Depuis l'an dernier, en réfléchissant à des circuits dans les cols des Alpes franco-italiennes, j'avais commencé à lorgner sur le Tour du Mont Blanc, un itinéraire mythique pour les amateurs de cyclisme d'endurance. Il s'agit d'une boucle d'environ 320 km qui traverse trois pays : l'Italie, la Suisse et la France.
Bien qu'on puisse le parcourir dans les deux sens, je ne sais pas pourquoi, mais dans ma tête, il n'y a toujours eu qu'une seule option : le sens anti-horaire. Partir de l'Italie, traverser la Suisse, puis la France, avant de rentrer au bercail.
Le menu est copieux, avec l'enchaînement de 6 cols majeurs :
🇮🇹🇨🇭 Col du Grand-Saint-Bernard (frontière, 2473 m)
🇨🇭 Col de la Forclaz (1527 m)
🇫🇷 Col des Montets (1461 m)
🇫🇷 Col des Saisies (1650 m)
🇫🇷 Cormet de Roselend (1968 m)
🇫🇷🇮🇹 Col du Petit-Saint-Bernard (frontière, 2188 m)
Ce sont des ascensions aux pentes moyennes relativement modérées (entre 5 et 6 %), avec peu de murs (rarement au-delà de 10/11 %). Cependant, le dénivelé positif total dépasse les 7000 mètres, ce qui signifie pour moi m'aventurer en terre inconnue.
Ce sont Pistu et Stefano qui m'ont parlé les premiers de ce parcours qu'ils avaient déjà bouclé par le passé. Fin juin, Pistu m'avait annoncé qu'ils allaient remettre ça en juillet et m'avait proposé de me joindre à eux. Mais pour moi, juillet était prématuré. J'ai donc essayé de me préparer en roulant régulièrement en juillet et début août, en étudiant le profil du parcours, et en écoutant le retour d'expérience de Pistu après leur tour de la mi-juillet.
Une telle excursion exige une grande discipline physique et mentale, mais surtout une motivation sans faille.
Durant ces mois d'été, en télétravail, j'ai nourri une passion grandissante pour cette aventure. Souvent, je m'endormais en visualisant la séquence des cols, imaginant les sommets, les ascensions, et anticipant les moments critiques. J'étais bien conscient de la terrible réputation de la dernière difficulté : le Petit-Saint-Bernard, ce juge de paix qui met souvent en péril la fin du tour.
C'est avec ce bagage, mélange de motivation et de peur, que je me suis finalement décidé. Il y a quelques semaines, au Festival Cinema Ambiente, j'avais vu un documentaire sur l'alpiniste Walter Bonatti. Dans une interview, il a prononcé cette phrase qui m'est restée :
« L'aventure commence en la rêvant. »
En l'écoutant, je me suis dit que cela ne pouvait pas être plus vrai.
Dans les rues d'Aoste au moment du départ
Après un dîner avec Simona chez Margherita, je boucle mon sac, vérifie une dernière fois que je n'ai rien oublié d'essentiel, charge la voiture et quitte Ivrea vers 22 heures.
Je fais une courte halte pour retirer du liquide — que, l'esprit trop préoccupé par la peur d'oublier quelque chose d'important, je finirai par laisser dans le vide-poches de la voiture ! — puis je file sur l'autoroute direction Aoste.
Arrivé au parking du téléphérique de Pila, le rituel commence :
J'installe mes sacoches sur le vélo ;
Je gonfle les pneus ;
Je fixe mes éclairages ;
Je glisse quelques barres énergétiques dans mes poches pour les coups de mou.
Il est presque 23h30 lorsque je verrouille la voiture, monte en selle et m'élance.
La soirée est tiède à Aoste lorsque, passé le rond-point de l'hôpital, je m'engage sur la route du Grand-Saint-Bernard. L'ambiance est calme, il y a peu de voitures. Le moral est bon, même si cette sensation de se fourrer dans une situation compliquée est bien présente.
Je me lance sur la pointe des pieds, craintif, répétant tout haut mon mantra :
« Pédale doucement, en souplesse. » « Sois bienveillant avec ton corps. » « N'oublie pas : ton objectif est de revenir à la voiture. »
Concrètement, cela signifie atteindre le Col du Petit-Saint-Bernard, situé à environ 265 km du départ. Une fois là-bas, on peut se considérer « sauvé ».
