIème ou du début du XIVème siècle donne accès à l’église. Les trois baies de l’abside sont fermées de vitraux de Dagrand pouvant datés des années 1880. Hauts et étroits, ils représentent un réseau de médaillons en liaison avec l’histoire de Saint-Jean-Baptiste (palmier, plat, couteau, oriflamme, coquille). Dans le sanctuaire, deux scènes signées « Dagrand 1893 » représentent sur deux registres : une Assomption de la Vierge et un Martyre de Saint-Eugène (don de Marie et Eugène Fialon, maire de l’époque). La chapelle sud présente une des dernières compositions de l’atelier Mauméjean, vers 1970. Parmi le mobilier, la chapelle nord garde un petit retable du début du XIXème siècle avec une copie de Guido Reni représentant Saint-Michel, Saint-Laurent, et Saint-Martin. Un Christ en crois entouré de Saint-Jean et des Saintes-Femmes, œuvre du peintre oloronnais Montaud, occupe le fond de la tribune. Mais la pièce la plus remarquable est un Saint-Michel terrassant le démon, en pierre (avec traces de polychromie) d’une qualité exceptionnelle, attribué au XVème siècle. L’œuvre a été classée en 1957. Sur son socle, on distingue un blason sculpté et peint difficilement lisible : ce pourrait être celui de la famille Ducros de Belpeyre. Cette église a été restaurée dès les années 1960-70. Cette restauration, bien que parmi les plus anciennes dans cette région, ne manque pas de surprendre par sa qualité.

Malgré la suppression regrettable d’enduits ornés d’un faux appareil ancien, l’ensemble a gardé une belle homogénéité et un caractère exceptionnellement monumental pour une simple église de village.

Ainsi cette restauration qui a gardé l’authenticité du bâtiment peut apparaître comme un exemple pour toute commune désireuse de sauvegarder son patrimoine.

Eglise paroissiale Saint-Jean-Baptiste à Saubusse Bernard Sournia 18 juin 2015

L'étude de cet édifice mériterait une investigation d'archives que je n'ai pas eu le loisir de faire. Une monographie de l'édifice, ancienne, manuscrite, a existé. Naguère conservée dans la sacristie, elle est aujourd'hui perdue. Ii pourrait s'en trouver un double aux archives de l'évêché. A contrôler (communication orale de René Fialon). Ne sont parvenues jusqu'à nous que des indications tardives contenues dans les comptes de fabrique, sur des travaux effectués au XIXe siècle. Le parti pris du présent exposé, abstraction faite de toutes sources écrites, sera donc de reconstituer l'histoire de cet édifice à partir de la seule observation archéologique. L'analyse suivra le cheminement d'une visite d'extérieur en intérieur,

Extérieur,face ouest.

Quel angle d'attaque allons-nous choisir pour orienter notre travail d'observation ? Je vous propose de baser notre réflexion sur la question suivante : est-ce là un édifice roman ou gothique ?

De prime abord, considérant les choses du point où nous sommes, tout le monde va me répondre : roman, bien sûr ! L'édifice roman a des voûtes pesantes et s'appuyant également sur la totalité des murs gouttereaux : donc, pour supporter leur poids, il lui faut des murs épais et qui soient évidés le moins possible. D'où ces fenêtres excessivement étroites simples fentes dans ces murs hyper-costauds puisqu'ils ne mesurent pas moins de 1,20m d'épaisseur. Partons donc sur cette hypothèse et disons: St-Jean-Baptiste de Saubusse présente de prime abord l'aspect d'un édifice roman (1).

Observons maintenant le mode de construction de la nef : le parement est en moyen appareil régulier réalisé dans un beau grès ocre (provenant, paraît-il, d'Arudy dans la vallée d'Ossau). Le mur a un double parement appareillé qui contient un remplissage en pierre de tout venant que l'on appelle fourrure. Regardez bien ce parement : vous allez le retrouver un peu partout sur le pourtour extérieur comme intérieur de l'église : quand on examine un édifice patrimonial, l'homogénéité de la technique constructive est l'indice d'une construction menée sans solution de continuité. Mais nous allons observer divers indices de discontinuité dans la technique constructive qui nous conduiront à nous poser une deuxième question, complémentaire de la précédente : cet édifice est-il un édifice homogène ou résulte-t-il d'un collage de pièces et de morceaux ?

