Livre IV — Le Sage
Il faut dire, avant d'aller plus loin, que Nilaos ne fut pas seulement un Sage pour les siens. Il le fut aussi pour les autres, pour ceux qui n'étaient pas de la forêt, pour ceux qui venaient de loin, pour ceux qui ne connaissaient ni les arbres ni les chants ni les coutumes de Silvaris. Car la renommée du Sage, comme la lumière d'une lampe dans la nuit, finit par attirer les regards au-delà des frontières. Les hommes des plaines, les nains des montagnes, les elfes des cités lointaines, tous entendirent parler de cet elfe étrange qui vivait au cœur de la forêt, qui parlait aux arbres, qui guérissait les malades, qui apaisait les querelles. Et certains vinrent, par curiosité, par intérêt, par nécessité. Ils vinrent le voir, non pas comme on va voir un roi ou un seigneur, mais comme on va voir un sage, un ermite, un être à part. Ils vinrent, et Nilaos les accueillit, tous, sans distinction, sans jugement, sans préférence. Il les écouta, tous, longuement, patiemment, attentivement. Il les aida, tous, de son mieux, avec ses moyens, avec sa sagesse, avec son cœur.
Il y eut d'abord un homme, un homme des plaines, un chasseur, un solitaire. Il s'appelait Bran, et il était venu chercher un remède pour une blessure ancienne, une blessure qui ne guérissait pas, une blessure qui le rongeait de l'intérieur. Il avait entendu parler du Sage, de ses talents de guérisseur, de ses connaissances des plantes et des racines. Il était venu, méfiant, méprisant, sûr de lui. Il ne croyait pas aux sages, ni aux forêts, ni aux elfes. Il croyait à l'acier, au sang, à la sueur. Il croyait à ce qu'on pouvait voir, toucher, mesurer. Il était venu, non pas par foi, mais par désespoir. Et Nilaos l'avait accueilli, sans jugement, sans mépris, sans condescendance. Il l'avait écouté, longuement, patiemment, attentivement. Il avait examiné sa blessure, doucement, précautionneusement, respectueusement. Il avait préparé un remède, avec des plantes, des racines, des baumes. Il l'avait appliqué, jour après jour, semaine après semaine, mois après mois. Et la blessure avait guéri, lentement, sûrement, miraculeusement. Bran était reparti, changé, non pas seulement dans son corps, mais dans son âme. Il ne croyait plus seulement à l'acier, au sang, à la sueur. Il croyait aussi à la patience, à la douceur, à la sagesse. Il croyait aussi à Nilaos.
Il y eut ensuite une femme, une femme des montagnes, une femme de pierre et de fer. Elle s'appelait Dagna, et elle était venue chercher un conseil pour un conflit qui l'opposait à son clan, un conflit qui durait depuis des années, un conflit qui menaçait de tout détruire. Elle avait entendu parler du Sage, de sa sagesse, de son impartialité, de sa justice. Elle était venue, méfiante, méprisante, sûre d'elle. Elle ne croyait pas aux sages, ni aux forêts, ni aux elfes. Elle croyait à la force, à l'honneur, à la tradition. Elle croyait à ce qu'on pouvait gagner, défendre, transmettre. Elle était venue, non pas par foi, mais par nécessité. Et Nilaos l'avait accueillie, sans jugement, sans mépris, sans condescendance. Il l'avait écoutée, longuement, patiemment, attentivement. Il avait analysé le conflit, froidement, objectivement, équitablement. Il avait proposé des solutions, des compromis, des chemins. Il avait parlé, non pas en maître, mais en ami, en frère, en père. Et Dagna était repartie, changée, non pas seulement dans sa situation, mais dans son âme. Elle ne croyait plus seulement à la force, à l'honneur, à la tradition. Elle croyait aussi à la diplomatie, à la compréhension, à la paix. Elle croyait aussi à Nilaos.
