Problématique

Une majorité des plans d’eau près des grands centres sont inaccessibles au grand public. Seuls les riverains et les citoyens demeurant sur le territoire de la municipalité entourant un lac peuvent y accéder, à moins que vous soyez l’heureux propriétaire d’un hydravion! Les lacs sont pourtant publics et appartiennent à tous les citoyens. Cependant, en l’absence de règlement provincial, les municipalités interdisent souvent l’accès aux non résidents ou imposent une tarification ridiculement élevée, cela peut atteindre 500$ par jour!

Trop souvent, les « propriétaires du lac » (c’est ainsi que l’on peut nommer les riverains au Québec), polluent et se promènent avec des bateaux rapides et bruyants, contribuant ainsi à la détérioration de la qualité de l’eau du lac et de ses berges. D'un autre côté on interdit aux non résidents de se balader tranquillement avec une embarcation non motorisée respectueuse de l’environnement. Tout cela à cause de l’immobilisme de notre administration québécoise qui laisse le soin aux municipalités de décider ce qui est bien pour le grand public.

Voici un exemple concret à partir de deux lacs de la région de Québec : le lac Etchemin et le lac Sergent. La municipalité de Lac-Etchemin est un exemple parfait de bon citoyen, il y a un accès facile et gratuit pour les petites embarcations non motorisées. Par contre, à la municipalité de Ville de lac Sergent, il n’y a qu’une seule rampe de mis à l’eau pour accéder au lac au coût de 100$ même pour un petit canot. Il y a pourtant un centre nautique avec stationnement et accès pour canots et kayaks, mais rien à faire, c’est pour les citoyens seulement. J’ai eu une discussion avec une personne se trouvant au club nautique et sa réponse a été claire : « nous n’allons pas sur les autres lacs, ne venez pas sur le nôtre, tu n’as qu’a faire comme nous et t’acheter un chalet ». Ce cher monsieur avait sans doute oublié depuis longtemps que ce lac m’appartient autant qu’à lui.

Je vous invite à visionner cet excellent reportage de l’émission La facture. Notez que le texte souligné est un lien, ce sera le cas pour toutes les références externes, comme la citation ci-dessous.

« en réservant aux propriétaires riverains l’accès et l’usage général des eaux, spécialement des eaux du domaine de l’État, le droit québécois n’a pas manifesté un fort esprit communautaire. Il rendait pratiquement inopérants des droits précis qu’il avait par ailleurs confiés à la collectivité. Il donnait à une infime minorité au sein de la population le monopole des usages ordinaires de l’eau. »

Mémoire présenté par Pierre-Paul Sénéchal


Pourquoi on est rendu là

La cause principale est sans aucun doute le manque de réglementation au niveau provinciale, vous pouvez d’ailleurs le constater dans cet extrait de la réponse à mon argumentation du ministère des Affaires municipales et Occupation du territoire :

« D’abord, je tiens à préciser que l’autonomie municipale est un principe instauré et reconnu depuis de nombreuses années. Dans ce contexte, les municipalités disposent d’une entière discrétion pour agir ou pas dans la gestion de l’accès aux plans d’eau. »

Réponse du ministère des Affaires municipales et Occupation du territoire

Il s’agit ici de l’argument du pauvre : « ça fait longtemps que c’est comme ça », ça faisait aussi longtemps qu’il y avait de l’esclavage avant son abolition! Dans ce contexte légal, les riverains rencontrent le maire et lui font part qu’il y a trop de monde sur leur lac. Ce dernier acquiesce et interdit l’accès aux non résidents, c’est normal, un maire est redevable à ses citoyens et non au grand public. Le maire est aussi souvent riverain, il est alors encore plus facile à convaincre!

Oui, les riverains et les municipalités pourraient faire preuve de plus d’altruisme en rendant accessible les ressources appartenant à tous les citoyens. Mais est-ce que vous paieriez autant d’impôt s’il n’y avait pas de réglementation vous obligeant à le faire? L’homme, moi inclus, pense généralement à ses besoins avant ceux des autres. C’est pourquoi la réglementation doit être appliquée au bon niveau de gouvernement, il s’agit ici d’une ressource publique, il doit donc y avoir une réglementation au niveau provinciale.