Poursuivons donc notre déambulation autour de l'édifice. Justement, ici, nous trouvons un premier indice de discontinuité constructive. Tout à coup, nous avons là un corps de bâtiment accolé à la nef construit dans un appareil grossier différent de celui de la nef : c'est la chapelle Notre-Dame, une « greffe » tardive, probablement du XVIe siècle. On sait par les comptes de fabrique que cette chapelle, incendiée en 1814, fut restaurée l'année suivante (2).

Une autre adjonction relativement récente est cet arc-boutant créé a posteriori pour contrebuter l'angle du sanctuaire qui présentait des faiblesses et tendait à basculer vers l'extérieur. Un second arc-boutant semblable existait qui a été englobé dans la construction de la chapelle Notre-Dame, ce qui nous indique que la création des arcs- boutants est antérieure au XVIe siècle. On a là un indice intéressant témoignant que l'édifice avait commencé assez tôt, avant le XVIe siècle, à présenter des désordres.

Extérieur, le chevet.

Au chevet, maintenant, nous retrouvons les traits constructifs observés sur la nef : même parement en moyen appareil et mêmes traits romans caractéristiques notamment l'étroitesse des fenêtres. Ces dernières sont de conception strictement romane copiées ou presque sur celles de l'abside de Saint-Paul-lès-Dax, chacune d'elles accostée de deux colonnes et incluse sous un larmier en plein cintre. De type roman sont aussi ces modillons qui devaient supporter une corniche conforme à toutes ces corniches que l'on voit un peu partout dans ce pays au chevet des églises du XIIe siècle. Cette corniche a depuis longtemps disparu (car toute la partie haute a été profondément bouleversée à des époques plus récentes, nous reviendrons également là-dessus).

Inhabituelle cependant dans l'architecture romane locale s'avère la structure polygonale de ce chevet : le chevet roman (ou abside) est habituellement demi-circulaire. Donc, vous voyez, notre hypothèse de départ d'un édifice roman connaît, avec ce chevet inhabituel, une première fissure (3).

Pourquoi la corniche à modillons a-t-elle disparu ? C'est que les parties hautes du chevet ont subi extérieurement un profond remaniement à un moment donné, conjectural : je présume (comme cela s'est passé un peu partout dans ce pays au XIVe siècle, à l'époque troublée des guerres anglaises) que les parties hautes ont été aménagées pour être équipées d'un parapet à meurtrières, de hourds (4) et peut-être de mâchicoulis. Cet aménagement, qui devait être détérioré a été, au XIXe siècle, abattu et remplacé par les maçonneries que nous voyons aujourd'hui (5).

Façade d'entrée.

Nous allons maintenant pénétrer dans l'église en passant par son clocher-porche. C'est là encore un trait caractéristique des églises de ce pays, presque toutes équipées au XIVe siècle de ces tours carrées en forme de donjon accolées sur la face antérieure de l'édifice et ayant eu sûrement, outre la fonction de clocher, une fonction militaire. Un escalier en vis en tourelle ronde dessert en hors œuvre les étages de ce clocher.

On voit que le clocher est venu s'accoler a posteriori à la façade, puisque ses murs latéraux mangent les arcatures extrêmes qui accostaient l'entrée monumentale. Vous pouvez voir que la mise en œuvre de cette façade d'entrée est exactement identique à celle des parements extérieurs de la nef et du chevet, ce qui est le plus sûr indice de l'homogénéité de toutes ces parties. Or cette entrée s'avère carrément d'esthétique gothique et une inscription moderne (1975) dans son tympan prétend même nous livrer son âge : 1240. D'où cette date sort-elle ? Je n'en sais rien. Peut-être provient-elle d'un document aujourd'hui perdu ? Est-ce une date plausible pour cet édifice et pour cette porte ? A priori, cela m'a paru une datation exagérément tardive : mais en l'absence de toute contre proposition, admettons la conjecturalement comme la date de construction de l'église. Car, c'est le moment de le dire, même si nous constatons dans cet édifice la simultanéité troublante de traits romans et de traits gothiques, nous avons là un édifice absolument homogène, construit d’une seule venue de sa façade d’entrée à son chevet et construite sûrement à grands frais, sans doute suite à la donation de quelque riche famille : la qualité constructive de l'ensemble implique beaucoup d'argent, ce qui ne laisse pas de poser problème à l'historien quand on sait la précarité économique des communautés rurales du moyen-âge. Il faut essayer d'imaginer cette jolie façade en pleine lumière avant la construction du clocher qui est venu, en quelque sorte, l'aveugler, faisant perdre à l'édifice son unité monumentale ?

