Une production Paramount Pictures
Réalisé par Jim Abrahams, David Zucker & Jerry Zucker
Scénario de Jim Abrahams, David Zucker, Jerry Zucker & Martyn Burke
Musique par Maurice Jarre
Avec Val Kilmer, Lucy Gutteridge, Christopher Villiers, Michael Gough & Peter Cushing
Les Spoof Movies1, vous connaissez ? Mais si, notre génération on connaît surtout Scary Movie ou encore Johnny English. Ces films parodiques qui reprennent de manière comique, voire totalement ridicule, des œuvres cultes. Et si on prend Scary Movie, c’est un pur spoof movie à la sauce ZAZ. Un trio de cinéastes, non pas les créateurs du genre eux-mêmes, mais très certainement ceux qui l'ont démocratisé et qui ont créé un style à part entière, repris maintes et maintes fois tant leur succès a été phénoménal. Le succès en question ? Retour en 1980 avec le film Airplane! (Y a-t-il un pilote dans l’avion ? en bon français), puis, après, avec le film du jour : Top Secret!
Genèse d’un grand n’importe quoi
Le trio Jim Abrahams, David Zucker et son frère Jerry Zucker sont derrière Airplane!, une parodie des films catastrophes très en vogue dans les années 702. Le film joue sur l’exagération de la comédie avec des blagues burlesques, des actions absurdes, l’idiotie des personnages... et tout ça sans aucun temps mort pour le spectateur. Une approche de l’humour encore jamais vue à l'époque. Et ça marche ! Le film est un énorme succès, rapportant plus de 150 millions de dollars à travers le monde et devenant le 4ᵉ plus gros succès de l'année aux États-Unis.
Déjà durant la production d’Airplane!, le trio avait commencé à bosser sur leur prochain film : Top Secret! Un projet encore plus barré, un grand n’importe quoi assumé mêlant les films musicaux d’Elvis Presley et les films d'espionnage sur fond de Seconde Guerre mondiale. Pour vous la faire courte : Nick Rivers, une star de rock américaine, se retrouve embarqué malgré lui dans un complot de résistance contre le régime communiste de l'Allemagne de l’Est. C’est à peu près tout. Oui, l’intrigue est faible, voire quasi inexistante. Ce sont les réalisateurs eux-mêmes qui l’avouent. Leur manière d’écrire le film a été pour le moins atypique : pas d'histoire structurée, pas de développement de personnages. Ils écrivaient juste des blagues, des blagues, encore des blagues qu’ils imaginaient ensuite transposer à l’écran. Le trio savait pertinemment qu'ils cassaient tous les codes de la scénarisation classique. Une narration ultra pauvre, zéro arc narratif, des personnages volontairement caricaturaux. Tellement conscients de leur approche qu'ils se permettent même de l’autodérision dans le film avec la réplique d'Hillary : "Ça a l’air sorti d’un très mauvais film", avec les deux protagonistes cassant le 4ᵉ mur en regardant la caméra pour que le spectateur comprenne qu’on est en pleine méta-comédie.
Et s’il y en a un qui a souffert de cette approche, c’est Val Kilmer. Top Secret! était son tout premier film. Il était plein d'ambition, il voulait vraiment bien faire et apporter de la profondeur à son personnage. Sauf que ce n’était clairement pas le but du trio ZAZ. Ce qui a rendu quelques moments difficiles sur le tournage entre un jeune acteur motivé et des réalisateurs qui, eux, voulaient juste aligner gag sur gag sans se prendre au sérieux. Une première expérience un peu rude pour Val Kilmer, qui malgré tout, a su tirer son épingle du jeu et montrer son potentiel comique (et vocal) dès ses débuts.
