Livre II — L'Appel
Les années passèrent, et Nilaos cessa d'être un enfant. Il devint un jeune homme, grand, fort, les épaules larges comme celles de son père, les mains fines comme celles de sa mère, les yeux clairs comme l'eau des sources. Il n'était plus le petit être fragile qui criait dans les bras de Leo. Il était devenu quelqu'un, quelqu'un de solide, quelqu'un de fiable, quelqu'un qu'on écoutait quand il parlait, qu'on suivait quand il marchait, qu'on respectait quand il se taisait. Les elfes de la forêt le connaissaient tous, non pas parce qu'il était célèbre, ni parce qu'il était puissant, ni parce qu'il était riche, mais parce qu'il était là, simplement, toujours là, présent, disponible, attentif. Il aidait les uns, conseillait les autres, apaisait les querelles, guérissait les blessures. Il ne demandait rien en retour, ni or, ni gloire, ni reconnaissance. Il agissait simplement, parce que c'était sa nature, parce que c'était sa vocation, parce que c'était sa vie.
Bea et Leo vieillissaient, eux aussi, mais lentement, comme vieillissent les elfes, avec grâce et sagesse. Leurs cheveux étaient devenus argentés, leurs visages s'étaient creusés, marqués par les années, mais leurs yeux étaient restés vifs, profonds, pleins de cette lumière tranquille qui ne s'éteint jamais tout à fait. Ils continuaient de travailler, de veiller, de transmettre. Bea cueillait toujours ses plantes, préparait ses remèdes, parlait à ses arbres. Leo patrouillait toujours les frontières, repoussait les intrus, protégeait les siens. Ils ne se plaignaient jamais, ne se reposaient jamais, ne s'arrêtaient jamais. Ils étaient de ceux qui vivent pour les autres, qui donnent sans compter, qui aiment sans condition. Et Nilaos, en les regardant, apprenait. Il apprenait la patience, l'humilité, le dévouement. Il apprenait à être comme eux, à vivre comme eux, à aimer comme eux. Il apprenait à être un elfe de la forêt, un gardien, un veilleur. Il apprenait à être Nilaos.
Un jour, alors qu'il marchait seul dans les bois, il entendit un appel. Ce n'était pas un cri, ni un chant, ni un murmure. C'était quelque chose de plus profond, de plus ancien, comme si la forêt elle-même avait une voix, et qu'elle l'appelait par son nom. Il s'arrêta, surpris, inquiet, intrigué. Il regarda autour de lui, mais il ne vit rien, que des arbres, des feuilles, des ombres. Il écouta, mais il n'entendit rien, que le vent, les oiseaux, les ruisseaux. Il attendit, mais rien ne vint, ni personne, ni message, ni signe. Alors il reprit sa marche, lentement, prudemment, l'esprit en éveil, le cœur battant. Et l'appel revint, plus fort, plus clair, plus insistant. Il venait de l'ouest, du cœur de la forêt, de l'endroit où nul ne s'aventurait jamais. Il venait de la clairière de l'Arbre-Monde.
Nilaos hésita. Il connaissait les légendes, il connaissait les histoires, il connaissait les avertissements. On disait que la clairière de l'Arbre-Monde était sacrée, qu'elle était réservée aux sages, aux anciens, aux élus. On disait que ceux qui s'y aventuraient sans y être invités ne revenaient jamais, ou revenaient changés, méconnaissables, fous. On disait que l'Arbre-Monde était vivant, qu'il voyait tout, qu'il savait tout, qu'il jugeait tout. On disait tant de choses, tant de légendes, tant de peurs. Mais Nilaos n'avait pas peur. Il avait confiance, en la forêt, en la vie, en lui-même. Il savait que l'appel était pour lui, qu'il devait y répondre, qu'il devait y aller. Alors il partit, sans se retourner, sans hésiter, sans douter. Il partit vers l'ouest, vers le cœur de la forêt, vers l'Arbre-Monde.
Le voyage fut long, plus long qu'il ne l'aurait cru. Il marcha pendant des jours, des semaines peut-être, sans jamais s'arrêter, sans jamais se reposer. Il traversa des fourrés, des rivières, des collines. Il gravit des pentes, descendit des vallées, contourna des lacs. Il vit des choses qu'il n'avait jamais vues, des animaux qu'il ne connaissait pas, des plantes qu'il n'avait jamais cueillies. Il vit des ruines anciennes, des pierres gravées, des symboles oubliés. Il vit des ossements, des squelettes, des traces de batailles anciennes. Il vit la beauté et la laideur, la vie et la mort, la paix et la guerre. Il vit tout cela, et il continua d'avancer, sans jamais s'arrêter, sans jamais se détourner. Il savait qu'il était sur le bon chemin, qu'il approchait du but, qu'il allait bientôt arriver. Il le sentait, dans ses os, dans son sang, dans son âme. Il le sentait, et il avançait.