Donc attardons-nous devant cette belle porte en arc brisé, contenant un trilobe en son tympan (remanié en 1974 conformément, semble-t-il, au parti originel) et incluse sous un profond ébrasement à six ressauts et six voussures, porte accostée de deux fausses baies en arc trilobé de côté et d'autre (6). Notons sans nous appesantir le caractère un peu mécanique et répétitif des ornements végétaux qui garnissent les bandeaux décoratifs. Oui cela participe bien de l'esthétique gothique, mais c'est un gothique d'essence naïve, artisanale, un ouvrage réalisé manifestement par des maçons pleins de bonne volonté mais peu savants et d'une habileté limitée. Au passage, ayez un regard pour la boiserie de la porte : les panneaux sont tardifs (XVIIe siècle) mais le montant médian servant de feuillure pour le rabattement du vantail opposé, avec son beau cloutage à têtes de fer forgé, est XVe siècle.

Entrons à présent !

L’intérieur, vue d’ensemble.

Trois travées égales voûtées d'ogives et un chœur à chevet polygonal.

Au premier coup d'œil nous constatons que l'aspect global du voûtement est gothique (c'est-à-dire décomposé en plusieurs quartiers portés par une structure nervurée). Je précise cependant : seul le voûtement du chœur fait partie du voûtement d'origine, le voûtement de 1240, si nous admettons cette date comme celle de la construction de cet ensemble : car les trois travées de la nef ont été refaites tardivement, toujours dans le style gothique, au XVIe siècle.

Que s'est-il passé pour motiver cette réfection coûteuse ? Je n'ai pas de réponse univoque. D'abord, constatez que les murs gouttereaux ont subi un écartement très important : le doubleau formant l'arc triomphal présente un bouclage impressionnant et le dévers du mur au niveau de la naissance de cet arc est presque de un mètre ! On comprend mieux la présence des arcs-boutants observés tout à l'heure à l'extérieur : ils ont été manifestement construits pour lutter contre la tendance au dévers du mur gouttereau ! Suite aux poussées de la voûte et aux déformations consécutives des murs, y eut-il écroulement de la voûte ? Pas impossible. Autre hypothèse : constatez que la pierre des parements est rubéfiée dans les trois travées de la nef : y eut-il un incendie s'étant propagé dans la charpente et ayant entraîné la démolition du couvert ? Je donne ma langue au chat. En tout état de cause, incendie ou écroulement, l'accident dut avoir lieu avant le milieu du XVIe siècle car c'est vers cette date ou même un peu au delà que je situerais (je dirai tout à l'heure pourquoi) la réfection du voûtement des trois travées de la nef. Les deux facteurs peuvent d'ailleurs avoir joué simultanément : à l'occasion d'un vif incendie, une voûte mal bâtie a plus de chances de s'écrouler qu'une voûte solidement construite.

Notez que, en effectuant la réfection de cette voûte l'on voulut solenniser sensiblement la dernière travée à laquelle, au lieu de simples croisées d'ogives, l'on a donné une croisée complexe à liernes et tiercerons. Cet enrichissement de la dernière travée signifie qu'on a voulu suggérer là une croisée de transept, comme on en voit dans les grandes églises ou les cathédrales. Les deux chapelles latérales créées là de part et d'autre vers la fin du XVe siècle ou au début du XVIe (comme on peut l'estimer par le style de leurs arcs d'entrée), suggèrent pour leur part les croisillons de ce pseudo transept. La chapelle de droite est la chapelle funéraire d'une famille seigneuriale du lieu, les Bellepeyre. Observez comment, pour créer ces chapelles latérales, l'on fut obligé d'occulter les fenêtres qui s'ouvraient dans les murs gouttereaux de cette travée. Je serais enclin à penser que les familles, sûrement aisées, qui firent ouvrir les deux chapelles latérales, en particulier les Bellepeyre, offrirent aussi la réfection des voûtes (7).

