Ce fut en l'an de la troisième centaine de Nilaos, alors que les feuilles tombaient et que le vent portait l'odeur de la pluie, qu'une étrangère arriva à Silvaris. Elle vint seule, à pied, sans bagage, sans escorte, sans annonce. Elle avait les cheveux blancs, les yeux clairs, la peau pâle, et deux petites cornes noires au-dessus des tempes. Elle portait des vêtements déchirés et un pendentif de cristal éteint. Elle ne dit rien en arrivant. Elle resta à la lisière de la clairière, immobile, tremblante, comme un animal blessé qui ne sait plus s'il doit fuir ou se coucher pour mourir. Nilaos la vit, et il ne dit rien non plus. Il s'approcha lentement, sans brusquerie, et il lui tendit la main. Elle hésita, recula, puis accepta. Il la conduisit à sa cabane, lui donna à boire et à manger, et la laissa se reposer. Elle resta plusieurs jours sans parler. Puis, un soir, elle parla.
Elle s'appelait Hylda, et elle venait de Cendrelune, la cité des Elfes de la Lune. Elle raconta la chute de sa cité, non pas une chute de guerre, ni de tempête, ni de fléau, mais une chute causée par l'usage de mots interdits. Des mots que nul ne devait écrire, que nul ne devait lier, que nul ne devait prononcer. Des mots qui ouvraient des portes que rien ne devait ouvrir, qui réveillaient des choses que rien ne devait réveiller, qui brisaient des équilibres que rien ne devait briser. Les Anciens de Cendrelune, dans leur orgueil, avaient cru pouvoir les maîtriser. Ils s'étaient trompés. La cité s'était affaissée en une seule nuit, ses cristaux brisés, ses jardins engloutis, son peuple dispersé. Hylda avait survécu, mais elle avait tout perdu. Elle s'était exilée, non pas seulement par peur, mais aussi par ego. Elle aurait pu rester, aider les survivants, reconstruire. Elle était partie, parce qu'elle ne supportait pas l'idée de voir les ruines, parce qu'elle ne supportait pas l'idée d'être vue, parce qu'elle ne supportait pas l'idée d'être faible. Elle était partie, et elle était arrivée à Silvaris, brisée, tremblante, à moitié morte.
Nilaos l'écouta sans l'interrompre, sans la juger, sans la consoler. Quand elle eut fini, il se contenta de dire : "Tu es en sécurité ici. Tu peux rester aussi longtemps que tu le souhaites." Et Hylda, pour la première fois depuis des mois, se sentit un peu moins seule. Elle resta. Elle n'avait nulle part où aller, personne à qui parler, rien à espérer. Alors elle resta. Elle s'installa dans une petite chambre de cristal, près du Conseil des Anciens, et elle commença à reconstruire sa vie. Elle apprit les coutumes de Silvaris, les plantes, les sentiers, les elfes. Elle se rendit utile, discrètement, en aidant les guérisseurs, en cueillant des herbes, en préparant des remèdes. Elle ne parlait pas beaucoup, mais elle observait, elle écoutait, elle apprenait. Et peu à peu, elle se fit une place, non pas comme une étrangère, mais comme une invitée, une amie, une sœur.
Nilaos, de son côté, ne la pressait jamais. Il ne lui posait pas de questions, ne lui demandait pas de comptes, ne lui imposait pas sa présence. Il était là, simplement, comme il avait toujours été là pour tous. Mais avec elle, il avait une manière différente. Il savait trouver le mot qui fait sourire, la remarque qui allège, l'histoire qui distrait. Il ne cherchait pas à la consoler, ni à la guérir, ni à la changer. Il cherchait simplement à rendre les jours un peu plus légers, les nuits un peu moins longues, les souvenirs un peu moins lourds. Il lui parlait des arbres, des bêtes, des saisons. Il lui racontait des histoires drôles, des anecdotes anciennes, des souvenirs de sa propre vie. Il lui montrait des choses simples, une fleur qui s'ouvre, un oiseau qui chante, une rivière qui coule. Il ne faisait pas grand-chose, en vérité. Mais ce peu de chose, il le faisait bien. Et Hylda, sans le dire, sans le montrer, sans le reconnaître, en était reconnaissante.