31 rue de la Dalbade.
Construit vers 1540 pour le conseiller au parlement Guillaume Lamamye, cet hôtel vaut surtout pour la triple galerie joignant la tour d'escalier et l'aile en fond de cour (murée postérieurement).
Les colonnes cannelées montrent la superposition des ordres dorique, ionique et corinthien.
La tour d'escalier en brique - qu'on aurait pu qualifier de "capitulaire" si le propriétaire avait été capitoul - présente des fenêtres Renaissance.
19 rue des changes.
Arnaud de Brucelles fut capitoul en 1534-35, mais c'est vers 1544 que son hôtel fut achevé. La petite cour accueille une imposante tour d'escalier richement décorée. Au-dessus de chaque fenêtre se trouve un personnage représenté à mi-corps - alternativement un homme et une femme - habillé à l'antique et à la mode du XVIème siècle. Les chapiteaux des colonnes entourant chaque fenêtre reprennent la superposition des ordres d'architecture classiques : dorique, ionique, corinthien.
A gauche de la tour, les balustres ornant les galeries superposées (non murées à l'origine) sont également à ordres corinthien, ionique et dorique (ordre inversé).
Le personnage de la première fenêtre figure un homme vêtu à la romaine et tenant une corne d'abondance, il peut être vu comme une allégorie de la Fortune, une manière d'afficher la réussite du propriétaire.
5 rue de la Pomme.
C'est pour Guillaume de Bernuy, fils du célèbre marchand de pastel Jean de Bernuy, que Nicolas Bachelier édifia un nouveau corps de logis pour cet hôtel en 1544.
Guillaume de Bernuy ne suivit pas les traces de son père dans le négoce mais fit carrière au Parlement, tout comme d'ailleurs les descendants de Pierre d'Assézat un peu plus tard, ce qui illustre le fait qu'il n'était sans doute rien de plus prestigieux à Toulouse que de devenir parlementaire.
La travée de l'escalier à rampes droites est signalée par un portail monumental, morceau de bravoure devenant le rival ou le suppléant de la tour d'escalier dans son rôle honorifique.
Colonnes doriques jumelées sur l'angle, chapiteaux doriques s'inspirent de la version antique la plus sophistiquée de cet ordre : celle de la basilique Aemilia à Rome.
La fenêtre supérieure fait partie de la composition, encadrée de colonnes corinthiennes et de deux grands ailerons à volutes feuillagées. Les armes de Bernuy étaient sculptées dans un chapeau de triomphe et lisibles depuis le pied du portail (elles ne paraissent plus très visibles, sans doute martelées à la Révolution).
Bachelier a également sophistiqué sa formule de la fenêtre "à l'antique" élaborée à l'hôtel de Bagis. Aux colonnes doriques surmontées de triglyphes étirés sont ajoutés des ornements maniéristes (cuirs découpés, masques...) développés dans les années 1530-1540 dans les décors intérieurs des châteaux royaux de Fontainebleau et de Madrid (ce dernier, désormais disparu, était situé dans le bois de Boulogne) et diffusés par des graveurs tel Jacques Androuet du Cerceau.
11 rue Malcousinat.
Ayant racheté l'hôtel de Boysson aux structures gothiques, le capitoul Cheverry, grand négociant de pastel, le dota d'éléments Renaissance vers 1546, ce qui en fait un hôtel hybride.
Par exemple sur la tour capitulaire gothique a été placée une belle fenêtre Renaissance.
Des gravures ont inspiré des éléments du décor, comme ici ce modèle donné par Sebastiano Serlio (que l'on retrouve sur la fenêtre montrée ci-dessous).
(Illustration tirée de l'exposition "Toulouse Renaissance" - 2018)
En 1546 fut sculptée une porte qui donnait alors sur le petit consistoire (situé dans le donjon du Capitole). Attribuée à Nicolas Bachelier, elle fut ensuite déplacée à son emplacement actuel.