Si je date ce voûtement du XVIe siècle, c'est en me basant sur le profil des nervures, caractéristique de cette période. Un autre critère de datation est dans les clefs de voûte dont les traits décoratifs sont nettement inspirés de modèles savants de la Renaissance tardive, à ce style que les historiens de l'art appellent « maniériste » : la tête d'angelot, le cartouche (portant la date de 1246, j'y reviendrai) et un certain écu enrubanné et au contour déchiqueté (8), font partie du répertoire décoratif familier du XVIe siècle. Quant à la reconstruction des voûtes, un autre chapiteau à tête d'angelot, dans l'angle nord-ouest de l'édifice, tendrait même à me suggérer une date assez proche de la fin du XVIe siècle.

La date de 1246 n'est évidemment pas celle de l'édification de ces voûtes. Elle prétend commémorer, je pense, la consécration de l'église. Malheureusement, cette date examinée de près, s'avère un faux ! Les clefs de voûte ont été repeintes au cours (je présume) des restaurations de 1975, et la datation a été tracée à ce moment par- dessus une autre date, malheureusement indéchiffrable ! Cette indication de date n'est cependant pas complètement arbitraire puisqu'elle s'accorde avec celle que nous avons vue à l'entrée de l'édifice, 1240 : les documents sont perdus. Mais ces inscriptions semblent bien garder mémoire, à défaut de textes d'archives, d'événements fondateurs dans l'histoire de cet édifice. Une tradition orale, transmise par les desservants successifs de cette église paroissiale, a pu cristalliser le souvenir de cette datation. C'est le moment, ici, d'ajouter une troisième question aux deux que je vous ai proposées comme thèmes de réflexion au début de notre visite : la date de 1240 est-elle une date plausible pour l'édification de cette église ?

Le choix de la brique, dans les quartiers des voûtes, s'explique aisément : dans l'hypothèse où il y aurait eu écroulement de la voûte d'origine par suite de son poids, l'option pour un matériau plus léger que la pierre est logique. Maintenant, voyons comment cette voûte vient se greffer sur les supports d'origine. Ces supports sont formés, chacun, d'une colonne médiane ayant eu pour fonction de supporter le doubleau et de deux colonnes latérales ayant eu pour rôle de supporter les nervures d'ogives : c'est (un peu simplifiée, nous reviendrons là-dessus tout à l'heure) la formule dominante du voûtement gothique. Au moment de la réfection de la voûte la mode a évolué : l'habitude désormais est de faire un support unique cylindrique dans lequel viennent en quelque sorte se « noyer » doubleaux, arcs formerets et nervures d'ogives. Les maçons qui ont réalisé ces voûtes étaient des techniciens autrement plus savants que les constructeurs de l'église d'origine. Cependant ils n'ont pas pu éviter quelques maladresses : le collage des cylindres par-dessus les colonnes triples n'est pas une réussite, spécialement au contact du chœur où l'on n'a eu la place de réaliser qu'un petit quart de cylindre !

Indiquons au passage que l'usage de la brique impliquait la pose d'un enduit. La mode s'est répandue dans les restaurations de la deuxième moitié du XXe siècle d'ôter ces enduits pour faire reparaître le matériau dénudé. C'est ce qui s'est passé ici au cours du grand chantier de rénovation de l'église dans les années soixante-dix. Je dois encore dire quelque chose sur la réfection du couvert de la nef : la charpente au-dessus est une charpente du XVIe siècle, édifiée au cours de la même campagne que la voûte elle-même. On reconnaît bien les manières de chanfreiner les arêtes des pièces de charpente qui étaient en usage à cette époque. Une expertise dendrochronologique serait intéressante car elle permettrait de fixer de façon précise et tout à fait rigoureuse la date de réfection de ces parties hautes de l'édifice. J'ai proposé par hypothèse la date autour du milieu du XVIe siècle, ou peut-être même vers la fin de ce même siècle, mais ce n'est qu'une hypothèse énoncée sur des critères intuitifs, à vérifier ou éventuellement à contredire !

