Quand je suis allé au Trocadéro [Musée ethnographique] c'était dégoûtant. Le marché aux puces. L'odeur. J'étais tout seul. Je voulais m'en aller. Je ne partais pas. Je restais. Je restais. J'ai compris qu'il m'arrivait quelque chose. Non ?
Les masques, ils n'Ă©taient pas des sculptures comme les autres. Pas du tout. Ils Ă©taient des choses magiques [...]. Tous les fĂ©tiches, ils servaient Ă la mĂȘme chose. Ils Ă©taient des armes. Pour aider les gens Ă ne plus ĂȘtre les sujets des esprits, Ă devenir indĂ©pendants. [...] Tout seul dans ce musĂ©e affreux, avec des masques, des poupĂ©es peaux-rouges, des mannequins poussiĂ©reux. Les demoiselles d'Avignon ont dĂ» arriver ce jour lĂ mais pas du tout Ă cause des formes : mais parce que c'Ă©tait ma premiĂšre toile d'exorcisme, oui.
Le masque, destinĂ© Ă dissimuler, reprĂ©senter ou imiter un visage, assure de nombreuses fonctions, variables selon les lieux et l'Ă©poque. Simple objet de divertissement ou associĂ© Ă un rite, Ćuvre d'art ou produit normalisĂ©, il se retrouve sur tous les continents. Il est tantĂŽt associĂ© Ă des festivitĂ©s , tantĂŽt Ă une fonction.
Le masque est un dĂ©guisement ou un objet en bois, en tissu, en cuir⊠qui permet Ă lâhomme de modifier son apparence, soit pour se cacher, soit pour exprimer sa croyance. Il existe depuis la nuit des temps au sein de la culture des peuples humains, si bien quâil est impossible de lui trouver une origine unique. Le chasseur nigĂ©rian a portĂ© un masque surmontĂ© dâune tĂȘte dâoiseau (le calao, le plus souvent) ou dâanimal (lâantilope) pour attraper ou tuer lâoiseau, lâanimal de son choix. Lâacteur grec, japonais ou encore italien sâest servi du masque pour changer son apparence. Le masque est aussi utilisĂ© sur diffĂ©rents continents, lors des carnavals pour divertir les spectateurs.
En Afrique, le masque revĂȘt le plus souvent un caractĂšre sacrĂ© et AndrĂ© Malraux a raison de comparer « la signification du masque dans la culture africaine Ă lâimportance des cathĂ©drales en Europe ». Le masque fait partie intĂ©grante de la vie sociale africaine. Il est toujours liĂ© Ă la religion de lâethnie qui le fabrique.
« Le masque africain nâest pas la fixation dâune expression humaine, câest une apparition » dĂ©clarait encore AndrĂ© Malraux. Les masques africains reflĂštent les traditions. Ils sont le pilier principal dâune ethnie ou dâun peuple, dont ils reprĂ©sentent la puissance incontestable. Ils permettent Ă la culture de leur milieu dâorigine de se construire.
Etant donnĂ© que les traditions varient dâun pays Ă lâautre et mĂȘme dâune ethnie Ă lâautre au sein dâune mĂȘme rĂ©publique, il est Ă©vident que le masque ne peut revĂȘtir sa pleine signification, que si nous le plaçons dans le contexte qui lâentoure.
Au BĂ©nin , il sâagit du costume dont il est un Ă©lĂ©ment, du « gris-gris », et du spectacle qui est le « carrefour » de plusieurs arts. Il est fait de musique, de chansons, de mime et de danse.
