En faisant des recherches sur ces événements, je me suis procuré deux exemplaires du "bulletin de la Section culturelle du syndicat d'initiatives de la Vallée de la Cisse" auprès d'Alain GAUTHIER, habitant de Chambon-sur-Cisse, village voisin de Molineuf. En 2023, il est secrétaire de Vallée de la Cisse qui est le successeur du syndicat d'initiatives de la Vallée de la Cisse, une association culturelle qui soutient l'histoire patrimoniale de la vallée de la Cisse. Alain a passé sa carrière de géomètre à analyser des cartes, des frontières et de la géographie. Son aide est inestimable. Nous avons commencé par la visualisation du LiDAR (Light Detection And Ranging) réalisé par l’université de Tours, sur la forêt de Blois et son interprétation. L'image de gauche est le LiDAR de l'étude de 2015, à droite une capture Google Maps 2023 de la même zone. Nous nous attendions à voir une dépression là où l'avion s'est écrasé, mais la découverte des cratères de bombe ajoute une autre dimension puisque le rapport de mission du 63e Escadron et la déclaration de Becker indiquent que le Robert Jenkins P47 avait largué ses bombes sur l'aérodrome du Breuil.
Témoignages de Docteurs Mornet
Jean MORNET a été médecin du village de 1958 à 1998 et maire de 1959 à 1977. Il a écrit un livre « Histoire d'un village - Molineuf » qui a été publié en 1968. Le texte à côté, copié du livre page 152, décrit un aviateur canadien abattu sur la commune par le DCA allemande. Dans une annexe, Il liste les noms sur le monument aux morts, dont celui du pilote canadien, JENKINS.
Marc DOUCET dans le 13ème bulletin de la Vallée de la Cisse décrit un témoin, le docteur Jacques MORNET qui a vu l'avion survoler les pins à "La Pie" et s'écraser à plat dans les arbres, son moteur tournant toujours. « La Pie » ne figure sur aucune carte, c'est un nom de canton bien connu des habitants qui situe la zone au sud-est du lieu du crash. La Pie est sur la trajectoire de vol depuis Blois.
Les petits trous de bombes
Alain et moi avons d'abord cru que les bombes à fragmentation provenaient de Robert Jenkins P47 pour plusieurs raisons :
On nous avait dit qu'ils venaient de son avion.
Nous ne pensions pas que Molineuf avait été bombardé pendant la guerre.
Les cratères se trouvent sur la trajectoire de vol empruntée par le P47 et ne sont qu'à 600 m des deux bombes de 115 kg.
Le texte en français est ici encore issu du livre du Dr Mornet. Le texte en surbrillance confirme que Molineuf a en fait été légèrement bombardé.
La photo montre une nacelle sous les ailes d'un P47 qui transporte 20 bombes à fragmentation. Celles-ci ont été mises en service en juillet 1944, mais selon le rapport de mission du 63e Escadron, chaque avion ne transportait que deux bombes de 115 kg. Il semble donc que les bombes ne proviennent pas de l'avion de Robert Jenkins (même si j'ai encore un léger doute).
Étude du terrain
La photo prise le 24 septembre 2023 est celle de l'auteur debout dans le cratère laissé par la bombe tribord de 115kg. Le cratère a une profondeur d'environ 1,7 m malgré la chute de feuilles pendant 79 ans.
L'avion lui-même a laissé deux dépressions qui ne sont pas très profondes, ce qui n'est certainement pas ce à quoi on pourrait s'attendre si un avion heurtait le sol à un angle prononcé. L'avion avait suffisamment de carburant pour encore 2 heures de vol, soit environ 570 litres. Cette quantité de carburant brûlée aurait brûlé la litière de feuilles accumulée sous le site d'impact et aurait augmenté la profondeur de la dépression.
Nous avons également visité le site des bombes à fragmentation, elles sont plus petites, à hauteur de poitrine avec un rayon plus petit, mais ont la même forme conique.
Les deux trous de bombes de 115kg sont espacés d’environ 42 mètres, bien plus loin que l’envergure d’un Thunderbolt. Il y a deux possibilités :
Robert a largué les bombes juste avant le crash.
Les ailes ont été arrachées de l'avion et les bombes ont atterri plus loin.
Comparaison des versions Américaine et Allemande
Marvin BECKER, dans sa déclaration, affirme que le problème avec l'avion de Robert a commencé avant qu'il ne bombarde en piqué l'aérodrome de Breuil et s'est aggravé une fois qu'il est sorti de la plongée. Le sens de déplacement aurait été du Breuil à Molineuf c'est à dire du nord au sud.
La carte donne une approximation de l'itinéraire emprunté selon les deux versions, Becker allant vers le sud depuis l'aérodrome du Breuil, HEATON et les Allemands le font aller vers l'ouest.
Le témoignage du Dr Mornet confirme que la route venait du sud-est, ce qui élimine de fait la version de Becker.
Alain, né deux ans seulement après la mort de Robert, fort de sa connaissance du terrain, m'assure que le sentiment parmi les anciens du village est que Robert a tourné vers le nord-ouest au tout dernier moment pour éviter de s'écraser sur le village de Molineuf. J'ai indiqué une ligne pointillée montrant une approximation de la trajectoire de vol de Robert.
J'ai essayé sur cette photo de donner une idée de la vue depuis le cockpit de Robert. Juste en face se trouve le village de Molineuf et la fin de la forêt. Il ne voulait pas s'écraser dans le village alors il s'est incliné vers la droite, larguant les bombes à fragmentation dans la vallée pour éviter qu'elles ne tombent sur le village. S'il avait continué tout droit, il aurait peut-être réussi à atterrir dans les vignes ou bien il aurait percuté Molineuf. Je crois qu'avec un courage remarquable, il a choisi d'éviter le village.
Explication des incohérences
La version allemande des événements a été oubliée après leur départ de Blois, un mois après que Robert ait été abattu et n'a été rendue publique que par Marc DOUCET et David McLAREN en 1997. Le rapport LiDAR a été réalisé en 2015. Alain GAUTHIER, au courant des deux et ayant réalisé des visites de terrain a fait des rapprochements mais ce n'est qu'en 2023, à la veille du 80e anniversaire, qu'elles sont documentées.
Avec ces évolutions récentes, la version américaine doit être remise en question. Le rapport de BECKER ne peut tout simplement pas être exact puisque les bombes n'ont pas été larguées sur l'aérodrome du Breuil. Cela ne veut pas dire pour autant que l'ensemble de son rapport est faux. Le MACR indique que l'avion est perdu en raison de : (inconnu) probablement une panne moteur. Les Allemands sont covaincus qu'ils ont abattu l'avion. Alors, que s'est-il passé ?