La déesse Pallas est entourée de deux figures féminines, l'une portant un bâton avec la croix du Languedoc (à l'origine l'artiste avait sculpté une chouette sur ce bâton, attribut de Pallas), l'autre brandissant une couronne de lauriers et une branche fleurie :
La représentation de Pallas illustre le fait que l'empereur Domitien (entre les années 51 et 96 de notre ère) donna à la ville le titre de Palladia Tolosa, la plaçant ainsi sous la protection de Pallas-Athéna, peut-être car elle était réputée dans le monde romain pour la qualité de son enseignement. De nos jours il arrive encore que Toulouse soit désignée comme "la cité palladienne" :
1 rue Espinasse.
Président au Parlement de Toulouse, Jean de Mansencal fit bâtir son hôtel vers 1547. L'hôtel souffrit beaucoup d'avoir été racheté par les dominicains au XIXème siècle, qui en démolirent une grande partie pour construire une chapelle (également détruite depuis). Il a conservé toutefois une des plus belles tours de la ville, haute de 30 mètres.
Côté jardin, pour la première fois apparaît l'ambition de constituer une façade entière à l'ordonnance rigoureuse mettant en œuvre les ordres classiques, annonçant celles de l'hôtel d'Assézat. Ici les arcades et pilastres sont cependant taillés dans la brique, alors que la pierre sera utilisée à l'hôtel d'Assézat.
Gravure de la façade arrière avant sa destruction partielle par les dominicains. N'ont été conservées que les deux travées de droite :
Aux trois niveaux, des ouvertures à chambranle sont intégrées à une ordonnance de pilastres à l'antique. Les ordres (dorique, ionique, corinthien) se superposent au fil des étages, y compris sur les colonnettes intégrées dans l'encadrement de pierre de la fenêtre.
En quête de renommée et en concurrence sociale avec les parlementaires, les capitouls cherchèrent à marquer et honorer leur fonction par les arts.
Dans ce contexte la porte fut un morceau d'apparat privilégié, fixant l'essentiel des reliefs et des matériaux qui honorent une façade.
En 1551-1552 les capitouls commandèrent à Guiraud Mellot la porte de la salle du Grand consistoire, où se tenaient la justice municipale et les assemblées du conseil de ville.
Les blasons d'origine des capitouls de 1551 n'ont survécu que parce que les capitouls de 1628 avaient placé par-dessus une frise en stuc avec leurs propres blasons, car ils attendaient la venue de Richelieu... et ce sont eux que la Révolution détruisit !
Les huit blasons des capitouls de l'année ainsi que celui de Toulouse sont donc toujours intacts sur la frise, ils ont eu plus de chance que les armes du roi et le collier de l'ordre de Saint-Michel trônant au sommet dans un grand cartouche à cuirs découpés. Deux imposantes gaines ornées de feuilles et de tresses flanquent l'arc et sont surmontées de masques grimaçants. Cet abondant décor souligne la magnificence municipale tout en faisant référence à la mode royale. Démontée et adjugée en 1880, cette porte fut réinstallée dans le jardin de Maurice Fenaille à Neuilly/Seine avant d'être cédée au Musée du Louvre où elle peut désormais être admirée.
39 rue St Rome (terrasse intérieure), datée de 1553.
Auger Ferrier suivit ses études à Montpellier et fut également astrologue. Il fut médecin de Catherine de Médicis à Paris, avant de s'installer à Toulouse il visita aussi l'Italie.
C'est dans la cour intérieure que se déploie cette façade aux fenêtres Renaissance.
On distingue la représentation d'Indiens d'Amérique, motif à la mode dans les châteaux et riches demeures de cette époque.
69 rue du Taur.
En 1551, une réforme toucha les vieux collèges de Toulouse. Plusieurs d'entre eux furent fusionnés avec le collège de l'Esquile, créé en 1417 mais refondé à cette occasion.
L'architecte Nicolas Bachelier fut chargé de la construction du nouveau portail sur la rue du Taur en 1556.
Le bossage rustique un-sur-deux évoque la solidité et une ancienneté vénérable, son traitement vermiculé renvoie aux sophistications de l'architecte du roi Pierre Lescot. L'architrave et les claveaux qui l'interrompent sont inspirés de compositions du Livre extraordinaire de Sebastiano Serlio, sans toutefois en copier une particulièrement.