Il existe, au BĂ©nin, deux sortes de sociĂ©tĂ©s de masques : la sociĂ©tĂ© Ă moitiĂ© secrĂšte et la sociĂ©tĂ© secrĂšte. La premiĂšre est reprĂ©sentĂ©e par le guĂšlĂšdĂš et la deuxiĂšme par lâoro, le koutito et le zangbĂ©to. Les masques de ces sociĂ©tĂ©s sont fabriquĂ©s dans le pays, par des non initiĂ©s (pour le guĂšlĂšdĂš) et des initiĂ©s (pour lâoro, le koutito et le zangbĂ©to) sur la demande du chef de la sociĂ©tĂ© concernĂ©e. Ils sont utilisĂ©s dans diffĂ©rentes circonstances telles que : les cĂ©rĂ©monies annuelles des vodun de ces sociĂ©tĂ©s, celles de lâinitiation des nouveaux adhĂ©rents, les fĂȘtes agricoles, lâexorcisme des mauvais esprits, la guĂ©rison et le divertissement. Dans ce dernier cas, le porteur du masque se conduit en bouffon pour faire rire le public, mais cela ne signifie pas pour autant quâil rompt avec le monde des esprits.
Le masque, en transformant celui qui le porte, permet de concrĂ©tiser le surnaturel dans la vie des hommes. Le porteur laisse la place devant le double quâil anime, grĂące Ă sa sensibilitĂ©, son intuition et ses Ă©motions. Sa prĂ©sence est liĂ©e Ă la croyance de lâethnie dont il Ă©mane, en particulier Ă celle de lâimmortalitĂ© des dĂ©funts, - câest le cas des koutito ou Ă©gungun qui constituent la liaison entre le monde des vivants et celui des morts â Ă lâexistence des forces surnaturelles dont dĂ©pendent la vie de lâethnie, son organisation sociale et le bien-ĂȘtre de tout un chacun.[...]Â
Le masque joue Ă la fois un rĂŽle social et religieux dans la sociĂ©tĂ© africaine en utilisant des techniques théùtrales.Â
Ceux qui veulent apprĂ©hender la rĂ©alitĂ© du masque africain sont priĂ©s dâabandonner tout esprit cartĂ©sien.Â
Extrait de : Le masque dans la sociĂ©tĂ© bĂ©ninoise de Odile Puren Adda-BrancoÂ
Lâart primitif africain ne laisse personne indiffĂ©rent, il avive chez lâobservateur un large spectre dâĂ©motions allant de la sĂ©rĂ©nitĂ©, de lâĂ©merveillement jusqu'Ă la peur voire lâeffroi, mai le plus souvent une sensation indicible dâattraction et de perplexitĂ©. Cet art qui puise sa source dans le berceau de lâhumanitĂ© est toujours demeurĂ© immuable Ă travers les Ăąges, et ce malgrĂ© les vicissitudes bouillonnantes de lâhistoire du continent africain. Son message s'inscrit dans l'universalitĂ©.Chaque masque est comme un grimoire ouvert qui fascine, qui suscite la curiositĂ©, puis qui nous invite Ă le dĂ©crypter pour dĂ©couvrir de proche en proche le message rĂ©vĂ©lĂ©. Le sculpteur africain nâa pas la vanitĂ© de lâartiste contemporain qui Ă©prouve le besoin de signer son Ćuvre. En Afrique, lâĆuvre dâart nâest pas la propriĂ©tĂ© du sculpteur, mais est lâexpression dâune ethnie, dâun peuple, et de la divinitĂ© qui utilise la main habile de lâartiste pour dĂ©poser son Ă©tincelle spirituelle dans lâesprit du profane.
Si le continent africain abrite une grande variĂ©tĂ© de culture dont chacune se caractĂ©rise par son langage, ses traditions et ses formes artistiques, lâart africain dans son ensemble, englobe et embrasse Ă la fois histoire, philosophie, spiritualitĂ© et mythes. Il est porteur de lâĂąme de tout un continent. Lâart africain ne vise pas la reprĂ©sentation, lâimitation, ou la figuration mais la signification, la symbolique. Il transgresse la forme au profit de son contenu, de son sens ou de ce quâelle exprime. La beautĂ© de cet art vient de sa spĂ©cificitĂ©, lâĂ©motion qui sâen dĂ©gage, une esthĂ©tique du domaine de lâindicible, du domaine du ressenti, de la sensation du choc quâil provoque.
