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L'art de l'émulsion


Le Devoir

Livres, samedi 31 mars 2012, p. F3 / Littérature québécoise

L'art de l'émulsion

CHRISTIAN DESMEULES

C'est peut-être le mouvement du poignet qui fait la différence. Pour le reste, un peu de papier, une cuillère à café de talent, un peu d'imagination. Puis mélanger à la fourchette, au fouet ou au batteur électrique, en ajoutant peu à peu de l'encre. Fabriquer un livre ou réussir une mayonnaise, même combat? «Comment mélanger deux substances qui ne se mélangent pas? Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien? L'oeuf ou la poule?»

Deuxième volume d'une trilogie-hommage à l'écrivain américain Richard Brautigan («le dernier des beatniks») amorcée l'an dernier avec Hongrie Hollywood Express, Mayonnaise d'Éric Plamondon nous ramène avec plaisir Gabriel Rivages, 41 ans, sorte d'alter ego de l'auteur et personnage un peu fantomatique, écrasé par sa fascination maniaque pour l'écrivain américain.

Mais derrière l'agilité bondissante et l'éclectisme du roman, on respire un parfum léger de crise existentielle. Parfum alourdi par le souvenir du suicide de Brautigan en 1984 à l'âge de 49 ans, mais également par les questionnements féconds d'un narrateur qui s'exerce au bilan de milieu de vie.

Mayonnaise est aussi une biographie hagiographique et galopante de Brautigan, dont le «style respire la liberté à pleine page». Ainsi: «Tout ce qui brille n'est pas or, mais les poèmes de Brautigan ont cette propriété qui attire les enfants. Ils possèdent cette lumière qui nous donne envie, depuis la naissance, de toucher tout ce qui brille.» 

Et la Californie, ça brille beaucoup: du soleil à longueur d'année, des dents blanches, des carrosseries chromées. Les machines à coudre et les machines à écrire (dont il est aussi question dans le livre) brillent elles aussi avec l'éclat du métal et les promesses d'un avenir plus que radieux. Mais soyons honnête: il est aussi difficile de résumer le roman d'Éric Plamondon que de découper en tranches parfaites ceux de Brautigan.

En 113 courts chapitres -- qui font rarement plus de deux pages --, Mayonnaise compose un hymne à l'exception et à l'oblique. Ce livre court et réjouissant emprunte une partie de sa structure éclatée à La pêche à la truite en Amérique, le premier roman écrit par Brautigan -- roman qui d'ailleurs se termine par le mot «mayonnaise».

Qu'il s'agisse d'extraits du Manuel de procédures de la police d'Eugene, Oregon, de souvenirs de pêche à la truite ou du jour où Gabriel Rivages a reçu en cadeau de son père une carabine à plombs ou de réflexions sur la filiation (un thème qui traverse tout le livre), Plamondon, on l'aura compris, fait flèche de tout le bois qu'il peut trouver. 

«Brautigan écrit comme il pêche. Il nous appâte avec un détail et file dans la vie et la mort. Au dernier moment, il ferre d'un trait d'humour. Il nous tire de la rêverie comme une truite hors du torrent.»

Le livre? La mayonnaise? «Parfois elle prend, parfois elle ne prend pas.» Ça dépend du mouvement qu'on imprime à son outil, de l'insouciance calculée. À ce jeu-là, Plamondon est assez fort.

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Collaborateur du Devoir

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Mayonnaise, Éric Plamondon, Le Quartanier, Montréal, 2012, 214 pages


Illustration(s) :

Le Quartanier Rodolphe Escher

Mayonnaise est le deuxième volume d'une trilogie-hommage à l'écrivain américain Richard Brautigan («le dernier des beatniks») amorcée l'an dernier avec Hongrie Hollywood Express.


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