Contexte : Jouée en mars 1923 à Copenhague, lors d’un tournoi. Friedrich Sämisch (blancs), un maître allemand réputé pour son jeu solide, affronte Aaron Nimzowitsch (noirs), l’un des plus grands théoriciens des échecs, fondateur de l’école hypermoderne et auteur de Mon Système.
Intérêt : Cette partie est un monument du zugzwang (terme allemand signifiant « contrainte à se mouvoir »). Nimzowitsch, avec un matériel inférieur (un pion de moins), parvient à créer une position où chaque coup possible des blancs aggrave leur situation, jusqu’à l’effondrement total. Contrairement aux parties immortelles précédentes fondées sur des sacrifices brillants, celle-ci illustre la domination positionnelle pure. Nimzowitsch lui-même la considérait comme l’un de ses plus beaux chefs-d’œuvre.
Ouverture Défense ouest-indienne — E17/E18
Résultat 0 – 1 (abandon / temps)
2 — Coups commentés
1 d4 - Ouverture par le pion dame.
Cf6 - Réponse hypermoderne : contrôle du centre par les pièces, non par les pions.
2 c4 - Sämisch contrôle d5 et prépare l'expansion centrale.
e6 - Nimzowitsch prépare le fianchetto du fou de dame.
3 Cf3 -
b6 - Début de la Défense ouest-indienne : fianchetto de l'aile dame.
4 g3 - Sämisch opte pour le fianchetto du fou roi, créant une structure solide.
Fb7 - Le fou noir s'installe sur la grande diagonale. C'est le « fantôme » que Nimzowitsch va diriger vers c4.
5 Fg2 -
Fe7 -
6 Cc3 -
O-O - Roque en sécurité.
7 O-O -
d5 - Les Noirs contestent enfin le centre.
8 Ce5 - Le cavalier s'avance en poste agressif.
c6 - Prophylaxie : bloque toute percée blanche en c5.
9 cxd5 -
cxd5 - La structure centrale se cristallise. Les noirs ont un centre solide.
10 Ff4 -
a6 - Nimzowitsch prépare …b5, avançant son pion de flanc pour gagner de l'espace côté dame.
11 Dc2 -
Cbd7 - Le cavalier se développe avec la menace de venir en c4 — le « fantôme » dont parlait Nimzowitsch.
12 Cxd7 - Sämisch sacrifie deux temps pour chasser le cavalier menaçant c4.
Cxd7 -
13 Cxc6 - Second échange pour éliminer le contrôle du centre noir.
Fxc6 - Le fou reprend, activant la grande diagonale.
14 h3? - Coup passif qui crée une faiblesse sur l'aile roi.
Dd7 - La dame se coordonne, visant l'aile roi.
15 Rh2 - Le roi se dégage… mais vers une case moins sûre.
Ch5 - Le cavalier bondit, attaquant le fou en f4 et visant g3.
16 Fd2 - Le fou recule. Les pièces blanches commencent leur longue retraite.
f5! - Coup puissant : verrouille l'aile roi et prépare le doublement des tours sur la colonne f.
17 Dd1 - La dame recule à sa case de départ — signe d'une position très passive.
b4 - Gain d'espace sur l'aile dame, repoussant le cavalier blanc.
18 Cb1 - Le cavalier recule à sa case initiale. Paralysie progressive.
Fb5 - Le fou s'active, clouant les pièces blanches.
19 Tg1 - Sämisch tente de préparer g4, mais il est trop tard.
Fd6 - Le fou s'installe sur une supercase, contrôlant e5 et h2.
20 e4 - Dernier coup actif de Sämisch, tentant de créer du contre-jeu.
fxe4! - Sacrifice du cavalier contre deux pions et le contrôle de la 7e rangée. Génial calcul.
21 Dxh5 - Les Blancs capturent le cavalier, mais leur position s'effondre.
Txf2 - La tour s'infiltre sur f2, menaçant le roi.
22 Dg5 -
Taf8 - La seconde tour entre en jeu — doublement redoutable.
23 Rh1 -
T8f5 - La tour chasse la dame, resserrant l'étau.
24 De3 -
Fd3 - Le fou s'empare de d3, ôtant c2 à la tour et b3 à la dame. Les Blancs sont étranglés.
25 Tce1 - Dernier coup blanc avant l'étouffement total.
h6!! - Le coup du zugzwang. Silencieux, sans menace immédiate apparente — mais les Blancs n'ont plus aucun coup acceptable. Toute pièce bougée perd du matériel. Sämisch réfléchit longuement et dépasse son temps.
Fin
0 – 1 Sämisch perd au temps, sans trouver de coup acceptable. Zugzwang complet.
3 — Points forts de la partie
★ 25…h6!! — le coup du siècle
Un coup apparemment banal qui place les Blancs en zugzwang absolu. Aucune pièce blanche ne peut bouger sans perte immédiate de matériel : la dame est clouée, les fous bloqués, les tours sans case, le cavalier inactif. Sämisch perd au temps.
♟ Le sacrifice de pièce au coup 20
20…fxe4! sacrifie le cavalier h5 pour obtenir deux pions, le contrôle de la colonne f et une 7e rangée irrésistible. Nimzowitsch écrit lui-même : « deux pions, la 7e rangée et une aile dame adverse inextricable — tout cela pour une seule pièce ! »
↑ Prophylaxie et restriction totale
Depuis le coup 8, Nimzowitsch restreint méthodiquement les pièces blanches. Chaque coup noir enlève une case à l'adversaire. Les cavaliers et fous blancs reculent jusqu'à leur rangée de départ avant même la fin du milieu de partie.
♞ Le « fantôme » en b7
Nimzowitsch nomme lui-même son fou en b7 « le fantôme » : sa menace latente de venir en c4 force Sämisch à sacrifier deux temps (coups 12–13) pour l'éloigner, déséquilibrant sa propre structure.
✗ Une partie méconnue en son temps
La partie passe inaperçue au tournoi et ne remporte aucun prix. C'est Nimzowitsch lui-même qui la fait connaître en 1925 dans le Wiener Schachzeitung, puis dans son livre Die Blockade — lui attribuant le nom « Immortelle du Zugzwang ».