L'art africain accorde la primautĂ© Ă la fonction plus quâĂ la forme et en particulier dans certaines ethnies. En effet, la vie elle-mĂȘme, et dans toutes ses manifestations, est sous-tendue par une conception mystique et unificatrice du monde. Aussi la beautĂ© nâest elle jamais recherchĂ©e pour elle-mĂȘme. Elle est atteinte parce quâil y a un accord fondamental entre la pensĂ©e religieuse et lâobjet chargĂ© de lâexprimer ou de la servir. Elles sont faites par des artistes qui sont au service du culte des ancĂȘtres. On ne peut sĂ©parer la valeur plastique de son contexte social ou religieux. La quĂȘte ultime de cet art est de voir lâinvisible.
Le masque africain est entachĂ© de beaucoup dâignorance ou d'idĂ©es prĂ©conçues et de prĂ©jugĂ©s. Il est ni un accessoire de théùtre ni un objet d'art dĂ©coratif ou figuratif encore moins un objet de sorcellerie. C'est plutĂŽt un ĂȘtre sacrĂ© qui utilise le support matĂ©riel d'un homme, considĂ©rĂ© alors comme un gardien, pour apparaĂźtre et sâexprimer. Il ne reprĂ©sente pas un ĂȘtre: il est l'ĂȘtre.
Les masques sacrĂ©s reprĂ©sentent une divinitĂ©, une force. Ils dĂ©tiennent les pouvoirs religieux. Ils exercent une action propitiatoire Ă l'Ă©gard des puissances bĂ©nĂ©fiques (gĂ©nies, dieux secondaires) qui sont des intercesseurs, entre les hommes et une dĂ©itĂ© diffuse dans l'univers. Ils expriment la majestĂ©, la sagesse, le mystĂšre des forces surnaturelles qui les animent. Ils sont chargĂ©s de montrer l'invisible. Ils Ă©loignent les puissances du mal, ils protĂšgent les hommes des forces malĂ©fiques. Ils interviennent dans des cĂ©rĂ©monies : rites de passage, purification, sacrifice, initiation, conjuration... Ils jouent un rĂŽle essentiel dans le rĂ©tablissement de l'ordre social. Ils reprĂ©sentent des ancĂȘtres et Dieu, ils sont bons et justes. Ils punissent ceux qui apportent le dĂ©sordre et l'insĂ©curitĂ©. Ils sont les juges suprĂȘmes. Ils dĂ©tiennent les pouvoirs juridiques. Ils rĂšglent les litiges, les problĂšmes de familles, de clans, de tribus. Ces masques ne sortent que pour des Ă©vĂ©nements importants ou dans une enceinte privĂ©e et sacrĂ©e.