Le Chœur,

Passons donc maintenant au chœur. Ici la voûte (comme je l'ai déjà indiqué ci-dessus) est d'origine, c'est-à-dire exactement contemporaine des murs d'enveloppe, murs gouttereaux et chevet compris, et contemporaine de la façade d'entrée. Et c'est ici que nous surprenons le mieux la situation de ces maçons d'esprit encore roman qui s'aventurent dans la construction d'une voûte gothique ! C'est là que nous touchons du doigt la perplexité de ces hommes dont le savoir technique en est resté au temps de leur arrière-grand-père et qui s'essaient quand même à faire quelque chose qui soit en phase avec les standards esthétiques du moment ! Ces braves maçons viennent de bâtir des murs romans et les voilà qui s'essaient audacieusement à jeter par-dessus une voûte gothique ! Je vous rappelle que c'est le fait de nervurer la voûte qui est le phénomène fondateur du gothique : et c'est à cause du principe de la nervure, pour répondre à une question que nous nous sommes posée à l'extérieur, que nos maçons ont donné au chevet sa structure polygonale (et non ronde comme c'était le cas avec les absides romanes). Mais ces maçons, qui ont manifestement vu ici ou là (peut-être à la cathédrale de Dax} des chœurs voûtés à la gothique, n'ont pas très bien assimilé ni retenu la leçon. Normalement, dans une situation analogue les six nervures supportant la voûte du chœur s'assemblent sur une unique clef. Ici l'on a traité l'abside et la travée de chœur comme deux entités indépendantes suivant la logique romane ! Vous voyez : nous sommes à la limite de deux époques et l'on essaie tant bien que mal de combiner deux logiques constructives différentes. Nous pouvons là observer la marginalité culturelle qu'exprime une telle réalisation : en 1240, il y a déjà cent ans que Saint-Denis et Notre-Dame de Paris ont énoncé les principes élémentaires de l'architecture gothique quand, ici, l'on en est encore au stade de l'expérimentation tâtonnante !

L'on peut logiquement conjecturer que, avant la réfection du XVIe siècle, le type de voûtes qui couvre le chœur s'étendait à toute la nef. Et qui sait si l'inexpérience de nos maçons en matière de voûtes nervurées n'est pas la cause de l'écroulement qui rendit plus tard nécessaire la réfection des voûtes ? Approfondissons en effet un petit peu l'observation des supports de la voûte : il y a ici, nous l'avons vu, trois colonnes par faisceau, une pour le doubleau et deux pour les nervures. Or, il en manque deux : celles qui auraient dû porter les formerets. Aurait-on eu ici des voûtes d'ogives sans formerets ? C'est bien probable car, si je me retourne vers le chevet, je constate que ces messieurs ont oublié de mettre des formerets ! Les formerets servent à caler les quartiers de voûte au contact des murs gouttereaux : à défaut, l'absence de solidarité des quartiers de voûte et des murs gouttereaux crée une dangereuse fragilité.

Je crois que je comprends de mieux en mieux les causes de l'écroulement de la voûte originelle !

J'attire votre attention maintenant sur un autre détail révélateur de la perplexité de nos maçons. Suivant l'évolution normale du voûtement gothique, vers 1240 (qui est l'époque présumée de construction de notre église) l'on donne au faîte longitudinal de la voûte une coupe horizontale : or là, on a donné à la voûte une forme bombée afin de l'asseoir plus fermement sur l'arc triomphal. Nos gars n'avaient manifestement pas confiance envers le principe du faîte horizontal ! Cette observation est très intéressante lorsqu'on est à l'intérieur du comble : l'extrados de la voûte est tellement bombé qu'on a carrément l'impression de se trouver au-dessus d'une coupole !