Ainsi, peu à peu, la renommée du Sage se répandit-elle au-delà des frontières de Silvaris. On parlait de lui dans les cours des rois, dans les tavernes des villes, dans les temples des prêtres. On racontait ses miracles, ses conseils, ses jugements. On disait qu'il était sage, qu'il était bon, qu'il était juste. On disait qu'il ne refusait jamais son aide, qu'il n'exigeait jamais de paiement, qu'il ne jugeait jamais les autres. On disait tant de choses, tant de légendes, tant de mythes. Et Nilaos, en les entendant, souriait, silencieusement, humblement, tristement peut-être. Il savait qu'il n'était pas un saint, ni un prophète, ni un dieu. Il savait qu'il était simplement un elfe, un elfe parmi d'autres, un elfe qui avait eu la chance de comprendre, de servir, d'aimer. Il savait qu'il n'était pas parfait, qu'il faisait des erreurs, qu'il avait des doutes. Il savait tout cela, et il acceptait, simplement, humblement, paisiblement. Il acceptait, parce qu'il savait que la perfection n'existait pas, que l'erreur était humaine, que le doute était sage. Il acceptait, parce qu'il savait qu'il faisait de son mieux, avec ses moyens, avec son cœur. Il acceptait, parce qu'il était en paix, avec lui-même, avec le monde, avec la vie.
Mais cette renommée, aussi belle fût-elle, attira aussi des ennuis. Car il y a toujours des envieux, des jaloux, des mécontents. Il y a toujours ceux qui ne supportent pas la lumière des autres, qui cherchent à l'éteindre, à la souiller, à la détruire. Et Nilaos, en devenant célèbre, attira leur attention. Il y eut des rumeurs, d'abord, des rumeurs sournoises, des rumeurs méchantes. On disait qu'il était un sorcier, un manipulateur, un menteur. On disait qu'il utilisait la forêt pour asservir les siens, qu'il utilisait les plantes pour empoisonner les autres, qu'il utilisait la sagesse pour tromper tout le monde. On disait tant de choses, tant de mensonges, tant de calomnies. Et Nilaos, en les entendant, ne répondait pas. Il ne se défendait pas, ne se justifiait pas, ne se plaignait pas. Il laissait dire, il laissait faire, il laissait passer. Il savait que la vérité finit toujours par éclater, que le mensonge finit toujours par s'effondrer, que la calomnie finit toujours par se retourner contre son auteur. Il savait tout cela, et il attendait, patiemment, silencieusement, humblement.
Il y eut des menaces, ensuite, des menaces sérieuses, des menaces mortelles. On vint le voir, un jour, des hommes armés, des hommes masqués, des hommes sans pitié. Ils venaient d'un royaume voisin, d'un royaume jaloux, d'un royaume qui voulait s'emparer de la forêt et de ses richesses. Ils venaient pour le tuer, pour l'éliminer, pour le faire taire. Ils entrèrent dans la clairière, les armes à la main, les yeux mauvais, les intentions claires. Et Nilaos, en les voyant, ne bougea pas. Il ne fuit pas, ne se battit pas, ne cria pas. Il les regarda, simplement, calmement, tristement. Il les regarda, et il parla. Il parla doucement, calmement, sagement. Il leur parla de la forêt, de sa beauté, de sa fragilité. Il leur parla de la vie, de sa valeur, de sa fragilité. Il leur parla d'eux-mêmes, de leurs peurs, de leurs douleurs. Il leur parla, et les hommes armés s'arrêtèrent. Ils s'arrêtèrent, non pas par peur, ni par pitié, ni par faiblesse. Ils s'arrêtèrent parce qu'ils avaient entendu, parce qu'ils avaient compris, parce qu'ils avaient été touchés. Ils s'arrêtèrent, et ils baissèrent leurs armes. Ils s'arrêtèrent, et ils pleurèrent. Ils s'arrêtèrent, et ils repartirent, changés, non pas seulement dans leurs actes, mais dans leurs âmes. Ils ne revinrent jamais. Ils ne menacèrent plus jamais. Ils ne tuèrent plus jamais. Ils étaient devenus, eux aussi, des Gardiens, à leur manière, à leur façon, à leur rythme.
Ainsi Nilaos traversa-t-il les années, non pas en les subissant, mais en les vivant. Il vieillissait, lentement, paisiblement, sagement. Il ne luttait pas contre le temps, il l'acceptait, comme il acceptait tout le reste. Il savait que chaque année le rapprochait de la fin, mais il savait aussi que chaque année le rapprochait de l'essentiel. Il savait que la mort n'était pas une ennemie, mais une amie, une compagne, une libératrice. Il savait qu'elle viendrait, un jour, tôt ou tard, et qu'il l'accueillerait, comme il avait accueilli tout le reste, avec paix, avec sérénité, avec gratitude.