Les masques profanes sont reprĂ©sentĂ©s par une multitude de masques qui se produisent au moment des fĂȘtes de rĂ©jouissance. Il y a d'abord les masques de divertissement. Ils reprĂ©sentent les ancĂȘtres du clan de la famille, visant Ă attirer l'Ăąme de l'ancĂȘtre et Ă capitaliser sa puissance vitale. Immortels, ils sont dĂ©positaires du patrimoine culturel. Ainsi il leur appartient de raconter l'histoire, ils sont la mĂ©moire du peuple. Ils forment une sociĂ©tĂ© hiĂ©rarchisĂ©e, le masque sacrĂ© est au sommet entourĂ© par une cour d'autres masques. Il y a le masque guerrier qui est chargĂ© de la conquĂȘte et de la dĂ©fense du territoire. Il accompagne le masque sacrĂ© lorsqu'il sâagit de rendre la justice en cas de prĂ©judice. Lors de fĂȘtes, il est chargĂ© de surveiller les comportements de chacun pour dĂ©tecter les mauvais Ă©lĂ©ments. Puis il y a le masque griot, le compagnon fidĂšle du masque sacrĂ©. Il est un chanteur solitaire, il loue le masque sacrĂ©. Il y a aussi le masque espion, il Ă©coute, il observe, il rapporte au masque sacrĂ©. Il influence le masque sacrĂ© Ă ĂȘtre plus clĂ©ment. Et le masque chanteur est l'historien, le gĂ©nĂ©alogiste qui fait l'Ă©loge des hommes. Il est aussi danseur. Il anime toutes les fĂȘtes. Il est indispensable pour les rĂ©jouissances comme pour les funĂ©railles. Il est le virtuose de la danse, il a une forte vitalitĂ©. Il est trĂšs souvent accompagnĂ© du masque chanteur. Et enfin le masque mendiant: Il est Ă la fois en bas et en haut de la hiĂ©rarchie. Il est en quĂȘte de savoir. En attendant dâĂȘtre initiĂ© dans lâart de la danse, du chant, de la guerre, il distrait le monde par ses plaisanteries et ses mimes. Il va de case en case mendier des aliments. Le porteur de masque est initiĂ©. Son identitĂ© doit toujours rester inconnue. Sa personnalitĂ© s'efface complĂštement. Il n'est quâun support humain par lequel le masque devient accessible aux hommes.
Ces Ćuvres atteignent leur but lorsquâelles satisfont dâabord le sens esthĂ©tique ou un au-delĂ de lâesthĂ©tique, la vision dâun infini spirituel, la beautĂ© ou la terreur. Le masque pour ĂȘtre efficace devra ĂȘtre ravissant, tĂ©moigner dâune excellence dans lâexĂ©cution ou inversement manifester une sorte d'horreur sacrĂ©e. La forme stable n'est qu'un jeu de forces secrĂštes, de puissances vitales. L'Ă©tude esthĂ©tique de ces masques variĂ©s rĂ©vĂšle un intĂ©rĂȘt pour l'abstraction, pour l'Ă©puration des formes et pour les structurations savantes.
La tradition du port du masque remonte dans la nuit des temps et nous en trouvons des traces sur les fresques du Sahara (en Lybie) remontant Ă plus de 15.000 ans. Les premiers masques Ă©taient des masques animaux portĂ©s sur le haut de la tĂȘte, dont les cornes de bovidĂ©s Ă©taient l'Ă©lĂ©ment essentiel. Les danseurs et les danseuses s'en coiffaient et se cachaient sous des parures vĂ©gĂ©tales revĂȘtant, jambes, bras et bustes. L'important Ă©tait de communiquer avec les forces vitales et sacrĂ©es qui rĂ©gissent le monde et en assure la fĂ©conditĂ© et la continuitĂ©.
Les masques animaliers se diversifiĂšrent Ă partir de la renaissance du rĂŽle que l'animal joue dans son rapport avec l'homme. L'homme reconnaĂźt Ă cette Ă©poque dĂ©jĂ la longue antĂ©rioritĂ© de l'animal sur l'homme. DiffĂ©rents animaux jouent un grand rĂŽle dans les mythes crĂ©ateurs et les rites de divination. Ce n'est que plus tardivement que la fonction du masque se diversifia, qu'il devient signe d'appartenance Ă une sociĂ©tĂ© d'initiation, Ă la protection de la tribu et servit aux guĂ©risseurs qui, revĂȘtus d'un vĂȘtement chargĂ© de substances magiques et le visage recouvert d'un masque, assistaient le malade dans sa guĂ©rison. Les cornes animales et les masques mi-hommes mi-bĂȘtes subsistĂšrent longtemps et ce n'est que rĂ©cemment qu'ils deviennent humains, ils jouent toujours cependant le rĂŽle d'Ă©tablir une relation avec les forces irrationnelles que sont celles du sacrĂ©. Les parures dont les masques sont revĂȘtus ont des significations multiples: de dialoguer avec l'environnement, d'assurer la protection de la famille, d'accompagner les rituels d'initiations, de participer aux fĂȘtes de la moisson et aux fĂȘtes de la dĂ©livrance de l'influence du mort, de la guĂ©rison du malade...