Peu avant Gignod, juste au-dessus d'Aoste, dans le silence de la route déserte, je salue un homme en train de faire le plein. Surpris d'être interpellé par un cycliste somnambule, il me répond par un sourire amusé. À la sortie du village, l'éclairage public cesse et la route plonge dans l'obscurité. La voiture de l'homme me dépasse lentement ; je lève le bras pour le saluer, même s'il ne peut sans doute pas me voir dans le noir.
Jusqu'à Etroubles, la route est d'une rectitude ennuyeuse, puis elle s'élève via quelques lacets raides avant d'atteindre Saint Oyen. C'est un joli bourg où je croise ma première source d'eau : une belle fontaine au jet abondant, dont le bruit rompt le silence de la nuit. Ce désir viscéral d'eau, activé par le simple son de son écoulement, deviendra le leitmotiv de la journée. Je pense à m'arrêter pour compléter mes bidons déjà entamés, mais je me ravise : ce n'est pas nécessaire, j'aurai le temps plus tard (surtout en France !).
Une fois Saint Oyen derrière moi, j'aperçois les lumières du péage de l'autoroute menant au tunnel du Grand-Saint-Bernard. Plus haut, le serpent lumineux de la galerie ouverte qui mène au tunnel m'intimide, se détachant nettement sur le versant de la montagne.
Cela fait environ 1h45 que je suis parti lorsque, virant à droite, j'attaque l'ascension finale vers le Col. À partir d'ici, me dis-je, je croiserai encore moins de voitures. La vallée se resserre. Pendant quelques centaines de mètres, la route côtoie le serpent fluorescent de la voie rapide (où l'on entend passer de rares véhicules), jusqu'à passer dessous, au point le plus impressionnant de l'ouvrage : là où la galerie ouverte se transforme en viaduc couvert qui traverse l'étroite vallée pour se planter dans la montagne, tel un serpent voulant en dévorer les entrailles.
À partir de là, la pente se durcit. Les lacets s'enchaînent au milieu d'alpages que je devine uniquement à l'odeur et aux bruits du bétail. L'obscurité s'épaissit, l'air se rafraîchit, la solitude devient plus intense.
En voyant plusieurs camping-cars et fourgons garés le long de la route, je me surprends à imaginer m'arrêter, toquer à une vitre et demander l'hospitalité pour profiter de la chaleur d'un sac de couchage partagé avec un inconnu.
En entrant dans l'unique tunnel, quelques mètres avant le sommet, je distingue au loin un groupe d'animaux immobile au milieu de la chaussée, à l'autre extrémité. En m'approchant, je reconnais d'imposantes cornes : un bouquetin est occupé à lécher l'asphalte au centre de la voie, tandis que sur le bas-côté se tiennent ce que je suppose être ses petits.
Je siffle et je crie pour signaler mon arrivée. En réponse, je reçois des cris qui rappellent ceux des marmottes, mais bien plus intenses et avec quelque chose de sinistre (qu'est-ce qui n'est pas sinistre, là-haut, à cette heure-ci ?). Plus j'approche, plus mon regard est aimanté par ces cornes :
« Bon, qu'est-ce que je fais ? Je passe au milieu du cornu et de sa progéniture ? Je m'arrête et j'attends qu'ils partent ? »
Deo gratias, alors que je ne suis plus qu'à quelques mètres, le « cornu », d'une élégante impulsion sur les pattes arrière, bondit sur le muret qui délimite la galerie (ouverte sur le côté) et disparaît, englouti par la pente raide, suivi de ses petits.
J'arrive enfin au Col du Grand-Saint-Bernard. Il est 02h41.
Je m'arrête au bord du petit lac, je mange deux sandwichs, je bois et j'enfile tout ce que j'ai (bien content d'avoir emporté un surpantalon long) avant de me jeter dans la longue descente vers Martigny.
La lune roule au bas de la pente
En montant, à un certain moment, je me suis retourné...
... et j'ai découvert qu'il faisait jour
La descente du Col du Grand-Saint-Bernard est raide et le bitume en mauvais état jusqu'à la jonction avec la route sortant du tunnel. Comme du côté italien, cette dernière file à l'intérieur d'une longue galerie ouverte sur un flanc. En y pénétrant, je savoure immédiatement le gain de quelques précieux degrés. Mon obsession du moment : perdre de l'altitude le plus vite possible pour me réchauffer.
