Elles ont dit, Non, il fait trop froid, nous rentrons. Nous sommes au Canastel, au bas du boulevard Gambetta. Une heure plus tôt, nous avons quitté une surprise-partie qui se tenait dans une rue voisine. Nous étions trois garçons et nous avons réussi à nous extraire de cette surprise-partie en emmenant trois filles, celles-ci jugeaient comme nous que la musique était médiocre, nous n’avons pas eu de mal à les convaincre, et d’abord nous sommes allés boire un chocolat au Canastel où nous avons nos habitudes. Un glacier tout d'inox et de glaces. Et comme, après le Canastel, nous leur proposons d’aller marcher sur la Promenade des Anglais où la nuit est épaisse comme de l'encre et où il y a des bancs, elles ont dit non, qu’elles rentraient chez elles. Nous sommes en hiver, c’est vrai qu’il fait froid. Alors, elles sont parties et nous restons entre garçons. Le souvenir porte sur ce qui se passe ensuite, c’est-à-dire à peu près rien, que des ombres. Les filles rentrent chez elles. En réalité, il y en a deux qui vont dormir chez la troisième, nous le savons, tandis que, pour nous, pas question de rentrer si tôt. C’est un thème du moment, elles rentrent chez elles où elles sont attendues, dans des appartements confortables, propres et bien éclairés, où elles vont revêtir leurs pyjamas, boire du lait et manger des biscuits, mettre un disque sur l’électrophone, échanger des confidences jusqu'au moment de s’endormir, tandis que, quant à nous, nous en sommes incapables, ou plutôt faut-il croire que cela nous est interdit. Le rôle qui nous revient consiste à errer dans les rues de la ville une bonne partie de la nuit pendant qu’elles dorment, ou qu’elles bavardent, ou qu’elles écoutent la radio, ou qu’elles lisent sous la lampe. Ainsi se répartissent nos rôles, à elles et à nous, ce qu’on appelle aujourd'hui des assignations de genre, et qu’on vienne après cela me parler de domination masculine. À quoi, il faut ajouter le paysage nocturne de la ville et la musique, les chansons que nous avons entendues pendant la surprise-partie, sur lesquelles nous avons dansé, et qui, quant à moi au moins, continueront de m’accompagner dans les heures qui vont suivre, là où j’irai me perdre, et sans doute aussi le parfum que portait l’une ou l’autre des filles avec qui j’ai dansé.