Le masque est un vecteur essentiel de revendication d'une identité locale, généralement un personnage mythique bienfaiteur de la communauté... Il régit les collectivités. Il remplit à la fois une fonction religieuse, politique, économique, historique et thérapeutique.
- fonction religieuse car il assure la mĂ©diation entre dieu, les ancĂȘtres et les hommes. Il apparaĂźt dans les rites de passage. Il est protecteur contre les esprits malĂ©fiques. Plusieurs catĂ©gories de masques luttent activement contre la sorcellerie qui est le principal agent de tous les malheurs, maladies et flĂ©aux possibles. L'esprit associĂ© au masque possĂšde la facultĂ© de dĂ©tecter les sorciers et de les chasser. Cette fonction est souvent doublĂ©e d'une action punitive d'Ă©radication du mal. AprĂšs l'intervention masquĂ©e, les coupables tombent malades et peuvent mourir s'ils n'offrent pas les compensations rĂ©paratrices de leur faute, le plus souvent sous forme de sacrifices importants. Dans certains cas, le porteur lui-mĂȘme est choisi pour sa « double-vue » et ses capacitĂ©s Ă dĂ©celer les agents du mal. L'esprit du masque n'est alors plus utile que pour la punition Ă infliger.
- fonction politique car le masque garantit la hiĂ©rarchie sociale. Instance suprĂȘme pour le rĂšglement de tous les problĂšmes qui peuvent se poser Ă la communautĂ©. Il fait respecter l'ordre et la justice. Il intervient dans toutes les dĂ©cisions vitales. Lorsque le masque a parlĂ©, nul ne peut le contredire. Ses dĂ©cisions sont sans appel. Les hommes de pouvoir (rois, chefs et autres dignitaires) ont besoin de garantir leur dominance et de la consolider. L'aide de forces surnaturelles est bienvenue dans ce cadre et les apparitions masquĂ©es correspondent Ă l'intervention impressionnante et suggestive que les dirigeants affectionnent particuliĂšrement. Rien de tel pour maintenir la population Ă distance, dans la crainte et le respect, indĂ©fectiblement corvĂ©able et reconnaissante.
- fonction sociale car il veille Ă l'harmonie de la communautĂ©. Il assure la pĂ©rennitĂ© du savoir. Il assure le lien entre les ancĂȘtres et les vivants. Il apporte au village la bĂ©nĂ©diction des ancĂȘtres. Les masques assument rĂ©guliĂšrement un rĂŽle de police locale. Ils surveillent, donnent l'alerte, jugent ou punissent. L'implication d'un personnage masquĂ© dans cette fonction coercitive offre l'avantage de maintenir le « justicier » dans un anonymat confortable; il est plus aisĂ© de fustiger sans ĂȘtre reconnu. Par ailleurs, on devine aisĂ©ment que cette activitĂ© peut conduire Ă d'inĂ©vitables abus; le porteur sera donc choisi avec beaucoup de soin et lui-mĂȘme maintenu, dans l'exercice de ses fonctions, sous la surveillance et la vigilance de notables, dirigeants politiques et autres ritualistes importants.
- fonction culturelle et Ă©ducative car il est le dĂ©positaire de la culture dâune ethnie. Les hommes se succĂšdent, les peuples se dĂ©placent, la sociĂ©tĂ© Ă©volue, mais le masque reste depuis sa crĂ©ation le tĂ©moin de ces multiples changements et mutations. Il est donc la mĂ©moire qui peut rendre compte de lâĂ©volution du peuple. Les masques transmettent un savoir, enseignent des lignes de conduite, conseillent et influencent. Ils reprĂ©sentent des modĂšles admirables Ă suivre ou Ă approcher. Ils concentrent l'Ă©thique d'une sociĂ©tĂ©, soulignent les choses importantes Ă faire ou Ă Ă©viter. Dans leurs prestations, ils vĂ©hiculent de nombreux messages Ă lâadresse tous ou, au contraire, rĂ©servĂ©s Ă un public cible.
