Une Œuvre
Par Gabriel Garran

« Il était une fois l’homme ». Kliclo l’a imaginé, il n’en reste plus que des traces, des bribes, quelques séquelles, un délabrement sans nom, un désert. Ce qui frappe, c’est cette dissection des matériaux, un héritage, une culture.
C’est un appel à travers des débris, des pavés désolidarisés d’une rue, des horloges abandonnées par les aiguilles, un effritement de pellicules, des broussailles et des ruines. Kliclo use de la délicatesse pour exprimer la violence. Un fil qui tourne sur lui-même et devient emblème de lacération de l’inhumain, le fil barbelé.
On est dans le minuscule, le résidu et tout d’un coup, il y a la vigueur d’une fresque, « l’Atlantide », ou une constellation inhabitée, « Jupiter », où le grès, le sable, des clous parsèment la nudité de l’espace. L’univers de Kliclo relève de la hantise, son artisanat manuel est méticuleux, métaphorique, du radeau de la méduse demeure le bois calciné, de la rouille vampirisant le métal.
Elle nous attend sur l’intime, du courrier déchiqueté, brulé, une lettre qui se sépare de l’alphabet, des milliers de signatures d’enfants pour ne pas les oublier, le Yiddish affleure de-ci de-là. Il n’y a pas de procès, mais ce qui reste, le temps devenu une matière immobile.
Je ne sais pourquoi, je pense à « La Politique des restes » d’Arthur Adamov, obsessionnellement basé sur un monde encombré de déchets.
Le charme poétique de Kliclo se faufile entre le vide et la ruine. Son écriture picturale aérienne où des feuillages en torsade suspendus dans le vide à une vision encore festive, des flashs, le dispute à une silhouette au bout d’un fil dont on ne sait si c’est un homme écartelé ou une étoile.


L’Atlantide de Kliclo
Par Claude-Noële Pickmann

L’Atlantide de Kliclo, vous en verrez apparaître les tourelles diaphanes dans sa monumentale (5m/3m) « La Vague », sur fond de yiddish, de sable et de cendre, tout au bout de cette immense écharpe de plastique bleu ramassée sur une plage normande. Cet objet insubmersible, résidu rescapé d’un grand naufrage, c’est la vague qui la lie, indéfectiblement, à son père.
C’est ainsi que tout naturellement, cette exposition devient un hommage. Hommage d’une fille, par sa peinture, à un père peintre, récemment disparu.
Lui qui, enfant, n’avait jamais vu la mer, il en était déjà fou. Son ami d’enfance témoigne : « Pendant qu’on jouait aux soldats de plomb, lui restait des heures devant la fenêtre à dessiner, sans arrêt, la mer. Ah, il nous faisait rêver, avec sa mer et ses bateaux !» Devenu « Peintre officiel de la Marine », il la parcourra en tous sens pendant 30 ans et continuera de la peindre, inlassablement, jusqu’à la fin.
Dans ce que ce père a donné à sa fille, certes, il y a la passion de peindre.
Il y a aussi cette autre chose, transmise à son insu, cette tragédie qui le minait et l’enrageait, qui le brûlait et le rongeait. Comment survivre, à 15 ans en 42, à une famille entièrement décimée ? Cette chose tue par le père, la fille ne pouvait que s’en emparer… pour en faire autre chose, son œuvre à elle.
C’est dans cette absence de sol que Kliclo trouve le socle de son œuvre. Elle peint non pas tant le monde englouti de son père que des bouts de réel, des restes, des traces éclatées de ce monde disparu : ruines, murs, pavés de Paris et de Varsovie. Pour dire l’absence et le silence, elle use de matières épaisses, sableuses, encollées, de métal rouillé et de bois vermoulu, de montres éclatées et d’une lettre rescapée du ghetto, brûlée et inlassablement dupliquée. Autant de « lettres à la mer » lancées pour tenter d’investir le monde de l’autre, fut-il tragique, afin de l’y accompagner. « Une quête de rencontres » dit-elle, et de réponses aussi qui l’auraient aidée à faire face à ce silence qui l’envahissait et à ce tumulte intérieur qui gronde en elle lorsqu’elle peint. Le cinéma aussi prend sa place dans cette œuvre. Non pas celui des salles obscures mais celui de la pellicule. Pellicules qu’elle crée, en longues bandes de toile qu’elle installe, au gré des circonstances ou des événements. Sa pellicule, cette fois encore, Kliclo l’a peinte en bleu, « je fais la mer », m’a-t-elle dit. Elle nous donne à voir 120 mètres de vagues dont on entendrait presque le son s’il n’y avait, par instant, ces traces, que j’ai vue de rails,(mais qu’est-ce que voir un tableau si ce n’est interpréter, en toute liberté, ce qu’un artiste nous donne à voir ?) ces traces de la mémoire du monde englouti.
Cette préoccupation, celle de la mémoire et de la réparation, du questionnement et de l’improbable réponse est largement présente chez les artistes nés après guerre et portés par le courant de l’art contemporain. Questionner l’événement hors-temps, hors-histoire, dont on n’a pu que dire qu’il est indicible et tenter de n’en représenter que ce qui pourrait être montrable par l’artiste, un « état des lieux de l’après » comme le nomme Kliclo, c’est-à-dire une immense friche, est le pari de cette artiste.
Elle tisse alors, au fil de ses toiles, la trame de la rencontre, voire des retrouvailles. Ainsi le travail de Kliclo n’est pas seulement un travail sur la mémoire, lorsque celle-ci a été rompue ou endommagée par les accidents de la vie ou de l’histoire. Il se produit là où le silence de l’absence devient pour elle la cause d’un évènement artistique, non pas pour passer outre, mais, en créant sans cesse, pour se faire « passagère du silence ». Silence du temps aussi qui prendra alors forme de ciel, dans l’œuvre de l’artiste. Le ciel, dernier cimetière pour les cendres sans tombes, la nuit et ses étoiles où préside Jupiter.
Mais l’histoire aime, peu ou prou, à se répéter. Il aura fallu, à ce père, en dernières volontés, demander à ce que ses cendres soient dispersées dans la mer pour que Jupiter laisse sa place à Neptune et que l’artiste, obligée, investigue d’autres bleus, d’autres silences encore et d’autres solitudes. L’Atlantide, elle l’a peinte au plus près de son père et d’elle même.
« Tout ça pour ça ! » nous dit-elle, par une œuvre.