Top Secret! n’a pas été simple non plus à vendre. La première version du film durait près de 2h, soit 120 minutes de blagues non-stop. Soit on en meurt de rire à la fin, soit ce sont les 2h les plus longues de votre vie. À une époque où une comédie dépassait rarement 1h30, c’était se tirer une balle dans le pied. L’équipe du film organise alors des projections tests dans plusieurs universités prestigieuses comme Harvard et Yale. Le verdict : c’est beaucoup trop long. Le film est raccourci à une durée plus classique de 1h30, ce qui sauve un peu les meubles. Ou pas, car même avant la sortie du film, la bande-annonce passe mal et ne donne pas envie aux gens d’aller le voir. Malgré toute l'énergie déployée, le film ne rencontre pas le même succès espéré qu'Airplane!. Il sort en pleine période estivale, face à des mastodontes comme Ghostbusters (1984), Gremlins (1984) ou encore Indiana Jones et le Temple maudit (1984) (c’est fou de savoir qu’en un été il y avait ces 3 films en même temps au cinéma) et peine à trouver son public. Le film fait 20 millions de dollars de recettes sur le sol américain, pour un budget estimé à 9 millions, une réelle déception face aux chiffres d’Airplane!. Certains critiques ne comprennent pas l’humour trop absurde, d’autres saluent la créativité, mais globalement, Top Secret! reste plus confidentiel. Cette déception marque aussi un tournant pour le trio ZAZ. Après ce film, chacun commence à prendre des chemins plus personnels, même s'ils collaboreront encore sur quelques projets, comme la célèbre trilogie The Naked Gun3.
Avec le temps, Top Secret! est devenu culte pour les fans d'humour absurde et pour ceux qui veulent voir les premiers pas d’un Val Kilmer aujourd’hui très regretté. Une œuvre à part, joyeusement bordélique, et qui nous donne envie de plonger dans son univers unique. Et je dois le dire, si j’ai choisi ce film c’est parce que c’est une des comédies les plus drôles que j’ai jamais vues.
1 Sous genre de la comédie qui se concentre sur la parodie d'autres films. (Pastiche en français)
2 Airplanes! est fortement inspiré du film catastrophe Zero Hour! (1957), jusqu'au titre comme vous pouvez le constater.
3 La trilogie : Y a-t-il un flic dans l'avion ? (1988), Y a-t-il un flic pour sauver le président ? (1991), Y a-t-il un flic pour sauver Hollywood ? (1994).
Le trio ZAZ : David Zucker, Jim Abrahams et Jerry Zucker à l'avant première du film Airplanes! (1980)
Un chef d'oeuvre de l'absurdement sérieux
Même si à l’écran le tout ressemble à un joyeux n’importe quoi, en réalité, si on se penche bien et qu’on active notre cerveau, les réalisateurs ont une maîtrise du tempo comique plutôt bluffante. Tout s’est fait dans un rythme conçu pour qu’on ne s’ennuie pas une seule seconde. S’il n’y a pas une blague dans le dialogue, elle est à l’écran, dans le décor. Il y a tellement d’éléments comiques au niveau visuel, de running gags, de références, qu’avec un seul visionnage on en loupe forcément quelques-uns. Ce qui rend chaque scène ultra riche, bien que pour certains peut-être too much. Des scènes soigneusement mises en scène, qu’on en oublie presque de relever l’ingéniosité tant le ridicule prend le dessus. Un exemple parfait est la scène de combat sous l’eau façon western. Rien que dans l’idée, c’est complètement insensé : 2 mecs qui se battent pendant 1 minute au ralenti sous l’eau alors que des cowboys jouent au poker juste à côté. Et pourtant, c’est tellement bien fait qu’on en est presque admiratif. Parce que oui, derrière ce délire aquatique, il y a un vrai travail d’ingéniosité technique. Toute la scène a été tournée en bassin, avec des câbles invisibles pour maintenir les acteurs, et surtout un découpage de l’action comme un vrai duel western. Ils pastichent même la cinématographie du genre qu'ils parodient. Le résultat en fait un combat aussi absurde qu’impressionnant.
