Se questionner sur soi-même, son parcours, sa méthode et sa vision de l’enseignement. Plutôt qu’un discours d’autorité, proposons une conversation intérieure — sobre, ancrée dans l’expérience. Entre rigueur et bienveillance, esquisse d'une pédagogie fondée sur la clarté, la confiance et la joie d’apprendre.
Quel a été votre chemin vers l’enseignement ?
J’enseigne la philosophie, la littérature et le français depuis plus de vingt ans, après un premier parcours de journaliste dans la presse quotidienne. Très tôt, j’ai été attiré par les mots et le monde des idées.
Mon travail oscille entre deux exigences : la précision des « grammairiens » dont parle Cicéron, gardiens du texte et de sa justesse, et l’enquête du philosophe, qui cherche le pourquoi et le comment. Certaines « fautes » disent d’ailleurs une histoire : l’ombre du grec et du latin, la fameuse voie moyenne disparue en français. Entre ces deux pôles, je cherche la clarté.
Comment concevoir le rôle de professeur ?
La méthode que je préconise consiste à décomposer chaque difficulté en étapes simples et progressives, pour rendre chaque notion accessible et maîtrisable.
Je n’encourage pas la soumission à « l’autorité du professeur » : l’élève doit comprendre à quoi il est évalué et devenir l’acteur de son apprentissage.
L’enseignement n’a de sens que s’il rétablit la confiance : le plaisir d’apprendre est un moteur de rigueur, non une distraction.
Que recherchez-vous dans l’évaluation ?
J’invite mes élèves à se mettre, un instant, à la place du correcteur. Une bonne copie satisfait trois attentes :
1 La cohérence, logique du raisonnement ;
2 Le réseau lexical, qui prouve la maîtrise du champ d’étude ;
3 La bienveillance éditoriale, c’est-à-dire le soin de la forme.
Quand un correcteur se reconnaît dans une copie, la note devient naturellement excellente.
Qu’est-ce qui distingue, selon vous, un professeur particulier ?
C’est avant tout un accompagnateur. Beaucoup d’élèves ne manquent pas de savoirs, mais de confiance. Ma mission est de la restaurer, avant toute méthode.
Une fois cette confiance retrouvée, la méthode peut s’apprendre sereinement. Le plaisir de comprendre remplace la peur de l’erreur.
Comment abordez-vous la question des fautes ?
Comme un artisan à son ouvrage : un pâtissier qui rate un gâteau ne l’expose pas, il recommence. Il faut distinguer le temps de l’élaboration et celui de l’exposition.
Tant que le texte est en chantier, la faute est utile ; une fois le travail validé, elle doit disparaître.
J’encourage les élèves à m’envoyer leurs travaux par étapes ; nous corrigeons ensemble avant la version définitive. L’erreur cesse d’être une faute morale pour devenir un outil de progression.
Vous êtes critique envers la notation traditionnelle. Pourquoi ?
Parce qu’elle punit plus qu’elle n’encourage. Une note basse n’indique rien sinon la peur qu’elle produit.
De plus, elle dépend du contexte : un même devoir peut valoir 8 ici et 14 ailleurs.
Je préfère une logique de validation : un travail n’est noté que lorsqu’il atteint le niveau attendu.
Aucune note ne devrait être inférieure à 14 : soit la compétence est acquise, soit elle doit être retravaillée.
L’évaluation devient ainsi un levier de confiance et de plaisir, non une sanction.
Pensez-vous que le cadre de la classe ait encore un sens ?
L’élaboration du savoir se fait ailleurs : chez soi, dans la réflexion personnelle.
La classe traditionnelle, héritée du XIXᵉ siècle, répondait à un besoin d’ordre ; elle est aujourd’hui dépassée.
Je lui préfère l’atelier, lieu d’échange et d’expérimentation.
On y discute, on confronte, on élabore ensemble la manière dont le savoir s’exprime.
L’atelier redonne à l’apprentissage sa dimension collective et bienveillante.
Vous proposez de remplacer les devoirs par des projets. Pourquoi ?
Un devoir se subit, un projet se construit.
Le premier est hérité d’un modèle administratif ; le second mobilise la volonté, la créativité, la coopération.
Un projet engage l’élève dans un objectif à atteindre, souvent collectif.
On ne “rend” plus un travail : on réalise quelque chose. Le mot devoir appartient au passé ; projet ouvre vers l’avenir.
Qu’avez-vous appris de votre propre rapport à l’école ?
J’étais un élève étrange : à l’aise avec le difficile, maladroit avec le simple. On m’a un jour qualifié « d’inadapté social ». Cela m’a appris qu’aucune difficulté n’est un défaut, mais un profil d’intelligence.
On progresse à partir de ce que l’on est.
Quelle maxime résume votre vision de l'enseignement ?
Celle de Cicéron :
« L’autorité de ceux qui enseignent nuit généralement à ceux qui veulent apprendre. »
Enseigner, c’est rendre l’élève capable de s'élever et de s’effacer...