Claude Lanzmann sur le livre d'or de Kliclo

Kliclo : du Klezmer en peinture

Par Sophie Chauveau

La mémoire est une faculté, pas une vertu. Si nous nous souvenons, ce n’est ni par devoir ni par volonté, mais parce que nous sommes faits pour ça. Il ne nous est pas donné de ne pas nous souvenir. Aucun mérite particulier à se souvenir, pas plus qu’à survivre. La perte de la mémoire est un symptôme pathologique, non un état normal. La question de la mémoire est  "comment" et non " si " disait Ruth Kluger.

Et à ce comment, Kliclo répond : avec talent, avec poésie, avec ardeur, générosité et opiniâtreté.

Des murs de Paris aux pavés du ghetto, de l’écriture du yiddich land, aux lettres profanées, déchiquetées, en lambeaux de beauté, des pellicules de films intournables, in-tournés, à l’im-montrable trace bleutée, ces empreintes à jamais gravées dans nos inconscients, affleurant nos mémoires exténuées, en passant par ces valises en souffrance pour l’éternité, Kliclo fait ses épiphanies. Et aujourd'hui, son assomption. Au sens propre. Elle est allée jusqu’au ciel, au plus beau des cieux pour atteindre Jupiter. D’abord elle traversa le ciel polonais, cette gueule effrayante qui engouffra tout un peuple, puis au milieu des nues, l’artiste a croisé quelques astres, la lune et des poussières d’étoiles où puiser une manière d’apaisement dans ce cimetière de lait blanc. En s’élevant dans l’éther, sa peinture a embrasé et unifié toute son œuvre.

Ce travail précis, minutieux, attentif et ô combien métaphorique, cette lutte contre le temps ne vise pas tant à l’usure du chagrin qu’au maintien de la flamme du souvenir. Gardienne des larmes, garante d’une mémoire toujours vive, Kliclo fait ventre de toute matière pour en faire une œuvre métaphysique. Tous ses formats différents se réduisent à la brûlante seconde du souvenir.

Œuvre plastique qui pense et force à penser. Œuvre graphique qui vibre et bouge encore sur la toile, de toute cette force, cette énergie, cette vie que Kliclo lui insuffle à titre de vengeance, de réparation, d’infini lamento.


L’émouvante 

Par Loïc Loeiz Hamon

L’œuvre de Kliclo est nourrie de souvenirs, les siens, ceux des autres. Elle est composée des traces formées dans notre esprit, sur notre corps, après le passage du temps. Elle reproduit, modifie et transforme les cicatrices de la vie.

Kliclo grave, lacère, déchire, blesse, colle et peint pour fabriquer un travail de mémoire. C’est une œuvre, à la fois, lourde et légère, fait de juxtaposition de toiles, de répétitions lancinantes, de mélopées graphiques. Monumentale, elle est luxuriante et rouillée, magnétique comme un ciel d’orage. Sombre et lumineuse comme le flanc d’un volcan.