Cet extrait a été écrit en 1970, ça démontre bien le laxisme de notre gouvernement dans ce dossier :

« l’État, n’ayant jamais élaboré de véritable politique d’accessibilité au domaine public, a permis que ce dernier soit occupé à des fins privatives, qu’il soit enclavé par la propriété privée ou qu’il subisse des empiètements de toutes parts. Ces différentes formes d’appauvrissement du domaine public ont conduit à des situations de privilège; elles ont aussi rendu impossible l’exercice des droits publics en même temps qu’elles ont rendu plus difficile encore le développement des aménagements collectifs pour favoriser l’accès à l’eau. »

Mémoire présenté par Pierre-Paul Sénéchal

Comme toute bonne rétrospection, il faut débuter par se regarder le nombril. Pourquoi, en tant que peuple, on a laissé faire ça? Il me semble aberrant d’avoir laissé une poignée de privilégiés s’accaparer de ressources publiques aussi importantes sans que l’on ait rouspété plus que ça. Vous trouverez une partie de la réponse sur le site web Le Mythe des Grands Espaces du Québec :

« Le mythe des grands espaces du Québec a la vie dure, laissant croire que le Québec est un grand terrain de jeux de grands espaces accessibles à loisir. Le mythe jette de la poudre aux yeux même aux québécois, eux qui en sont victimes à la fin, par inconscience que le 90% du territoire du Québec qui alimente le Mythe ne fait pas partie de leur milieu de vie.

Évidemment qu'il y a des grands espaces au Québec, le chiffre de 5 habitants/km² en dit un peu et du coup pas assez sur la façon dont le territoire est occupé. En fait, 97% de la population occupe 11.5% du territoire, soit environ 36 personnes par kilomètre carré. Les deux tiers des Québécois habitent à l’intérieur d’une zone de 10 kilomètres de largeur de chaque côté du fleuve. Près de la moitié des Québécois vit dans la grande région de Montréal, y compris les couronnes nord et sud.

Alors le Québec inhabitable faut l'oublier comme terrain de jeux, en fait, c'est plus simple et moins dispendieux pour un Montréalais d'aller en Europe ou au parc Yellowstone aux USA, que dans le Grand Nord du Québec. C'est pourquoi l'accessibilité au territoire habité ou de proximité est cruciale pour les québécois, d'autant plus que ce fait a été négligé plus qu'ailleurs. »

Le Mythe des Grands Espaces du Québec

Donc, oui il y a de grands espaces, mais ils sont éloignés du milieu de vie de la plupart d’entre nous. Ce site est le fruit d’un travail colossal fait bénévolement par un citoyen qui a « pris conscience de la particularité du Québec sur le plan de l'accès au territoire » suite à des voyages à l’étranger, il peint un portrait très rigoureux et très large de la situation actuelle. Je vous invite fortement à consulter ce site et même à laisser un petit don lorsque vous aurez constaté l’effort personnel investi.

Il est aussi plus facile de voir ce que l’on perd que d’imaginer ce que l’on pourrait avoir. Personne ne revendiquait haut et fort la création de pistes cyclables dans les années 80. On se contentait du bord du chemin et le sport était majoritairement réservé aux « vrais » cyclistes. Les pistes cyclables sont maintenant bondées d’utilisateurs de toutes sortes, incluant les familles avec de jeunes enfants, c’est beau à voir. Imaginons le tollé de contestation si un élu proposait de remplacer cet acquis pour la circulation automobile ou pour construire des condos, impossible, il s’agit maintenant d’un enjeu qualité de vie et de santé publique.

Ce n’est d’ailleurs pas géré de cette manière dans la majorité des pays, industrialisé ou non. Par exemple, en France et en Espagne la loi interdit 500 mètres sans accès sur le littoral, aux États-Unis il y a le Public Trust Access Doctrine. Mais même lorsqu’il n’y a pas de réglementation, rien ne surpasse le Québec pour le manque de vision dans ce domaine. Je vous invite fortement à visionner cet extrait vidéo faisant la comparaison entre Montréal et Minneapolis, deux villes très similaires.


Pourquoi donner accès au grand public

La raison principale est sans aucun doute pour que chaque citoyen puisse profiter des ressources qui lui appartiennent.

Je vais illustrer la situation actuelle, voici premièrement l’arsenal nautique d’un riverain aisé :