Barberousse
De Frédéric à Hayreddin
(court extrait)
Code ISBN : 9798187736393
Code ISBN : 9798187736393
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Le capitaine se pencha par-dessus le plat-bord.
— « Prenez la chaloupe. Deux cruches chacun. Pas plus. »
Nikétas et Andronikos descendent et prennent les rames. Le jeune Léon, encore mal assuré sur ses jambes de marin, se charge des jarres vides. Puis, la chaloupe glisse entre les remous trompeurs, charriant des troncs, lents et lourds, vestiges d’une crue venue des montagnes. Nikétas, qui avait grandi sur les côtes de Phocée, garde un œil attentif sur l’eau.
— « Regardez, dit-il soudain. »
Quelque chose dérivait près de la rive, pris dans un contre-courant. Une masse sombre, irrégulière, tantôt engloutie, tantôt rendue à l’air.
— « Un tronc, dit Andronikos. »
Mais Nikétas secoua la tête.
— « Non. Ça bouge. »
Ils s’approchent à coups de rames prudents, la chaloupe frôlant les roseaux. Alors ils voient la barbe. Elle était rousse, emmêlée, lourde d’eau, étalée sur une poitrine qui se soulevait à peine. Un visage livide, barré de rides profondes, les yeux clos. L’homme portait encore des vêtements riches, mais gorgés d’eau, alourdis au point de le tirer vers le fond. Un manteau rouge sombre, une tunique épaisse, des bottes de cuir fin. Pas l’habit d’un pêcheur. Pas celui d’un paysan. Nikétas saute à l’eau sans réfléchir. Le froid lui mord les jambes. Il passe un bras sous les épaules du noyé, cherche un souffle. Il y en avait un. Faible. Brisé.
Andronikos se penche, attrape le col du manteau, tire de toutes ses forces. La chaloupe tangue dangereusement, mais le corps bascule à l’intérieur dans un bruit sourd, répandant de l’eau partout. Ils restent un instant immobiles, à le regarder. Quand il est couché à bord, il n’est déjà plus qu’un poids, une masse ruisselante. L’homme est massif malgré l’âge. Large d’épaules. La barbe, même souillée, a quelque chose de majestueux. Sur sa main gauche, une bague d’or terni porte un signe qu’Andronikos ne reconnaît pas. Peut-être un aigle stylisé.
Theodoros fut le premier à poser la main sur lui. Une main de potier, large, calleuse, habituée à jauger la résistance de la terre avant qu’elle ne cède.
— « Il respire. » dit simplement Andronikos.
On le coucha à l’ombre de la voile, sur des cordages roulés à la hâte.
— « Qui est-il ? » demanda Léon à voix basse, comme si le fleuve pouvait l’entendre.
Personne n’en savait rien. Et, tandis que le fleuve s’éloigne derrière eux, brun et traître, nul ne sait encore que l’Empire vient de perdre son empereur…
Constatant que l’homme est toujours vivant, Nikétas le débarrasse des restes de son armure, dégage la poitrine et l’enroule dans sa veste. L’homme remue faiblement. Ses doigts se crispent sur la tunique de Nikétas avec une force inattendue. La peau est glacée, bleutée par endroits. On le frotte, on souffle de l’air dans la bouche entrouverte. Une quinte de toux répondit, rauque, douloureuse. Ses poumons se vident dans une quinte atroce. L’air entre de nouveau, brûlant. Il tousse, crache de l’eau, et il est ramené à la vie.
Il veut parler. Aucun mot ne sort.
— « Il vit ! Il tient bon ! Il faut le ramener au navire, vite. » dit Andronikos.
Ils ramèrent en silence, haletants. Quand ils hissèrent le corps à bord de l’Ánemos tis Smýrnis[1], l’équipage se signa presque d’un même geste. Une fois sur le pont, Theodoros, le patron des potiers, et Dimitrios, le capitaine du navire, observent le noyé sans parler, touchent la bague, la barbe, le visage, puis l’un d’eux dit enfin.
— « Un grand seigneur, probablement. »
Ils le couchent près de la cargaison, sur des toiles grossières. On coupe ses bottes, on desserre ses vêtements. On le frictionne avec du sel et des linges secs. Kalôdios, le second, apporte du vin chaud mêlé de miel, qu’on tente de lui faire avaler goutte à goutte. Il est ensuite installé sur une sorte de matelas et recouvert d’une grosse toile. Autour de lui, des voix s’élèvent, rapides, nerveuses. Finalement, la chaloupe, qui était repartie chercher de l’eau douce, revient ayant noté une grande activité le long du fleuve.
— « Le vent tourne. Nous partirons dès qu’il se lèvera. »
— « Et lui ? » demanda Léon.
Theodoros pose la main sur l’épaule du jeune homme.
— « Lui… Dieu l’a remis à la mer. Et la mer nous l’a donné. Nous verrons bien pourquoi. »
L’Ánemos tis Smýrnis lève l’ancre avant que le soleil soit haut, laissant derrière lui, le fleuve continuait de charrier des branches, de la boue, et peut-être, déjà, la rumeur d’une mort impériale.
Pendant deux jours, l’homme ne fait que dormir. Son souffle irrégulier est parfois si faible que les marins approchent fréquemment l’oreille de sa bouche, craignant d’y entendre le silence. Theodoros lui fait régulièrement couler de l’eau entre les lèvres, goutte à goutte, comme on arrose une terre fendue par la sécheresse.
La mer est calme et l’Ánemos tis Smýrnis avance tranquillement vers Smyrne.
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[1] Vent-de-Smyrne.