Cette œuvre, en errance, peut être un très long silence, une fenêtre ouverte sur les étendues célestes de la nuit. Il y a de la fumée dans l’air, des brûlures aussi et des escarbilles. Elle touche au plus profond de notre être, pour raviver une petite flamme d’humanité.


A propos de : Balade en roues libres


« Du résidu naîtra le renouveau », écrivait le prophète Isaïe 7 siècles avant notre ère. 

Aujourd’hui c’est à l’aide de sables et de gravats, de bois vermoulus, d’oxydes et de papiers brûlés ou résinés que Kliclo, artiste plasticienne, aborde le temps qui passe, par le reste et la trace, pour évoquer une histoire qui, un jour, ne trouva plus écho que dans le mythe, le silence et l’imaginaire. 

S’inscrivant dans le néo-expressionniste, diverses thématiques sont les supports de sa recherche : une lettre échappée à une guerre et déclinée à l’infini, brûlée, peinte, réécrite, déchirée, collée, gravée ou résinée, des murs et pavés témoins d’une mémoire tue, livres et valises, l’Atlantide et l’engloutissement, Jupiter et l’éternité, des Partitions de vent. 

C’est aussi une histoire de bout-à-bout comme ces films qui la narrent à raison de 24 « images/regard », longues bandes de toile brute peintes à l’instar d’une pellicule s’enroulant par centaines de mètres sur des bobines, envahissant le sol, s’accrochant aux fenêtres, y jouant dedans-dehors et dévidant, le long des façades, des images souvent effacées. 

Mais « la vie est une roue qui tourne » 

Kliclo, artiste dont les pas sont enracinés dans la mémoire, ouvre la voie d’un temps nouveau, émergeant des cendres et des silences du passé. 

Une déchirure dévoile alors le mystère de la forêt. 

De la fin d’un monde au réveil d’un autre

J. M.

Roulez vite voir Kliclo !

Par Jonathan Siksou

Exposition Kliclo « Balades en roues libres », Melun, 2017.

La ville de Melun offre une remarquable exposition rétrospective de Kliclo. L’œuvre poétique et grave de cette plasticienne est un parcours à travers l’histoire, des histoires, celles des morts, des vivants et des disparus. Les siens, ceux des autres, ces hommes, ces femmes et ces enfants pris dans la tourmente des siècles et dont l’absence révèle en creux la Mitteleuropa, le monde d’hier, un monde perdu.

Sur la route de cette mémoire, on traverse les rues pavées de Varsovie, on observe des portraits-gouttes retenus aux fines branches d’un arbre desséché ; plus loin, les pages d’un vieux grimoire portant chacune le nom et l’image d’un ami, d’un proche qui n’est plus, s’envolent dans les airs comme arrachées par le Temps. Ailleurs, des petites gravures d’éclairs s’alignent dans un cadre, comme si l’on mettait la foudre dans un herbier.

Les tons d’une palette passée

Sables et gravats, bois vermoulus, métaux rouillés, toiles cousues entre elles mais libres de tout châssis malgré leurs grands formats semblent aussi légers que des escarbilles et plongent le visiteur dans les tons d’une palette passée. Contemplant ces matériaux de rebus, ces traces de quelque chose qui composent toiles et installations, Gabriel Garran « pense à « La Politique des restes » d’Arthur Adamov, obsessionnellement basée sur un monde encombré de déchets. Le charme poétique de Kliclo se faufile entre le vide et la ruine. Son écriture picturale aérienne où des feuillages en torsade suspendus dans le vide à une vision encore festive, des flashs, le dispute à une silhouette au bout d’un fil dont on ne sait si c’est un homme écartelé ou une étoile. »

Déclinant à l’infini notre façon de percevoir, Kliclo se tourne aussi vers le cinéma. Il n’est nullement ici question de vidéos mais de pellicules. Et ses « Pellicules » peintes sur toile brute mesurent des centaines de mètres, s’enroulent et se déploient à raison de « 24 images/regard ». Cette installation monumentale occupe à elle seule le hall évidé sur trois étages de l’Espace Saint-Jean.

Se jouant des échelles, on découvre dans une autre salle de minuscules sculptures faites de papiers brûlés et brindilles résinées, l’on suit la quête de « l’Atlantide » et l’exploration de « Jupiter », gigantesques toiles-fresques auxquelles répondent les vertes profondeurs d’une « Forêt » plus mystérieuse qu’inquiétante, comme pour nous indiquer que c’est peut-être par-là qu’il faut aller chercher l’après

Roulez vite voir « Balades en roues libres », et je ne dis pas ça parce que c’est ma mère !

Article publié le 8 avril 2017 dans le magazine Causeur