Le goût des mots
Par Olivier Douville
Avant le mot, la lettre. Sinuosité, longue coulure qui vient se craqueler en autant d’articulations de souffles et de traits.
La chorégraphie de la lettre suppose souffle et matière, plongée dans le corps, et voile du corps.
Tu danses, Catherine, et tu te fais démiurge, à la coulée des substances, tu en as choisi trois, et des souffles, tu les disposes en tant de liens et de scansions que lire le monde c’est le danser.
Trois substances, mas uniquement matière, mais matière vouées à se transmuer en des formes mouvantes.
Le lait qui nourrit, apaise, érotise. Le lait qui sculpte et la bouche et permet ainsi le jeux des regards, le lait qui colle à la peau ; l’huile qui donne lumière au corps, ductilité, souplesse, le vin qui célèbre notre joie, et, parfois, notre rage de vivre.
Un paysage aussi, ancien, méditerranéen, la vigne, les oliveraies, quelques bêtes nourricières au loin. Un éden que berce des souvenirs d’un soleil généreux et métallique aussi, un air suspendu. Tout converge vers cette argile qui est de notre humus la plus opaque et la plus impérieuse souvenance.
Nous n’écrivons pas encore des mots lorsque nous pétrissons l’écologie d’un monde avec la cosmologie d’une matière, l’argile, corps d’avant le corps, corps du corps.
Il se fait une urgence cannibalique à absorber la chair du mot, comme on pourrait s’emplir de la chair soufflée et parfumée du monde.
Souffle et appétit de la chair à absorber de la chair des sons, la chair de la musique, cette concrète présence des premiers heurts avides et dévoués entre mots et chairs.
Goût musical du mot, parfum de la lettre, modulations et puis séquences.
Pas de lettres sans déformation travaillée des premiers balbutiements sonores du monde, l’humain n’a pas encore d’alphabet qu’il ressent le besoin de construire un phrasé par les modes et les moyens de son corps. Le hasard des formes se fait inflexion, la jouissance de la vie pure, son écoulement farouche et obstiné, se déplie en étapes, en mythe d’origine, en inflexions primordiales.
S’invente, parce qu’il s’éprouve, ce postulat que le corps humain commence lorsqu'il invente un phrasé et le déplie en lignes, en mots, en signe.
Mais rien là qui irait dessécher le monde. Ce n’est pas du reliquaire d’un dictionnaire que le mot a besoin pour chercher son aventure, ni même son abri.
La saveur du monde, le mot l’emporte avec lui, tressé qu’il est à la chorégraphie de la lettre.
Tu danses, Catherine, et tu te fais démiurge
Olivier Douville, psychanalyste, anthropologue