Regardez maintenant les nervures : l'observation des profils est en principe ce qui donne à l'historien d'architecture des indices décisifs pour dater une construction. Or là, si nous nous en tenions à l'observation stricte de ces données nous serions obligés de dater cette église des environs de 1140, c'est-à-dire cent ans avant la date effective de construction, celle au moins que donnent les indications épigraphiques que nous avons rencontrées en cours de visite, c'est-à-dire autour de 1240 ! La nervure des arcs doubleaux est un bandeau carré accosté de deux tores. C'est l'une des formules les plus anciennes de la mouluration gothique, en effet, vers 1140. Les nervures d'ogives ont quant à elles la forme d'un tore aminci, « en amande » comme on dit. Elle apparaît à Saint-Denis également vers 1140. Donc, vous voyez, nous avons affaire ici avec des maçons hors des circuits de la mode, articulant une technique constructive gothique, à nervures, sur une structure pensée à la romane, c'est-à-dire conforme aux canons de deux siècles en amont !

Nous finirons en jetant un coup d'œil sur les fenêtres : l'on retrouve ici exactement le même motif d'encadrement à deux colonnes et arcature que nous avons observé au dehors. Les motifs décoratifs qui garnissent le larmier ainsi que les chapiteaux, sont à peu près les mêmes que ceux que nous avons vus au dehors mais la végétation des chapiteaux est nettement copiée sur des modèles gothiques. Il n'y a aucune recherche de variation et ce sont les mêmes formules que le sculpteur reproduit mécaniquement d'un chapiteau à l'autre, d'une arcature à l'autre. Cet ouvrage doit donc être regardé comme un touchant témoignage de tailleurs de pierre et de maçons campagnards pleins de bonne volonté s'efforçant de donner un visage moderne et évolué à leur petite église paroissiale.

Je crois, en conclusion, qu'on peut admettre la date de 1240 comme une date plausible pour la construction de cette église qui témoignerait ainsi de l'extraordinaire marginalité culturelle de la région à cette époque ou, pour être plus précis, de l'abîme culturel ayant pu exister à cette époque entre le savoir-faire des entreprises des grandes cités (Dax, par exemple qui édifie une cathédrale assez évoluée vers cette même époque) et la compétence des maçons campagnards contemporains. Quant à la réfection des voûtes, je ne serais pas étonné qu'elle soit consécutive à une destruction violente contemporaine des guerres de Religion suite aux violences du sinistre général huguenot Gabriel de Montgomery, soit entre 1567-1569 : selon des témoignages contemporains, environ neuf dixièmes des églises de cette zone de la Gascogne furent détruites au cours des expéditions dévastatrices dudit Montgomery. On aurait là l'explication de l'incendie présumé dont nous pouvons voir les indices dans les trois travées de la nef. La reconstruction serait donc à situer vers le dernier quart du XVIe siècle.


Détails divers

J'attire encore votre attention sur la très jolie tribune de bois sur piliers de pierre de Bidache, d'un type très proche des tribunes du pays basquais. A situer quelque part à l'époque moderne, disons au XIXe siècle. (Je donne cette date parce que la montée d'escalier vers la tribune empiète sur une pierre tombale de 1820). J'observe aussi que l'on a voulu amener un peu plus de lumière à l'intérieur en remaniant la fenêtre nord de la première travée et en élargissant l'embrasure des autres fenêtres : on voit très nettement la trace des coups de burin qui ont permis de gagner quelques centimètres de lumière supplémentaire ! Je note enfin que, lorsqu'on a reconstruit les voûtes, au XVIe siècle, on a arasé la maçonnerie des murs à hauteur constante avant de les reconstruire plus solidement pour recevoir les voûtes : on discerne nettement la ligne horizontale de l'arase qui signale la suture. Le changement de couleur du parement, ocre clair par-dessus la teinte rousse des pierres rubéfiées, marque la limite.