La chaussée devient ensuite large, avec peu de virages techniques. À tel point qu'après quelques dizaines de kilomètres (Martigny est à 45 km du col), je réalise que je suis complètement abruti par le sommeil.
Peu avant Martigny, la lutte contre le sommeil prend fin lorsque je bifurque vers le bourg de Martigny-Combe. Je m'arrête pour retirer quelques couches et entamer l'ascension du Col de la Forclaz.
Ce virage est en fait un raccourci qui m'évite de descendre jusqu'au centre de Martigny. Il emprunte une petite route très raide — c'est d'ailleurs le secteur aux pourcentages les plus élevés de tout le Tour — bordée de magnifiques chalets en bois, typiquement suisses. Des bûches empilées avec une précision millimétrique, des jardins qui ressemblent à des salons posés sur des tapis de gazon impeccable... Tout est magnifique et magique dans cette obscurité ouatée.
Ce raccourci rejoint ensuite la route principale du Col de la Forclaz. En montant, je remarque la présence de la lune dans mon dos (voir photo ci-contre).
J'atteins le sommet à 05h43.
Il y a une fontaine au bord de la route, et celle-là, je ne la rate pas : je bois et je remplis les bidons (Vive la Suisse !). Je remets toutes mes couches et je plonge dans la descente.
Arrivée au Col des Montets
Première apparition du Mont-Blanc.
Sa Majesté...
Après quelques kilomètres, la descente du Col de la Forclaz se termine dans une plaine où je franchis la douane entre la Suisse et la France, déserte à cette heure matinale.
La route remonte ensuite vers le Col des Montets, une ascension douce et courte. Le trafic s'intensifie. Comme nous sommes en semaine, j'imagine qu'il s'agit surtout de travailleurs frontaliers, dont beaucoup sont probablement en retard vu leur conduite frénétique.
Arrivé au col, le Mont-Blanc fait sa première apparition (voir photos ci-contre et ci-dessous). Il sera désormais un fidèle compagnon pour le reste du voyage.
Transi de froid, fatigué et rêvant du petit-déjeuner mythique que Pistu et Stefano avaient pris à Chamonix, je ne m'attarde pas au sommet. En réalité, la première boulangerie que je croise au bas de la descente est à Argentière, le village juste avant Chamonix. Cela fera l'affaire !
Les étagères sont encore à moitié vides lorsque j'entre. Je demande à la vendeuse s'il y a des pains aux raisins, mon péché mignon.
D'un ton bourru, elle me répond que « oui, il y en a, mais qu'elle est encore en train de décharger la livraison du fournil ». Pas de problème, j'attends volontiers.
Au-delà de ses airs renfrognés, c'est une travailleuse efficace. Elle me sert rapidement un pain aux raisins géant accompagné d'un grand café. Pendant que je me réchauffe en dégustant ma viennoiserie, plusieurs clients matinaux défilent pour acheter du pain, des croissants ou des sandwichs.
La vendeuse reste fidèle à son style un peu rude avec eux, mais je me dis que ce n'est qu'une carapace. Une intuition confirmée lorsque, en commandant un deuxième café et un deuxième pain aux raisins, son ton à mon égard s'adoucit visiblement.
Lames de lumière entre les crêtes du Mont-Blanc.
La Cascade de Cœur en descendant vers la plaine de Passy.
Pour rejoindre Megève (1113 m) depuis Chamonix (1035 m), il faut d'abord redescendre dans la plaine de Passy (532 m). L'itinéraire emprunte une magnifique petite route qui serpente à travers les bois, jouant à cache-cache avec la voie rapide qui relie Chamonix à l'autoroute de Genève.
Le soleil, désormais levé, réchauffe l'esprit et me remplit de motivation. Les spectres de la nuit et l'insécurité se sont volatilisés.
Je m'arrête une première fois sur le bas-côté pour retirer ma veste et mon pantalon long avant d'attaquer la petite montée qui marque l'entrée du secteur boisé. La route, étroite et très sinueuse sur ce tronçon, descend en lacets à travers de petits hameaux avant de basculer sur l'autre versant de la vallée.