Et c’est ça, la vraie force de Top Secret! : derrière l'humour à la chaîne, la mise en scène est ultra soignée. Le trio ZAZ ne balance pas des blagues au hasard : tout est chorégraphié, millimétré et réfléchi pour qu'on rigole tout en admirant l'absurdité du truc. Ils arrivent même à nous avoir avec des jeux de mouvement et des trompe-l'œil. Comme cette scène où un officier allemand répond à un téléphone, qui au premier abord paraît normal, sauf que le téléphone est énorme. Un détail complètement inutile à la scène, c’est juste pour la blague. Pareil avec le train et la gare : Nick Rivers arrive à une gare en Allemagne et en repartant on croit que le train avance, sauf que non, c’est la gare qui se déplace. Une inversion tellement débile et pourtant filmée avec tout le sérieux du monde, ce qui rend le moment hilarant. Pas mal de moments dans le film arrivent à nous avoir avec ces jeux de décalage : on nous montre quelque chose de classique, on commence à y croire, puis en une fraction de seconde, tout bascule dans le grand n’importe quoi en jouant sur les décors et les illusions d’optique. Et plus la mise en scène est "sérieuse", plus l’humour fonctionne parce que visuellement tout est crédible.
Un officier allemand répondant au téléphone surdimensioné avec l'effet de perspective. Top Secret! (1984) © Paramount Pictures
Un autre élément qui participe à rendre Top Secret! aussi crédible dans son absurdité, c’est le personnage de Nick Rivers et les chansons interprétées par Val Kilmer lui-même. Parce que oui, non seulement il tient le premier rôle de sa carrière, mais en plus, il chante toutes les chansons que son personnage interprète. Et franchement, il s’en sort tellement bien qu’on pourrait croire à de vraies musiques d’Elvis (j’abuse un petit peu mais c’est quand même pas mal). Les chansons pastichent parfaitement le style d'Elvis Presley : cette vibe pleine de swing, de voix de crooner et de refrains catchy. Mais là où c’est encore plus fort, c’est que les morceaux, même s’ils sonnent professionnels, sont en réalité complètement débiles dans leur contenu. Les paroles sont absurdes, les chorégraphies sont exagérées, les scènes musicales totalement déconnectées de toute logique et pourtant, tout est interprété avec un premier degré absolu. Tout comme, finalement, le personnage de Nick Rivers, qui, durant tout le film, reste sérieux et prend chaque chose au sérieux, comme si tout ce qui se passait autour de lui était parfaitement normal. Plus Nick est sérieux, plus ce qui l’entoure devient absurde et plus on se marre. Et quand on sait que Val Kilmer, pour son tout premier rôle au cinéma, voulait absolument bien faire en travaillant son jeu et en rendant son personnage crédible, ça rend son interprétation encore plus drôle, de manière ironique.
Sans le vouloir, il a créé une parodie de héros hollywoodien mélangée au rocker des années 50 et délivre une vraie performance d'acteur, en mode "je joue sérieusement dans un monde qui ne l’est pas du tout". Avec ce choix d’interpréter les chansons lui-même et de jouer Nick Rivers avec un tel sérieux, Val Kilmer est devenu, malgré lui, le point fort du film et ce qui le rend si spécial.
Nick Rivers qui chante et danse à la Evis dans un restaurant de l'Allemagne de l'Est. Top Secret! (1984) © Paramount Pictures
Impossible de parler de Top Secret! sans aborder le cœur même du projet : la parodie des films musicaux et des films d'espionnage, le tout sur fond de Seconde Guerre mondiale. Le trio ZAZ n’a pas simplement parodié deux genres, il a fusionné deux univers totalement différents : les comédies musicales adolescentes façon Elvis Presley4 et les films d'espionnage se déroulant pendant la Seconde Guerre mondiale, pour créer un film totalement inédit.