Finalement, un matin, alors que le soleil se levait à peine et que la brume s'accrochait encore aux branches, il arriva. La clairière s'ouvrit devant lui, immense, silencieuse, sacrée. Et au centre, il y avait l'arbre. L'Arbre-Monde. Il était gigantesque, plus grand que tous ceux qu'il avait vus dans sa vie. Son tronc était si large qu'il aurait fallu vingt hommes pour l'encercler. Ses branches s'étendaient si haut qu'elles touchaient les nuages. Ses racines plongeaient si profondément qu'elles semblaient tenir le monde entier. Son écorce était grise, crevassée, couverte de mousse et de lichen. Ses feuilles étaient argentées, scintillantes, comme si elles étaient faites de lumière. Et son sommet, perdu dans les nuages, semblait touché par les étoiles. Nilaos s'arrêta, saisi par la majesté de l'arbre. Il sentit une présence, une force, une sagesse qui le dépassait. Il sentit quelque chose de plus grand que lui, de plus ancien, de plus puissant. Il sentit qu'il était en présence de quelque chose de sacré, de divin, d'éternel. Et il tomba à genoux, sans savoir pourquoi, sans comprendre, sans vouloir. Il tomba à genoux, et il attendit.
L'arbre ne parla pas. Il n'avait pas de bouche, pas de voix, pas de mots. Mais Nilaos sentit quelque chose se passer en lui. Une paix, une clarté, une compréhension. Il sentit une présence qui l'enveloppait, qui le remplissait, qui le traversait. Il sentit une force qui le pénétrait, qui le nourrissait, qui le transformait. Il sentit une sagesse qui l'éclairait, qui le guidait, qui le révélait. Il sentit tout cela, et il comprit. Il comprit qu'il était lié à la forêt, qu'il était lié à l'Arbre-Monde, qu'il était lié au monde. Il comprit qu'il avait un rôle à jouer, une mission à accomplir, un destin à réaliser. Il comprit qu'il serait le Gardien de la forêt. Il protégerait Silvaris, il guiderait ses enfants, il préserverait l'équilibre. Il comprit tout cela, en un instant, en un souffle, en un battement de cœur. Et il se releva, changé à jamais.
Il retourna chez lui, lentement, paisiblement, sereinement. Il marcha pendant des jours, des semaines peut-être, sans jamais s'arrêter, sans jamais se presser. Il regardait le monde avec des yeux nouveaux, des yeux anciens, des yeux sages. Il voyait la beauté dans chaque chose, la vie dans chaque être, la lumière dans chaque ombre. Il voyait la forêt comme il ne l'avait jamais vue, comme une mère, comme une sœur, comme une amie. Il voyait les elfes comme il ne les avait jamais vus, comme des frères, comme des sœurs, comme des enfants. Il voyait le monde comme il ne l'avait jamais vu, comme un tout, comme un équilibre, comme une harmonie. Il voyait tout cela, et il souriait, intérieurement, silencieusement, paisiblement. Il souriait, parce qu'il savait, parce qu'il comprenait, parce qu'il acceptait. Il souriait, parce qu'il était enfin lui-même.
Quand il arriva chez lui, Bea et Leo l'attendaient. Ils n'avaient pas dormi, pas mangé, pas reposé. Ils avaient veillé, jour et nuit, guettant son retour, priant pour sa sécurité, espérant son retour. Quand ils le virent arriver, ils coururent vers lui, ils le serrèrent dans leurs bras, ils pleurèrent de joie, de soulagement, d'amour. Ils ne posèrent pas de questions, ne demandèrent pas d'explications, ne requirent pas de comptes. Ils savaient, simplement, que leur fils était revenu, qu'il était vivant, qu'il était là. Et c'était tout ce qui comptait. Ils le regardèrent, longtemps, silencieusement, intensément. Et ils virent que quelque chose avait changé en lui. Il marchait plus droit, parlait plus posément, regardait le monde avec des yeux plus anciens. Il était devenu un homme, un vrai, un sage, un gardien. Il était devenu Nilaos. Et ils en étaient fiers, immensément fiers, silencieusement fiers.