Alors que je m'arrête une seconde fois pour une pause « hydraulique », j'entends une voiture piler derrière moi. Le conducteur baisse sa vitre et me lance :
« Tout va bien ? Vous avez un souci ? »
Il me décoche un grand sourire et redémarre, amusé, avec ses passagers. Quel plaisantin !
À la sortie de la forêt, la descente plonge vers la plaine de Passy. Tout au fond, on aperçoit déjà l'ascension vers Megève qui m'attend. C'est là, au détour d'un virage, que l'on tombe sur la Cascade de Cœur (voir photo ci-contre).
Montgolfière au décollage sur les pentes de Megève.
Arrivée au Col des Saisies
L'attaque du Col des Saisies débute après avoir traversé la longue vallée plate et très fréquentée de Megève. Il est environ 10 heures du matin et le soleil radieux commence à taper, surtout dans la première partie assez raide qui traverse le village de Notre-Dame-de-Bellecombe.
La bonne humeur est toujours là. Au pied de la pente, je me répète mon mantra :
« Surtout, vas-y mollo. »
Je m'efforce de faire tourner les jambes sans forcer, de contrôler ma respiration pour que le cœur travaille, mais doucement.
Un cycliste âgé, portant un cuissard aux couleurs d'un club qui me semble venir de la banlieue parisienne, me salue en me dépassant. Je le regarde s'éloigner : silhouette frêle, mollets affûtés, en pleine forme. Je me félicite de n'avoir aucune envie de le suivre. Mon objectif (encore très incertain) reste de rentrer à la maison, seul et entier.
Après la traversée de Notre-Dame-de-Bellecombe, la pente se stabilise et le paysage devient plus agréable, baigné par le vert des prairies qui s'étendent sur les doux versants.
À deux kilomètres du sommet, un autre cycliste me double en me saluant. Lui aussi a pas mal de kilomètres au compteur de la vie, mais contrairement au précédent, son coup de pédale est lourd. En l'observant quelques mètres devant moi, je sens qu'il est à la limite, surtout dès que la pente se redresse.
Je me rapproche donc, sans vraiment changer de rythme, ce qui est bon signe. Nous roulons de concert, moi dans sa roue, pendant peut-être un kilomètre.
Est-ce la testostérone ? L'irrésistible volupté avec laquelle le mâle, bêtement, croit devoir affirmer sa supériorité ? Toujours est-il qu'en vue de ce qui ressemble au sommet, j'accélère. Lui aussi. Alors j'en remets une couche. Je le lâche.
Les pensées se bousculent dans ma tête :
« Quel crétin tu fais, tu vas le payer plus tard, c'est tout l'inverse de ton objectif ! » « Punaise, les jambes tournent bien, le cœur aussi, c'est une libération de les avoir laissé forcer un peu en fin! » « Je vais m'arrêter et lui demander pardon d'être aussi débile. »
La fin supposée de l'ascension s'avère n'être qu'une illusion. Après avoir ralenti pour attendre mon « compagnon de testostérone » et m'excuser (il a disparu du rétroviseur), la route recommence à grimper.
Peu après, un troisième cycliste me double. Encore un vétéran (c'est la route des papys ou quoi ?). Mais la bête est lâchée : je zappe le rituel hypocrite de la retenue et je saute dans sa roue. Le sommet n'est plus qu'à quelques centaines de mètres, on le distingue clairement.
Après m'être ravitaillé et surtout avoir englouti plus d'un litre d'eau sur un banc aux Saisies, je reprends la route. S'ensuivent 17 kilomètres de descente sur une route magnifique. La partie haute offre de larges courbes fluides qui serpentent entre les alpages verts d'où, au loin, le Mont-Blanc me rappelle sa présence, même s'il joue à cache-cache sous un capuchon de nuages.
La descente, quasi déserte, est suivie d'un tronçon complètement plat pour rejoindre la petite ville de Beaufort (bien connue des amateurs de fromage), pied de l'ascension du Cormet de Roselend.
Le physique commence à montrer des signes de fatigue : une soif implacable, un mal de dos grandissant et les jambes qui s'alourdissent. La motivation et la confiance semblent encore solides, même si les premiers signes d'agacement pointent le bout de leur nez.
En arrivant par la plaine, Beaufort semble écrasé contre d'immenses parois rocheuses qui s'entrouvrent à peine sur une gorge étroite. C'est dans cette brèche que s'engouffre la route montant au lac de Roselend, le premier tronçon de l'ascension vers le Cormet.
