J'ai lu que Vous avez connu Jacques Yonnet dans un bistrot, à la Taverne
du Pont-Rouge, à l'Ile St Louis. En quelle année? Vous souvenez-vous?
Entre 1950 et 1952.
Qu'est-ce que Vous rappellez de ce soir-là?
C'est le bouquiniste William Fallet qui m'avait amené là! Et Jacques nous contait l'histoire de la fameuse "passerelle" qui unit les 2 îles.
Aviez-vous déjà entendu parler de Yonnet?
Je ne crois pas!
La première impression sur lui?
Un petit bonhomme tout rond, jovial, parlant un français exquis – à cette époque je gardais encore mon accent suisse-allemand! – Il formait un cercle d'auditeurs autour de lui, carnet de dessins en main, il pérorait, racontait des histoires abracadabrantes – merveilleuses, de poésie subtile – son imagination était débordante – on ne savait jamais si c'était vérité ou invention – mais c'était beau... Il disait des poèmes, riait, dessinait, chantait, contait, sans que nul ne s'avisât de l'interrompre.
Vous savez quelque chose de sa famille?
J'ai connu sa famille proche sa tante (très peu, une fois seulement, elle était libraire Rue des Écoles). Sa femme, Titine, très bien. Titine était l'amie des Guinzburg. C'est tout ce que je sais d'elle. Elle avait gardé un léger accent d'Europe centrale. C'est elle qui faisait bouillir la marmite. Jacques était incapable de gagner sa vie. Bourré de talents, génial, mais trop généreux. Il n'a jamais pu se faire payer. Il donnait tout. Yonnet était un condisciple de mon ami Jacques Arnal qui devint Patron de la Brigade Mondaine sous Pompidou. Mme Suzy Arnal vit toujours. Son frère, un garçon d'un talent immense. Son fils, Dominique, qui vit à Deauville, et aujourd'hui, son petit fils, le génial Frédéric Yonnet qui fait une immense carrière de musicien aux Etats-Unis. Il est venu me voir à Paris l'été dernier lorsqu'il accompagna Barack Obama dans sa tournée européenne. Il est génial! Quelle famille! Il joue de l'harmonica comme son grand-père! Et il ne le savait pas!
Où habitait-il? Alliez-vous le voir chez lui? Sa maison était comment?
Jacques et Titine habitaient Boulevard Sébastopol, sous les toits. Plus tard, après la mort de sa tante ils s'installèrent Rue des Écoles dans la librairie que Titine transforma peu à peu en atelier-magasin de fourrure avec l'aide des Guinzburg (Robert et Christiane). Robert vit encore. Je ne suis allé qu'une fois dans leur appartement du Sébasto, avec William Fallet. C'était un intérieur simple, de gens très modestes, mais avec beaucoup de livres, de revues, de dessins, d'antiquailles...
Dans son roman, quels sont les éléments tirés de sa vie?
Dans son roman, Yonnet ne raconte pas sa vie. C'est un roman poétique, imaginaire, inclassable, fait de légendes, d'inventions, de faits divers plaqués sur des faits réels.
Dans le livre on parle d'un film intitulé Rue de Maléfices que Yonnet voulait faire... Vous en savez quelque chose? Qui était le producteur de ce film? Les personnages? Les couplets de deux chansons leitmotiv que son frère aurait du harmoniser étaient de Yonnet?
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Je n'ai pas très bien connu cet épisode. Mais à l'époque chacun de nous rêvait de réaliser un film. Il y a avait des milliers de cinéastes en herbe. D'ailleurs Philippe Arnal, le fils de Jacques Arnal était cinéaste et a réalisé de nombreux films et émissions de télévision. Il vit toujours!
J’ai lu d’une bande dessinée qui voit Yonnet comme auteur. Que pouvez- vous me dire à ce sujet?
Je ne l'ai pas connue, ni vue achevée. Mais Jacques dessinait tous les jours, partout, il avait toujours un bloc de papier Canson et des crayons sur lui. Dans la poche de son gilet et de son veston il y avait de quoi dessiner, écrire, peindre, fumer... et son harmonica!
Vous avez pris part à des histoires racontées dans le roman? Vous avez connu quelques uns des personnages décrits (Cyril, le Vieux d'aprés Minuit, Danse-Toujours)?
Là, je vous arrête. Comme l'univers du merveilleux Blaise Cendrars, de Guillaume Apollinaire, celui de Jacques Yonnet était "surréel". D'un rat crevé il pouvait faire le monstre du Loch-Ness, d'un clochard endormi et aviné il créait un monstre sacré, d'un rapin... Léonard de Vinci! Le petit monde de Jacques Yonnet n'est pas fait pour l'investigation. Il s'agit de poésie pure, de la légende d'une ville merveilleuse: Paris. D'ailleurs parmi les dix mille ouvrages projetés par Yonnet il y en avait un "admirable" mais dont je n'ai jamais entendu plus de dix pages (car il lisait à haute voix tout ce qu'il écrivait): Paris ma légende... Je n'en dirai pas plus.
Vous avez rencontré souvent Monsieur Yonnet?
Deux cents fois, sans doute davantage.
Qui sont les amis qui étaient toujours avec vous?
Il y en avait des dizaines, badauds, auditeurs, piliers de bars, dans son intimité il y avait les Guinzburg, les Arnal, Pierre Chaumeil, Michel Valette, Pierre Derlon, Youki Desnos-Foujita, Eddy et Claude Bernard, Sylvie Dubal, Bob Giraud, Sergeant, Robert Doisneau, (qui a fait des centaines de photos du vieux Paris avec lui et de lui!!!), les peintres Grimm, Espinouze, Moualla, ...et bien d'autres. Outre son talent, une des qualités foncières de Yonnet, était sa bonté. Généreux, il mettait toujours en avant les autres et ne demandait jamais rien pour lui-même. Pauvre, il payait les tournées. Il était plagié, pillé, et ne s'en plaignait jamais. Ses défaut, il fumait et buvait un peu trop (comme nous tous, à cette époque)!
Vous souvenez vous de la dernière fois que vous l’avez rencontré?
Au début des années 70. Trop occupé par mon travail, je l'ai très peu rencontré les dernières années avant sa mort.