La frise est décorée de blasons de capitouls (martelés à la Révolution) et de chutes de rubans tenues par des masques grimaçants. Plus haut, l'attique est scandé de termes enroulés inspirés d'un modèle bellifontain d'Androuet du Cerceau. Les cartouches accueillaient initialement les blasons du collège, de la ville et de la province. Un édicule dorique couronne le tout, y trônaient les armoiries fleurdelisées, la couronne royale et le grand collier de l'ordre de Saint-Michel. Tout au sommet, trois croissants de lune renvoient à l’emblème d'Henri II.
Tous ces raffinements ornementaux évoquaient savamment l'ancienneté, l'autorité et l'instruction.
Le collège de l'Esquile fut également doté en 1583 d'un cartouche célébrant probablement une étape importante de la vie du collège, orné de décors Renaissance telles des cornes d'abondance :
Place d'Assezat.
Ce joyau de la Renaissance a été commencé en 1555 pour le grand marchand de pastel Pierre d'Assézat, on prête ses deux façades classiques sur cour à l'architecte et sculpteur Nicolas Bachelier. Après le décès de celui-ci en 1556, l'hôtel fut terminé par son fils Dominique (tour d'escalier, loggia, coursière, pavillon d'entrée), moins connu que son père mais néanmoins grande figure de l'architecture toulousaine de la deuxième moitié du siècle.
L'hôtel est le plus abouti d'une architecture dite "classique", ses chapiteaux et fenêtres sont issus du Quatrième livre (1537) de Sebastiano Serlio, célèbre interprète de Vitruve appelé à la cour de François Ier.
Dans la superposition des ordres d'architecture (dorique, ionique et corinthien) sur toute la hauteur de l'élévation, le sculpteur rechercha l'expression la plus savante et la plus sophistiquée pour ses colonnes et chapiteaux.
Gravure de Serlio représentant l'élévation d'une façade a Venise (Livre 4)
Le fût des colonnes est cannelé mais également rudenté (chaque cannelure est remplie d'une "baguette" jusqu'au tiers de sa hauteur), encore un signe de sophistication pour l'époque :
Chapiteaux doriques, avec une base attique formée d'un tore et d'une scotie comme sur certains temples de Rome :
Chapiteaux ioniques, développant un gorgerin orné d'un rang d'acanthes, choix encore inédit en France :
Chapiteaux corinthiens, aux dessins d'acanthes différents :
Conformément à des modèles antiques, telle la Maison carrée de Nîmes, des mufles de lions sont placés sur la corniche supérieure pour évacuer l'eau des toitures :
La coursière était le seul moyen de gagner le bureau du marchand, situé dans le pavillon d'entrée de l'hôtel :
Les consoles soutenant la coursière sont ornées de masques et de gousses ioniques qu'une légende fait passer pour des feuilles de pastel, alors que ces dernières ne ressemblent pas à ça :
La porte d'entrée du pavillon d'escalier, monumentale, pourrait être un peu plus tardive (vers 1565). Les colonnes torses pourraient être une allusion à la monarchie, Charles IX ayant pris pour emblème des colonnes entrelacées :
La loggia :
Dans l'escalier, l'atlante prisonnier d'une gaine, avec son visage grimaçant, évoque les géants que Jules Romain a peints au palais du Té de Mantoue :
Le pavillon d'entrée et son portail :
Le détail des décorations montre deux Indiens d'Amérique, il était de bon ton pour un homme cultivé de montrer qu'il s'intéressait aux nouvelles du monde :
Admirez le soin porté à la réalisation du moindre détail :
Amérindien aux oreilles pointues et heurtoir de porte à tête de cheval finement ouvragé.
Le jeu bichromatique de la brique et de la pierre était recherché par les architectes de la Renaissance toulousaine, le blanc de la pierre s'enlevant particulièrement bien sur le rouge de la brique :
22 rue de la Dalbade.