Du côté musical, l’influence du King est omniprésente. Nick Rivers est un pur produit de cette époque rock'n'roll : look parfait, coiffure banane, veste en cuir et regard perçant qui pastichent avec brio le style des années 50. Ils reprennent l'imagerie kitsch et lisse d'Elvis, mais la plongent dans des situations de plus en plus absurdes : concert dans une Allemagne communiste caricaturale, fans en transe et thèmes de guerre ultra-sérieux tournés en ridicule par des personnages complètement à côté de la plaque. Mais là où le film pousse encore plus loin ce contraste comique, c’est avec le choix complètement improbable de Maurice Jarre à la bande-son. Oui, Maurice Jarre, compositeur triple oscarisé pour Lawrence d’Arabie (1962), Docteur Jivago (1965) et La Route des Indes (1984). Un géant de la musique de film, habitué aux grandes fresques dramatiques, ici engagé pour rythmer des scènes dignes d’un cartoon. Et pourtant, c’est précisément ce décalage qui fonctionne à merveille. Là où on aurait pu s’attendre à une bande-son comique ou volontairement kitsch, il jongle entre des partitions sérieuses et les moments rocks. Comme s’il composait à la fois pour un grand film d’aventure et une comédie musical. Cette disproportion entre l’image et le son est tellement improbable qu’elle donne au film un cachet visuel et sonore unique. Comme si, à chaque instant, on devait se demander : est-ce que je suis en train de regarder un film sérieux ou une énorme blague ?
4 Peut-être que vous l'ignoriez mais Elvis Presley a joué dans une trentaine de films entre 1956 et 1969.
Hilary Flammond, Nigel, Nick Rivers et la résistance française préparant le sauvetage du professeur Flammond. Top Secret! (1984) © Paramount Pictures
Du côté de la parodie d'espionnage, le film détourne avec soin tous les codes des classiques de la Seconde Guerre mondiale : complots tordus, résistants héroïques, méchants aux accents allemands à couper au couteau. Les personnages-types sont exagérés à l’extrême, tout en se permettant de reprendre certains classiques du genre, comme lorsque Nick Rivers s’échappe à moto. Une séquence qui reprend évidemment Steve McQueen dans La Grande Évasion (1963). Là où ZAZ frappe fort, c’est qu’ils parodient avec soin. Ce n’est jamais un simple enchaînement gratuit de sketchs. Malgré ce que peuvent en penser certains critiques et même les membres du trio eux-mêmes. Il y a quand même un semblant d’histoire qui sert de fil conducteur (même si les blagues incessantes nous dévient constamment de l’intrigue). ZAZ ne cherche pas à exploser les genres, mais à les tordre jusqu’à l’absurde, pour mieux en rire.
Au final, le trio ZAZ a réussi à utiliser une recette brillante : traiter le ridicule avec un sérieux absolu. Une méthode qu’ils pousseront encore plus loin avec la trilogie The Naked Gun, devenant leur signature et la clé de leur succès.
Par rapport à d'autres spoof movies, Top Secret! se distingue par un humour beaucoup plus visuel, avec un travail minutieux sur les décors, les perspectives et la mise en scène qui relève presque du génie. Là où certains films du genre se contentent de gags dans les dialogues, ici, tout l’écran est mobilisé pour faire rire. En fin de compte, Top Secret! est resté dans l’ombre de son grand frère Airplane! et de ses successeurs, la trilogie The Naked Gun, mais avec le temps, il est devenu culte : un pilier du film parodique, une leçon de slapstick moderne et personnellement, un des films qui m’a fait le plus rire.
Un vrai modèle pour tous les futurs films du genre, qui tenteront de retrouver ce parfait équilibre entre parodie intelligente et grand n’importe quoi assumé.
Et rien que pour voir les premiers pas de Val Kilmer au cinéma, ça en vaut le coup. Paix à son âme.
Val Kilmer dans son tout premier rôle au cinéma dans Top Secret! (1984) © Paramount Pictures
Anecdotes :
L'acteur Peter Cushing joue ici son dernier rôle dans une production américaine
Val Kilmer a reçu son certificat de plongée pour réaliser sa scène du combat sous l'eau
Quand Nick Rivers se retouve en prison, on peut apercevoir une photo de la chanteuse Cher contre le mur. A cette époque, cette dernière et Val Kilmer sortait ensemble
Val Kilmer est arrivé à l'audition du film habillé, coiffé comme Elvis et s'est entrainé à chanter et danser comme Le King
Sources des images :
Sources des infos et anecdotes :
Par Marco Sanchez