« Les voix de Médée »
Adaptation de Catherine Fava-Dauvergne
C’est Ovide qui le premier transcrit le mythe.
Le lien aux divinités est fait
de terre, de sang, et de vin qui est sang de la terre, terre-mère que le sang des sacrifices viens abreuver, mêlé au lait, don des mamelles maternelles,
fait de feu qui élève au ciel la flamme et la fumée des sacrifiés, feu terrestre, pâle hommage au feu solaire, que l’air accueille et dont il frémit.
Ovide nous rend sensible ce rapport sensoriel, sensuel, des corps, au cosmos :
« Après les avoir enguirlandées de verveine et de branches sauvages, elle creuse non loin de là deux tranchées et célèbre un sacrifice ; plongeant un couteau dans la gorge d’une brebis à la noire toison, elle arrose de sang les fosses béantes.. Puis elle y verse une libation de vin, puis d’un autre vase elle verse du lait tiède, et en même temps elle prononce les paroles et apaise les divinités de la terre. »
Médée est coutumière du sacrifice, elle sait plonger le couteau dans la chair des victimes et répandre le sang et le lait, le rendre à la terre après son éphémère incarnation. (Pasolini en a été un interprète inspiré).
Médée adopte la tenue rituelle, elle n’est entravée d’aucun lien : Virgile dit de Didon que pour accomplir les actes magiques elle défait les lanières d’un seul pied ce qui doit suffire à assurer le contact de la magicienne avec le sol.
L’acte magique qui réactive symboliquement la vie est trinitaire, par trois fois chaque acte doit être posé. (3 chiffre aimé des dieux car impair, le un est l’unité, le tout, le trois est magique.)
Et ternaire le rythme qui doit être frappé sur les percussions pour donner leur vibration aux corps dans le rituel.
Et c’est le théâtre
Qui comme rituel, rejoue le mythe, rejoue ce qui ne cesse de hanter les hommes, question qui se répète depuis l’aube de l’humain, adressée à tous, pour tous, et pour tous les temps sédimentés.
Et c’est le théâtre qui retrouve les chemins du mythe, en tant que rituel, délimitant l’espace et le temps du sacré.
Et dans cet espace que la musique rythme le temps , scansion du souffle, battement au cœur, point de vie, et point de mort joué à l’arrêt de ce temps, limite posée à notre toute puissance.
Ainsi en répons aux instruments, la voix vocalise les langues du texte, langues originelles du texte, au plus près de ce qui n’a pas encore été totalement refoulé ou de ce qui nous fait retour par la voix et le corps qui la porte et la fait résonner
Corps, tambour primordial.
Ainsi la progression du propos
se fera en « stations », moments d’avancées ou de contrepoints du drame où se jouent en un temps et un espace repérables, un événement.
Pour qu’un lien se tisse, entre les « stations », Médée viendra parler d’un dire simple, en avant de la scène, se présentant, dans ses questions, de femme, d’épouse, de mère, de fille.
Ou bien c’est moi qui parlerai, d’une autre place, comme un commentaire à la fois pour moi-même et d’une voix comme extérieure :
« je suis Médée, j’ai tué mes enfants ... pourquoi ?»
Les éléments seront représentés, se mêlant aux trois états de Médée : Femme. Mère. Fille. Successivement et chacun dans sa dominante de couleur en lien avec chacun des éléments :
L’eau ( c’est dans la mer que le bateau Argo traverse, que le corps du frère de Médée, mis en pièces, est jeté pour retarder la fuite de Jason et Médée)
La terre : origine du corps et où il retournera, terre rougie du sang du sacrifice ( belle intuition du Médée de Pasolini où l’on voit le sacrifié dépecé et venant féconder la terre de l’ensevelissement de ses restes), écho fait au corps morcelé du jeune frère jeté à la mer.
Le feu : celui du sacrifice où la victime est immolée, et celui dont Médée enflamme sa rivale (et le père de celle-ci) lui offrant le manteau de lumière, don de son grand père, le soleil.
L’air : que Médée chevauchera pour s’enfuir vers le soleil.
Elle maîtrise des éléments, ce qui signe le caractère magique de Médée, sa sorcellerie comme indicatif du féminin, ce féminin qui marque la différence radicale.
« Entrée Exposition »
Femme Rouge de la Terre ensanglantée, Médée entre en frappant le sol de ses talons, rouge, puis qu’elle délace, lentement, longs lacets rouge, rubans de sang, signes de la mort annoncée, qu’elle délie. Elle se retrouve pieds nus. Et c’est sur un pied, seul, dans le contact au sol, que Médée en tant que magicienne, agit.