À ce stade, l'esprit devient plus impatient et le moral commence à s'effriter.
Si, dans les cols précédents, la longueur (dont je ne me souvenais pas toujours précisément) suscitait une sorte d'auto-dérision légère — « Allez, on se tape encore 15 km de montée par ici, 12 km par là... c'est quoi le problème ? » — désormais, la pensée de ces 20,8 km à grimper pour atteindre le col obsède mon esprit.
Ainsi, en montant les lacets, je me surprends à scruter le bord de la route à la recherche de la prochaine borne kilométrique pour vérifier la distance jusqu'au sommet et la pente moyenne du kilomètre à venir.
Le Mont Blanc (à l'arrière-plan) recouvert de nuages en descendant du Col des Saisies
La gorge à l'entrée de la montée du Cormet Roselend
L'ascension vers le Lac de Roselend est d'ailleurs très belle, se déroulant presque entièrement à l'ombre de la forêt, jusqu'à déboucher sur la route plate qui longe le lac. Là-haut, le coup d'œil est saisissant avec le bleu vif de l'énorme étendue d'eau retenue par le barrage. Sur la rive opposée, on aperçoit la suite de l'ascension : une longue diagonale au pied d'une paroi rocheuse qui s'engouffre dans une vallée où l'on devine l'emplacement du col (voir photo ci-dessous). Le temps de prendre une photo, je reprends la route qui contourne le lac et attaque la seconde partie de la montée. Au loin, j'aperçois les deux jeunes Anglais que j'avais salués lors du déjeuner au Col des Saisies. Ils roulent sur de beaux vélos de randonnée équipés de lourdes sacoches latérales.
Peu avant le sommet, je les recroise devant un bar-restaurant où ils font une halte. Je les salue mais ne m'arrête pas : je préfère atteindre le sommet avant de me reposer. Cependant, de l'autre côté de la route, je repère une fontaine qui coule ! Il faut savoir qu'à cause de la sécheresse, les fontaines des Alpes françaises sont presque toutes à sec ou coupées, ce qui est une véritable malédiction pour un cycliste.
Le Lac de Roselend vu du côté de Beaufort...
...et de l'autre côté, en montant vers le Cormet, avec le barrage bien en vue.
La vue de cette source d'eau m'impose un arrêt immédiat : je bois, je m'asperge le visage, les bras et les jambes. Si je pouvais, je plongerais tout entier dans le tronc évidé qui sert de bassin à la fontaine, mais je n'y rentrerais pas ! Encore un kilomètre et j'atteins le sommet. Je suis soulagé d'être arrivé là, sachant que je peux désormais au moins rejoindre Bourg-Saint-Maurice en roue libre. Pour la suite, on avisera. Mon corps m'envoie désormais mille signaux confus : faim, soif, envie de salé, de bière, de Coca-Cola... Je cède à mes pulsions auprès du vendeur ambulant installé à côté du panneau du col : un sandwich au saucisson, une bière et, pour faire passer le tout, un Coca.
Bien que nous soyons à près de 2000 mètres, le soleil tape fort et la descente peut s'effectuer tranquillement sans trop se couvrir. Le paysage est vraiment stupéfiant, sauvage. On pénètre ensuite dans une large vallée qui s'écoule depuis le pied du Mont-Blanc (voir photo ci-dessous). Plus bas, la route change de visage : elle devient très étroite, tortueuse, presque oppressante. C'est le juste prélude à la chaleur étouffante qui m'accueille en arrivant dans la cuvette de Bourg-Saint-Maurice.
Arrivée au Cormet
Vue de la superbe vallée et du Mont-Blanc lors de la descente vers Bourg-Saint-Maurice.
Nous y voilà. L'ultime ascension, tant redoutée et détestée : le Col du Petit-Saint-Bernard. Dans les récits de Pistu et Stefano, c'est la véritable bête noire de ce tour. Mon cerveau, qui ne traite plus que l'essentiel, n'avait pas oublié un détail crucial : ce versant est exposé plein ouest. Autrement dit, je vais le grimper face au soleil couchant. Un vrai bonheur. Sur le papier, c'est une montée « roulante », à la pente quasi constante, mais longue, interminable : 30 km. Il existe bien une option pour raccourcir le trajet d'environ 4 km, mais cela implique d'affronter un tronçon de 5 km aux pentes beaucoup plus sévères. À ce stade, je doute sincèrement d'avoir encore les jambes pour passer par là.