Unique en son genre, le portail de l'hôtel Molinier a été élevé en 1556 pour Gaspard Molinier, conseiller au Parlement de Toulouse.
Conçu d'après un modèle du Livre extraordinaire de Serlio (1551), il témoigne de la rapidité avec laquelle les modèles prestigieux pouvaient être adaptés à Toulouse.
Orné de termes, de harpies, mascarons, cuirs, vases et guirlandes d'abondance d'esprit bellifontain, il est enrichi de plusieurs dizaines de plaques, cabochons, demi-sphères et de pointes de diamant en marbres de couleur, enchâssés dans la pierre à la manière de bijoux sertis.
On doit ces marbres à l'activité de Dominique Bertin, menuisier et architecte, grand connaisseur des Pyrénées qui y avait fait rouvrir plusieurs carrières romaines de marbre. Nommé "conducteur de marbre pour le roy", sur ordre d'Henri II il approvisionna en marbres dès 1553 de nombreux chantiers, parmi lesquels le Louvre mais aussi des chantiers locaux. Ces marbres de l'hôtel Molinier avaient donc la double qualité de renvoyer aux fastes de la Rome impériale et de s'accorder au goût le plus rare et le plus luxueux du souverain.
En contact avec les grands architectes royaux, Pierre Lescot, le Primatice, Philibert de l'Orme, Dominique Bertin était très au fait de la production architecturale et livresque de la Cour et contribua à la réactivité et à l'ambition du foyer toulousain. Il participa à une édition toulousaine de Vitruve.
C'est la porte délicate 8 du "Livre extraordinaire" de Sebastiano Serlio, publié en 1551, qui servit de modèle pour le portail de l'hôtel, mais des emprunts ont également été faits à d'autres portes de ce même livre pour offrir un mariage majestueux entre architecture savante, sculptures sophistiquées et polychromies fastueuses de pierre et de marbres.
Porte délicate 8 du Livre extraordinaire de Sebastiano Serlio (1551)
La devise stoïcienne SUSTINE ET ABSTINE, "supporte et abstiens-toi", est gravée dans le marbre avec la date (1556). Selon l'illustre jurisconsulte et professeur de droit Jean de Coras qui exerçait au XVIème siècle à l'Université de Toulouse, cette devise enseignait la patience en encourageant à supporter ce qui est pénible, et éloignait des vices et des passions en inculquant la tempérance. Deux aiguières anthropomorphes masculine et féminine richement ornées sont placées sous les deux marbres de la devise : symboles de patience, d'humilité, de tempérance et d'abstinence, elles symbolisent l'intégrité et l'honnêteté du magistrat. Ce discours caché n'était accessible qu'aux élites, le propriétaire aspirant à faire partie de ce cercle restreint. A un autre niveau de langage les colonnes jumelées, les sculptures, les marbres signifiaient l'honorabilité du propriétaire à tous ceux qui ne pouvaient saisir la portée des références savantes.
(Illustration tirée de l'exposition "Toulouse Renaissance" - 2018)
Ces termes sont clairement inspirés de la gravure de Veneziano :
Dans la cour : putti et guirlandes d'abondance.
20 rue des changes.
La première cour a été réaménagée entre 1554 et 1560 avec des fenêtres de style Renaissance. Il existe aussi des décors de la première Renaissance dans la deuxième cour (dont je n'ai pas de photo).
Sous les fenêtres Renaissance se trouvent des inscriptions religieuses en latin. La famille Delpech, dont plusieurs membres s'appelèrent Pierre (ce qui ne facilite pas leur identification), était très catholique et prit une part active aux guerres de religion.
Sous cette fenêtre, l'inscription dit : QUI TIMENT DOMINUS NON ERUNT INCREDIBILES VERBO ILLIUS, "Ceux qui craignent le Seigneur ne seront point incrédules à sa parole". La famille Delpech était très catholique, après avoir été apparenté à Pierre d'Assézat (par alliance), Pierre Delpech en devint un des ennemis les plus acharnés lors des guerres de religion.
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