Texte d’Ovide, en latin, puis en français ( ou l’inverse) :
« Après les avoir enguirlandées de verveine et de branches sauvages, elle creuse non loin de là deux tranchées et célèbre un sacrifice ; plongeant un couteau dans la gorge d’une brebis à la noire toison, elle arrose de sang les fosses béantes.. Puis elle y verse une libation de vin, puis d’un autre vase elle verse du lait tiède, et en même temps elle prononce les paroles et apaise les divinités de la terre. » (Ov.)
« Qu’après avoir épuisé la mer et la terre, elle essaie l’air. » (Ov., Hér., VI, 161)
Avant-scène :
« Médée est coutumière du sacrifice, elle sait plonger le couteau dans la chair des victimes et répandre le sang (et le lait), le rendre à la terre (après son éphémère incarnation )».
L’absolue différence que la femme représente, depuis que la première femme marqua de son corps / la différence/, l’autre,/… l’autre sexe
Révélation d’un pouvoir exorbitant des femmes.
Mythe premier qui parlait de cette puissance, porter la vie
Mythe premier, tabou ultime, voilé aux femmes
elles ne doivent pas se savoir jouissantes de ce pouvoir, (elles risqueraient de vouloir en jouir sans fin)
mais pouvoir terrible, devenir (une) mère, qui en donnant la vie,/ offre dans le berceau, la mort,
(car sexués, nous sommes mortels).
Et femmes, nous marquons cette différence qui entérine la mort
Notre corps porte la vie / d’un être / pour la mort
Et nous sommes effrayantes à nous-mêmes et aux hommes, complices de ce destin, mais qui ne s’écrit pas dans leurs entrailles.
Station 1 :
je trace sur mon corps dans une danse improvisée, une ligne rouge,
Mère Rouge à même la peau, trace de la coupure qui signera la mort, mort qu’elle se donnera en tant que mère en tuant ses enfants.
Texte 1:
les fins vocalisées en grec et en latin des pièces d’Euripide et Sénèque:
(Euripide) :
« polla d’a elptoos krainousitheoï »
Polla d’aelptws krainousi qeoi
« Maintes choses inopinément sont accomplies par les dieux »
« kai ta dokèthént’ouk etelesthè »
kai ta dokhqent’ouk etelesqh,
« ce que nous attendions ne se réalise pas »
« toon dadokètoon poron èoure théos »
twn d’adokhtwn poron hu’re qeos.
« et ce que nous n’attendions pas, le divin lui ouvre passage »
« toyond’apébè tode pragma »
toiond’apebh tode pragma.
« telle est l’issue de cette action »
(Sénèque) :
« Per alta vade spatia sublime aehere.... »
« Va traverse les airs, monte jusqu’au haut des cieux et témoigne que là où tu t’élèves il n’y a aucun de dieux . »
Avant-scène 1 :
« Comme le couteau du sacrifice transperce et fait couler le sang,
Ligne de partage des chairs,
Il a bien fallu retrancher de sa chair cette chair neuve
et le ventre s’est ouvert pour laisser passage
On ne sait si le sacrifice a déjà eu lieu ou bien s’il est à venir,
car il est toujours, encore, à venir »
Station 2 :
J’enfile une tubulure rouge,
Je danse dans la tubulure rouge que j’ai enfilée puis déployée pour m’y enfermer des pieds à le tête, et comme d’un carcan, vouloir m’en extraire, en vain ( comme le féminin ici enserré dans son état, ne peut s’en extraire, se ploie, se roule, fait surgir par les coudes, les fesses, la tête, les genoux et les pieds, fait surgir la fureur ou laisse apparaître comme le corps du fœtus bossèle la surface lisse du ventre maternel).
Me Dea
Me Dea, « je suis déesse, fille d’Hécate aux trois têtes, et le soleil est mon grand père, je quitte la condition humaine, ne suis plus ni mère ni femme, et je redeviens fille, divine, plus d’homme à mon côté,
j’ai donné la vie (étant femme et suis devenue mère), et je conduis dans leur destin, jusqu’à l’ultime, la mort, les êtres nés de ma chair.