A l'heure qu'il est, vous ne pouvez plus voir les vitraux. Ceux du chœur, des environs de 1880 sont d'un dessin exquis et représentent dans des médaillons les emblèmes du titulaire de l'église, Jean-le-Baptiste {coquille Saint-Jacques pour ondoyer les baptisés, palmier pour suggérer le séjour du saint au désert, sabre de la décollation etc). Latéralement, les deux vitraux du chœur évoquent les saints patrons d'Eugène et Marie Fialon (martyre de Saint-Eugène, Assomption de Marie) bienfaiteurs de cette église. Ils sortent de la verrerie Dagrand à Bordeaux et sont datés de 1893. Dans la chapelle des Betbeder, l'unique vitrail est dédié à Saint-Joseph dont il représente les attributs de charpentier : il est de la verrerie de Monméjean à Dax (vers 1970). Dans cette même chapelle, signalons un autel du XIXe siècle avec son retable et son assez mauvais tableau d'autel reproduisant le célèbre Saint-Michel de Guido Reni (que l'on a accompagné des figures de deux saints martyrs non identifiés qui ne figurent pas dans le modèle).

L'autel est l'ouvrage d'une marbrerie toulousaine (la marbrerie Sainte-Germaine) consacré en 1900. Il porte sur sa face les figures en bas-relief du Christ et des évangélistes.

Beau crucifix de bois (chêne}fin XVIe-début XVIIe. A perdu sa polychromie.

Bernard Sournia 18 juin 2015

NOTES.

1 - La fenêtre nord de la première travée a été élargie et remaniée au XIXe siècle.

2 - Les comptes de fabrique ne font état que de la réfection de l'autel et du couvert, ce qui veut dire,

implicitement, que l'on n'eut pas à reconstruire les murs d'enveloppe de la chapelle.

3 - J'observe aussi que les contreforts ne sont pas liés au parement : cela pourrait vouloir dire qu'ils ont été réalisés a posteriori, très tôt néanmoins, courant XIIIe ou XIVe siècle car leur chaperon taluté est indubitablement gothique. Là aussi, nous aurions un indice témoignant de désordres apparus très anciennement, très vite après l’édification de l’église. Autre observation : Saint-Lon-les-Mines a aussi un chevet polygonal, sensiblement plus évolué que celui de Saubusse, mais avec mêmes hautes fenêtres en forme de fente : tout le voûtement de l'église, à nervures, a été repris tardivement, au XVIe siècle semble-t-il. Je ne commente pas les étranges décaissés qui concluent de côté et d’autre la partie droite du choeur, car je ne les comprend pas.

4 - L’abside tardivement remaniée de l’église de Pey présente des abouts de pièces de charpente au droit des pilastre qui évoquent un support de hourdage.

5 - On voit très bien depuis l’intérieur du comble qu’il y a eu une reprise assez récente de tout le couronnement du chevet et du choeur : intérieurement l'appareil est fait de tout venant, mais l'on s'est efforcé, au dehors, de reconstituer un parement en moyen appareil semblable à celui de l'ensemble de l'édifice.

6 - Des portes obéissant à une composition apparentée, quoique sensiblement plus développée, sont signalées en Navarre espagnole : à Artajoma, Santa-Maria la Real à Qlite. Jacques Gardelle, Aquitaine gothique, 1992.

7 - La chapelle Bellepeyre abrite une sculpture de calcaire, autrefois polychrome, représentant l'archange Saint-Michel, blasonnée aux armes de cette famille, datable par son style de la fin du XVe siècle ou du début du XVIe. L'archange, en armure, terrasse le démon de sa lance. Il tient de la main gauche la balance de la pesée des âmes. C'est une sculpture tout à fait adaptée pour une chapelle sépulcrale : les défunts ensevelis dans le sous-sol de cette chapelle en attente de la résurrection des morts, se mettent ainsi-sous la protection du peseur des âmes. L'époque de cette sculpture, indécise mais.à situer dans les cinquante années qui encadrent 1500, donne une indication sur l'époque de création de la chapelle proprement dite.

8 - Cet écu a dû porter les armes peintes du donateur des voûtes, malheureusement recouvertes par des repeints ultérieurs, Le même écu, ayant exactement les mêmes découpes, figure à l'une des clefs de voûte du collatéral nord de l'église paroissiale de Montfort-en-Chalosse. Il porte un blason non identifié. La similitude de l'écu avec celui de Saubusse inclinerait à penser que les deux ouvrages de voûtement sont redevables à une unique entreprise.