- fonction dâinitiation car les secrets liĂ©s Ă leur existence font partie des enseignements dĂ©livrĂ©s aux jeunes initiĂ©s. Les sociĂ©tĂ©s secrĂštes, le plus souvent masculines, font aussi appel aux masques au cours de leurs rituels spĂ©cifiques. Certaines d'entre elles comprennent de nombreux grades dont l'accĂšs est rĂ©gi par des cycles initiatiques. Le but poursuivi est la maĂźtrise d'une connaissance Ă©sotĂ©rique qui permet, notamment, la manipulation et le contrĂŽle des non initiĂ©s.
- fonction funĂ©raire car l'intervention des masques revĂȘt souvent un rĂŽle purificateur. La mort introduit une forme de dĂ©sĂ©quilibre dans la sociĂ©tĂ©. Elle est perçue comme une souillure qu'il convient de laver. Il vient chercher l'Ăąme du dĂ©funt pour la conduire au « royaume » des esprits Ă partir duquel elle pourra se transformer en puissance active et bĂ©nĂ©fique pour ses descendants.
Dans la majeure partie du continent africain, le masque reste encore de nos jours l'une des expressions privilĂ©giĂ©es qui a donnĂ© lieu Ă une impressionnante variĂ©tĂ© de formes, de matĂ©riaux et de styles. Cependant, il ne faut pas dissocier le masque africain du reste de son costume sans quoi on perd le sens gĂ©nĂ©ral du message. Le masque africain est Ă considĂ©rer non seulement dans sa dimension esthĂ©tique et artistique mais aussi dans sa fonctionnalitĂ© au sein de la sociĂ©tĂ© qui le crĂ©e et qui l'utilise dans un ensemble d'actes sacrĂ©s qui assurent son Ă©quilibre, objet d'une perpĂ©tuelle quĂȘte. Toutefois, dĂ©tachĂ© de son costume, de ses parures, de sa coiffure, dissociĂ© des accessoires de danse qui l'accompagnent et dont il ne constitue qu'un Ă©lĂ©ment, le masque perd incontestablement sa signification profonde.
Le masque est aussi maquillage, peinture corporelle, fibres, feuillages, peaux d'animaux, Ă©toffes, coiffures... tous Ă©lĂ©ments qui constituent un ensemble oĂč il s'insĂšre, dont il n'est qu'une partie, qui ont aussi leur signification, leur symbolique.
Le matĂ©riau de prĂ©dilection pour la majoritĂ© des masques africains est le bois. On recourt parfois Ă d'autres matiĂšres pour les rĂ©aliser : fibres vĂ©gĂ©tales, calebasse, peau, tissu rehaussĂ© parfois de perles, de coquillages, mĂ©taux, os, ivoire, rĂ©sine... Le choix de ces matiĂšres n'est pas le fait du hasard: elles sont choisies et associĂ©es en fonction de la sacralitĂ© du masque ou de la symbolique qu'il doit exprimer. Le sculpteur, crĂ©ateur de masques, travaille gĂ©nĂ©ralement Ă l'Ă©cart du village; il doit observer des interdits trĂšs stricts, subir parfois des purifications car il doit ĂȘtre exempt de toute souillure pour pouvoir mener son travail Ă bien, selon les rĂšgles. Le masque lui-mĂȘme est, Ă chaque utilisation, nettoyĂ© et repeint s'il s'agit d'un masque polychrome, car, dans ce cas, la peinture fait "vivre" le masque. En dehors des pĂ©riodes cĂ©rĂ©moniales, les masques sont conservĂ©s, soignĂ©s, surveillĂ©s et mĂȘme "nourris".