Chair ensemencée par l’homme qui aujourd’hui m’efface comme la poussière attachée à ses pieds par la course rapide
et leur chair mortelle, (comme toute chair), retourne à la poussière,
poussière d’étoiles,( brillantes des feux de mon aïeul),
la vie que je leur avais offerte, je la reprend et la troque contre ma virginité retrouvée,
me voici lavée de ma (propre) destinée mortelle
Me Dea, à nouveau divine, je regagne mon immortalité,
j’abandonne mon être de femme et supprime la mère que j’étais en effaçant la trace de ceux que j’ai mis au monde.
Pas de sépulture,
(j’arrache de mes ongles leurs corps enfouis dans la terre, j’arrache à la terre à qui les hommes les avait confiés, les corps nés de mon ventre, pas d’autre mère qui soit, que moi,)
Gaïa, la terre mère ne les aura pas ( en son sein), .
Plus de mère qui porte la vie pour conduire à la mort.
Texte 2 : de l’imploration aux divinités, Hécate
(Sénèque) :
« di coniugalis tuque genialis tori, Lucina. »
« dieux du mariage et toi Lucine »
« maïoram iam ma scelera post partus decent »
« plus grands doivent être mes crimes maintenant que j’ai enfanté. »
« comprecor, vulgus silentum, vosque ferales deos et chaos caecum
« atque opacam ditis umbrosi domum »
« je vous implore, foule des ombres silencieuses, et vous, dieux infernaux, et toi sombre chaos, et toi obscure demeure du ténébreux »
(Euripide) (Médée) :
« Féeu,féeu, thanatoo katalousaïman
biotan stugueran prolipousa. »
Feu jeu ! qanatw katalusaiman
biotan stugeran prolipousa.
« Hélas, hélas, que la mort vienne dissoudre cette existence haïssable »
(chœur)
« Aïes ? oo Zeus kaï ga kaï phoos »
Aies, w Zeu kai ga kai jws,
« Entends-tu? ô Zeus, et toi terre et toi lumière »
« oo mataia »
w mataia ;
« pauvre folle »
« Hécate te répond, entends ses aboiements de chien, Aïes ! »
Station 3 : Station de la toison rouge :
celle de la « dispute » avec Jason, lorsqu’elle lui énumère ce qu’elle a fait pour lui, lui permettant de dérober la toison d’or, et qu’il lui répond que c’est elle qui lui doit reconnaissance car il lui a permis d’accéder à la civilisation.
Pendant qu’il parle, Médée se pare de la toison rouge : ce sont les mots de Jason que ma voix porte tandis que je fais les gestes de Médée.
Et elle s’enduit le visage de terre rouge qui en séchant laissera un masque blanc, masque de la mort annoncée, de la mère qui porte les deuils.
Texte 3 :
« Jason me dit , à moi , Médée ! » :
(533) « Pour prix de mon salut tu as reçu plus que tu n’as donné. Comme je vais te l’expliquer. D’abord, tu habites en terre grecque et non barbare, et tu as appris la justice et les lois, au lieu de vivre au bon plaisir du plus fort.
(570 :
« Il aurait fallu que les hommes puissent faire des enfants autrement, sans avoir besoin des femmes ».
(251-252) :
« Et moi j’aurais préféré trois fois me battre avec le bouclier, plutôt que d’accoucher une seule ».
Station 4 :
Impro 4 :
En revêtant un manteau d’or, l’or de la flamme, manteau aux pouvoirs du soleil et qui fera périr la rivale.
Chant 4 : « stride la vampa » du Trouvère (Verdi)
Texte 4 :
(Medeamaterial de Heiner Müller)
« La cendre de tes baisers sur mes lèvres
Habille ton nouvel amour comme de ma peau
Je ferai de la jeune mariée une torche nuptiale
Et la cendre qui était mon coeur crache du feu
Je veux déchirer l’humanité en deux
Et demeurer dans le vide au milieu
Moi
Ni femme ni homme. »
Station 5 : Avec le masque blanc de la terre séchée (station du désespoir)
Impro 5 :
Argile dont je m’enduis le visage et le haut du torse, d’abord rouge puis au feu que j’allume ou qui est déjà là et vers qui je vais ( comme aller à Persée) ou encore qui se projette, virtuel, feu du rituel sacré de la Pythie :
Texte 5 b :
(Euripide) :
« drasoo... »
« Drasw … »
« je t’obeïrai »
« pheu...pheu... »
« feu…feu… »
« hélas, infortunée »
Avant-scène 5 :
« la mort a desséché le sang, il a séché dans mes veines, séché dans mon cœur
et j’en suis pétrifiée,
je rends à la terre, par l’eau, ce sang qu’il lui faut
le sang des sacrifiés qui fertilise Gaïa,
et le mien doit se résoudre, poussière rouge que je donne au vent
il l’emporte, aspiré, en grains de feu, torche sèche qui se fond, se confond au soleil
je suis la fleur empourprée de passion que le soleil, mon père, a séchée et blanchie
le sang est retourné aux mers
Sang perdu que je retrouve,
sang neuf de mes enfants devenus ancêtres.