Les jours qui suivirent furent étranges, pour Nilaos. Il ne savait pas quoi faire, quoi dire, quoi penser. Il savait qu'il avait un rôle à jouer, une mission à accomplir, un destin à réaliser. Mais il ne savait pas comment, ni quand, ni pourquoi. Il savait qu'il devait devenir Gardien, mais il ne savait pas ce que cela signifiait, ni ce que cela impliquait, ni ce que cela exigeait de lui. Il savait qu'il devait protéger la forêt, mais il ne savait pas comment, ni contre quoi, ni pour qui. Il savait qu'il devait guider les siens, mais il ne savait pas comment, ni vers quoi, ni pour quoi. Il savait tout cela, et il ne savait rien. Il était perdu, désorienté, confus. Il avait reçu un appel, une vision, une révélation. Mais il ne savait pas quoi en faire. Il ne savait pas comment passer de la révélation à l'action, de la compréhension à la réalisation, du rêve à la réalité. Il ne savait pas comment devenir ce qu'il devait devenir. Il ne savait pas comment être Nilaos.
Alors il fit ce qu'il savait faire. Il se tourna vers la forêt, vers les arbres, vers les étoiles. Il écouta le vent, il respira l'odeur de la terre, il toucha l'écorce des chênes. Il attendit, patiemment, silencieusement, humblement. Il attendit que la forêt lui montre le chemin, que l'Arbre-Monde lui parle, que le destin se révèle. Il attendit, des jours, des semaines, des mois peut-être. Il attendit, sans jamais se plaindre, sans jamais douter, sans jamais abandonner. Il attendit, parce qu'il savait que le moment viendrait, que l'occasion se présenterait, que la porte s'ouvrirait. Il attendit, parce qu'il avait confiance, en la forêt, en la vie, en lui-même. Il attendit, parce qu'il était patient, humble, sage. Il attendit, parce qu'il était Nilaos.
Et un jour, enfin, le moment vint. Ce ne fut pas un grand événement, ni une catastrophe, ni une révélation. Ce fut quelque chose de simple, de discret, de quotidien. Ce fut un elfe qui vint le voir, un elfe ordinaire, un elfe comme les autres, un elfe qui avait besoin d'aide. Il s'appelait Thalion, et il était jeune, inquiet, perdu. Il avait des problèmes avec son clan, des conflits avec sa famille, des doutes sur son avenir. Il ne savait pas quoi faire, ni vers qui se tourner, ni comment s'en sortir. Il avait entendu parler de Nilaos, de sa sagesse, de sa bonté, de sa patience. Il était venu le voir, sans trop savoir pourquoi, sans trop savoir quoi attendre, sans trop savoir quoi dire. Il était venu, simplement, parce qu'il avait besoin d'aide, parce qu'il avait besoin d'écoute, parce qu'il avait besoin de conseils. Et Nilaos l'accueillit, simplement, comme il accueillait tout le monde, avec bonté, avec patience, avec respect. Il l'écouta, longuement, silencieusement, attentivement. Il ne l'interrompit pas, ne le jugea pas, ne le pressa pas. Il le laissa parler, se vider, se confier. Et quand Thalion eut fini, Nilaos parla, doucement, calmement, sagement. Il ne lui donna pas de solutions toutes faites, ni de réponses toutes prêtes, ni de conseils tout faits. Il lui donna des pistes, des réflexions, des questions. Il l'aida à réfléchir, à comprendre, à décider. Il l'aida à trouver sa propre voie, sa propre réponse, sa propre solution. Il l'aida à devenir lui-même.
Quand Thalion partit, il était changé. Il marchait plus droit, parlait plus posément, regardait le monde avec des yeux plus clairs. Il avait trouvé ce qu'il cherchait, sans le savoir, sans le vouloir, sans le comprendre. Il avait trouvé l'écoute, la compréhension, la sagesse. Il avait trouvé Nilaos. Et Nilaos, en le regardant partir, sourit. Il sourit, parce qu'il avait compris, enfin, ce qu'il devait faire. Il devait être là, simplement, pour les autres. Il devait écouter, comprendre, aider. Il devait guider, conseiller, soutenir. Il devait être un Gardien, non pas de la forêt, mais des elfes, des siens, de ceux qui avaient besoin de lui. Il devait être un Sage, non pas par titre, mais par nature, par vocation, par amour. Il devait être Nilaos, simplement, pleinement, totalement. Et il le serait, désormais, pour toujours