Les principaux foyers du masque se situent en Afrique occidentale et en Afrique centrale. Les formes varient selon les aires culturelles et les ethnies (gĂ©ographie des peuples). Quant aux usages et aux fonctions, ils correspondent principalement au cycle annuel des rites agraires (semailles, rĂ©coltes ...) et au cycle de la vie. Dans le cycle de la vie, deux Ă©vĂ©nements sont considĂ©rĂ©s comme essentiels : l'initiation et la mort. Lors des cĂ©rĂ©monies d'initiation des jeunes gens, les masques interviennent aux diffĂ©rentes Ă©tapes de celles-ci. Selon les ethnies, ils peuvent prĂ©sider la circoncision, intervenir comme maĂźtres initiateurs, rĂ©vĂ©lant aux profanes les connaissances nĂ©cessaires Ă leur formation technique, morale et sociale. A cette occasion, le masque est portĂ© par les maĂźtres de l'initiation et les profanes se voient confier le secret du masque. MatĂ©rialisation d'ĂȘtres surnaturels ou des ancĂȘtres, symbole du sacrĂ©, les masques prĂ©sident gĂ©nĂ©ralement aux levĂ©es de deuil. Ils interviennent Ă©galement pour Ă©carter les calamitĂ©s ou encore, en cas de litige, comme agents de contrĂŽle social. Dans certaines ethnies, ils sont l'apanage du pouvoir chef.
Symbolique de quelques couleurs des masques africains :
Le blanc : c'est une couleur de passage, le passage de la mort Ă la renaissance, la mutation d'un ĂȘtre. Elle est Ă©galement la couleur de Dieu (lien avec les ancĂȘtres), reprĂ©sentant la lumiĂšre, l'innocence, la puretĂ© et la droiture. Elle est fabriquĂ©e Ă partir du kaolin ou en pilant la craie (autrefois, on se servait de coquilles d'escargot, d'Ćufs, d'excrĂ©ment de lĂ©zard ou de serpent sacrĂ©). Dans certains villages du Nord du Nyari-Kwilu, le kaolin signifiait deuil, et l'on s'en servait pour "dĂ©corer" les tombes.Le noir : c'est une couleur nĂ©gative; elle reprĂ©sente la mort, l'anĂ©antissement, le mal, la sorcellerie et l'antisocial. Elle est fabriquĂ©e avec du charbon de bois ou du noir de fumĂ©e. En CĂŽte d'Ivoire, ce sont les feuilles ou les Ă©corces de lianes qui servaient Ă la concevoir. Il s'agit d'une valeur complĂ©mentaire chez les Igbo.Le rouge : le symbole est ambivalent. Elle reprĂ©sente le sang, le feu, le soleil, (et donc la chaleur), mais aussi la rĂ©intĂ©gration d'un ĂȘtre marginal, la fĂ©conditĂ© et le pouvoir. Le rouge foncĂ© reprĂ©sente les forces agressives et le sang impur. Elle est fabriquĂ©e Ă l'aide de substances minĂ©rales, sacrificielles (Ă l'origine, une noix de kola mĂąchĂ©e puis recrachĂ©e).Le jaune : c'est une valeur complĂ©mentaire chez les Igbo. Elle reprĂ©sente la paix, la sĂ©rĂ©nitĂ©, la fortune, l'espoir, la fertilitĂ©, l'Ă©ternitĂ©, mais aussi le dĂ©clin et l'annonce de la mort.Le bleu : c'est une couleur nĂ©gative qui reprĂ©sente la froideur, mais, paradoxalement, la puretĂ©, le rĂȘve et le repos terrestres.Le vert : reprĂ©sente la croissance, la nourriture et la virilitĂ©.L'ocre brun : c'est aussi une valeur complĂ©mentaire chez les Igbo.
Publié dans : Les Masques