Je m’apprête à tuer la mère que je suis, tuer la mère qui est une de mes peaux, sédimentée sur les autres peaux, peau de femme, peau de fille.
Je me défais de cette peau, desséchée, pour retrouver celle enfouie,
Je me lave du masque sec de la mort, dans l’eau qui redevient lait, sang, et que je bois.
Que je bois comme libation, sang de mes entrailles qui fait ainsi retour, et réintègre mon corps.
Station 6 : de la mort des enfants :
(Euripide) :
« Itoo ! itoo !.. »
« Itw ! »
« Aux actes !.. »
« léxès ès démèdén eïper gunè t’éphus ».
« LexhV demhden eiper gunh t’efuV. »
« ne dis rien si tu es une femme ».
Impro 6 :
Deux instruments au sol représentent les enfants, deux « cylindres à tonnerre », le petit, aigu, et le plus grand, plus grave. D’abord posés à terre dressés., je joue avec mes pieds, les faisant rouler, tirant sur les ressorts pour en sortir un son plaintif jusqu’à assourdissant , dans une danse de lente à rapide, et tirant sur le ressort qui dégage un bruit de tonnerre, les faisant tournoyer jusqu’à les envoyer brutalement en dehors de la scène.
Texte 6 :
(Euripide)
« talaïn ! oos ar’èsta petros è sidaros,
« talain wV ar hsta petroV h sidaroV,
atis teknoon on étékès aroton
atiV teknon on etekeV aroton
autokeiri
autoceiri
moira kténéis. »
moira kteneiV. »
« malheureuse ! tu étais donc de roc et de pierre pour tuer de ta propre main le fruit de tes entrailles »
Avant-scène 6 :
le lys a refleuri sur la cendre
et je l’offre, cœur ouvert, au soleil qui me prend dans ses rets de lumière enfantine
je suis (la) vierge /(redevenue,) /absoute de mon sexe, /fermée à l’homme, ouverte aux dieux
(je fais retour, tournée ma) face au passé écoulé,
je me lave de mon devenir
remonter ce temps, pente douce à mes pieds de femme délestée de sa charge/
seule/
prends-moi sur ta nef, décharge mon corps las de ses fardeaux passés,
prends-les comme lorsqu’enfant tu me disais que j’étais l’immortelle (en) de ton amour. »
Station 7 :
(Sénèque) :
« Medea nunc sum... »
« Médée maintenant je suis... »
« materque tota coniuge expulsa redit »
« la mère a chassé l’épouse »
« rapta virginitas redit »
« la virginité que tu m’a volée m’est rendue »
Jusqu’au Bleu de la virginité retrouvée : tableau de Patinir, « arrêt pendant la fuite en Egypte » du musée Thyssen à Madrid.
Chant 7 : « Stabat Mater » ( Pergolese ou Vivaldi)
Epilogue : (Laurent Gaudé « Médée Kali »)
« Tu m’as suivie patiemment.
Tu me connais maintenant.
Je suis tienne.
Tu t’approches.
Si près que ton nom, enfin, me parvient.
Persée, Persée,
Persée, le tueur,
Persée qui soutiendra le regard de la mère aux mains de sang.
Oui.
Je veux.
Dans ta bouche.
Sur tes lèvres.
A nouveau,
Une chienne, veillant sur son homme.
A nouveau,
Je veux,
Une fois,
Et mourir après cela.
Je suis Médée Kali
Je sais danser et je le ferai pour toi
Regarde,
Les arabesques de mes bras,
Mes déhanchements de serpent
Regarde
Tu seras le dernier homme à voir Médée danser
Et lorsque je m’arrêterai,
D’un coup
Face à toi
Ruisselante de sueur
Souriante à la nuit
Ne tremble pas
Lorsque je m’arrêterai,
Il n’y aura que toi et moi,
Face à face,
Et tu me décapiteras. »
Chant : « Dido’s lament » de Purcell. Qui se termine par une suite de « remember me » allant vers la « cassure » de la voix.