Sourire de pure façade à 8 km de la « délivrance »...
...et la réalité à l'arrivée au Col :)
En attaquant l'ascension, je me dis que je déciderai au dernier moment : raccourci ou pas ? La soif est devenue féroce et la quête d'eau tourne à l'obsession, car je suis obligé de téter mes bidons tous les quelques centaines de mètres. J'essaie de retrouver la désinvolture de tout à l'heure, de pédaler détendu, en respirant calmement. Mais le ressort est cassé, le navire coule.
Le petit jeu des bornes kilométriques — celles qui indiquent la distance au sommet et la pente du prochain kilomètre — reprend, inexorable. À peine en ai-je dépassé une que je dois me forcer à patienter avant d'imaginer où surgira la suivante : après le prochain lacet ? Derrière ce virage-là ? Et après avoir attendu un temps qui me semble largement suffisant pour avoir parcouru un kilomètre, je déprime de ne pas encore la voir. En réalité, la route défile et j'avance plutôt bien (même si lentement), mais le temps semble dilaté par la fatigue.
Sur une aire de repos, j'aperçois un camping-car immatriculé en Espagne. Un père discute avec ses deux filles à l'extérieur. Sans hésiter, je pile et je lance :
« Tienes un poco de agua, por favor, Señor ? »
D'une gentillesse absolue, le papa me tend une bouteille d'eau (en s'excusant qu'elle ne soit pas fraîche !). Je remplis mon bidon et je repars soulagé, après l'avoir remercié aussi chaleureusement que mon état d'épuisement me le permet.
Arrivée au Col du Petit-Saint-Bernard sous une bise glaciale.
....et un dernier regard sur le Mont-Blanc en descendant vers La Thuile, tout en essayant de ne pas finir congelé.
Je poursuis mon effort. Passé le panneau des 8 km, j'atteins La Rosière. Je m'y arrête juste le temps d'acheter de l'eau et je repars aussitôt. Plus que 6 km.
Après un virage à droite, la route pénètre dans la longue vallée au fond de laquelle se dresse enfin l'Hospice du Petit-Saint-Bernard. C'est une grande bâtisse grise et austère, tout là-bas, au loin. C'est l'illusion classique de fin de parcours : voir le but (soulagement), pour réaliser ensuite qu'on a l'impression de faire du surplace et qu'il n'arrive jamais (dépression).
Au loin, le feu clignotant d'un autre cycliste qui avance à mon allure ne suffit pas à me consoler. Pas plus que ce gars qui me double à vive allure sur un vieux VTT lourd : cela me laisse de marbre.
J'atteins le sommet, épuisé. Une bise glaciale balaie le col. Je m'équipe en urgence : manches longues, bonnet, gilet. Puis, j'entame la longue descente de 50 km vers Aoste, m'arrêtant juste un instant pour immortaliser une dernière fois mon fidèle compagnon de route, le Mont-Blanc (voir photo ci-dessus).
Ce que j'aime dans ces aventures, c'est qu'aussi bien pendant l'action que durant la préparation, l'esprit se déleste de tout le superflu dans lequel il a souvent tendance à s'empêtrer — perdu dans je ne sais quels processus mentaux futiles — pour revenir à l'essentiel. C'est un « essentiel » construit de toutes pièces, certes, qui n'existe que dans le contexte de l'aventure. Mais à l'intérieur de ce périmètre artificiel, nous sommes obligés d'agir avec efficacité, et cela procure un profond sentiment de bien-être. Ce bien-être s'accompagne d'une vague d'empathie, créant une connexion naturelle et irrépressible avec tous ceux croisés en chemin : La dame qui a surveillé mon vélo pendant mes courses au supermarché des Saisies ; Le papa espagnol qui m'a offert son eau dans l'interminable dernière montée ; Le vieux cycliste avec qui je me suis « tiré la bourre » au sommet du Col des Saisies ; La boulangère bourrue d'Argentière, dont le café m'a réchauffé le corps et l'âme.
Post-scriptum : Je remercie Simona et Margherita pour leur soutien moral inestimable.