Parfait Mudasigana a travaillé comme stagiaire dans les rédactions de Radio Publique Africaine et de Radio Bonesha FM entre 2011 et 2014, avant de rejoindre Burundi Eco comme journaliste reporter. En 2015, il a couvert les manifestations contre le troisième mandat présidentiel de Pierre Nkurunziza, pendant lesquelles il a été physiquement agressé. À la suite de menaces, il a pris la route de l’exil au Rwanda, où il a intégré le groupe de journalistes travaillant pour Radio Inzamba, avec qui il a collaboré jusqu’à 2025. Dans son récit, il raconte les différentes difficultés vécues en tant que jeune journaliste au Burundi, et en tant que journaliste en exil, au Rwanda et ailleurs.
Depuis mon adolescence, j’ai toujours été fasciné par le pouvoir de la parole, par cette capacité unique qu’a un journaliste de faire jaillir la vérité là où règne le silence. Quand j’avais 16 ans, collé au transistor familial, j’écoutais les bulletins d’informations diffusés sur les ondes de la radiotélévision nationale du Burundi. Les voix qui résonnaient à l’antenne m’inspiraient profondément, au point que, sur les bancs de l’école secondaire, je rejouais les scènes journalistiques pendant les pièces théâtrales. Je mimais les voix radiophoniques les plus marquantes, et mes camarades de classe m’encourageaient, amusés, convaincus que j’étais déjà un journaliste en herbe.
Ce rêve d’enfance est devenu réalité en 2011, juste après mes études secondaires. J’ai eu la chance de croiser la route de celui qui est devenu mon mentor, parce qu’il m’a accompagné dans mes premiers pas vers le métier de journaliste en partageant son expérience et ses conseils : Esdras Ndikumana, un membre de ma famille, journaliste respecté et à l’époque correspondant de Radio France Internationale (RFI) au Burundi. Voyant ma passion, il m’a tendu la main et m’a permis d’effectuer un premier stage professionnel au service des nouvelles de la Radio Publique Africaine (RPA), l’une des stations les plus écoutées et influentes du pays à cette époque, où il avait travaillé pendant longtemps avant.
À la RPA, j’ai intégré une rédaction exceptionnelle, aux côtés de journalistes reconnus comme Domitille Kiramvu, Bob Rugurika, André Palice Ndimurukundo, Eric Manirakiza, Pascal Niyoyankunze, Carine Fyiroko, Kirura Marc, Gilbert Niyonkuru, Ines Gakiza et Josiane Muzaneza. Au début, j’étais intimidé par leur stature et leur expérience, mais leur esprit d’équipe, leur bienveillance et leur rigueur m’ont rapidement permis de trouver ma place au sein de la rédaction. J’ai appris à collecter l’information, à mener des interviews, à produire des reportages et à présenter les journaux parlés. J’ai découvert le rythme effréné du métier, l’urgence de l’information, la responsabilité de faire parler les sans-voix, et l’importance cruciale de la vérification des faits. Malgré notre implication sans faille, faute de moyens, la direction a malheureusement dû se séparer de six jeunes stagiaires, dont moi. Ce fut une grande désillusion. Mais la passion restait intacte.
Parallèlement, en 2011, j’ai poursuivi mes études à l’Université Lumière de Bujumbura, en communication, faute d’avoir une filière de journalisme au Burundi. Mes camarades universitaires me reconnaissaient grâce à ma voix sur les ondes, et certains me considéraient déjà comme une référence. Ma formation universitaire renforçait ma réflexion théorique, tandis que le terrain, pendant mon stage à la RPA, consolidait ma pratique. Au cours de ma formation académique, j’ai eu la chance d’avoir comme enseignant Frank Kaze, un journaliste de la radio Isanganiro que j’appréciais depuis des années, notamment pour son émission ‘Mosaïque’. Ses cours à l’université m’ont profondément marqué. Il nous apprenait comment présenter des journaux, et il nous encourageait à écouter activement la radio pour affiner nos compétences.
En 2012, j’ai intégré Radio Sans Frontières Bonesha FM pour un stage au service des programmes. Là, j’ai changé de registre : j’ai rejoint l’équipe de production d’émissions. J’ai conçu des programmes interactifs et engagés sur la société, la jeunesse, la gouvernance, la justice, tout en continuant à couvrir des sujets d’actualité. J’ai développé mes compétences en montage audio, en animation d’émissions en direct et en gestion des invités. J’ai côtoyé des journalistes chevronnés, comme Jean Nepo Bironkwa, Eloge Willy Kaneza, Diane Nininahazwe, Pierre Claver Niyonkuru, Prosper Nzisabira, Jean George Kibogora, Patrick Nduwimana, Raymond Nzimana et Léon Masengo. Une fois de plus, ces journalistes m’ont inspiré et accompagné dans mon développement professionnel en partageant leurs expériences, leurs conseils, leurs pratiques, leurs retours et à travers le travail collaboratif.
Après mon stage, encore une fois à cause de la mauvaise situation financière de la radio, je n’ai malheureusement pas été embauché par Radio Bonesha. En 2014, je me suis orienté vers Burundi Eco, un journal économique. Je me suis formé à la presse écrite grâce à Antoine Kaburahe, fondateur du groupe de presse Iwacu, qui a donné une formation accélérée aux nouvelles recrutes de Burundi Eco. C’est lui qui nous a appris à écrire un article pour la presse écrite, qui est bien différente de la presse radio. À Burundi Eco, pendant plus d’un an, je me suis confronté à des sujets souvent négligés : fiscalité, politiques publiques, agriculture de subsistance, obstacles à l’investissement. J’ai appris à manier les chiffres, à recouper les données, à déconstruire les discours officiels. Ce fut une école exigeante mais précieuse, qui affina ma plume et ma capacité d’analyse : la rédaction régulière d’articles m’a permis de renforcer mes capacités dans le traitement de l’information, la hiérarchisation des faits, et la mise en contexte des sujets journalistiques. J’ai rapidement compris que le métier ne se limitait pas à écrire. Entre la recherche d’informations fiables, la pression des délais à respecter et les premiers contacts parfois hésitants avec les sources, chaque article était un apprentissage. Une fois, après plusieurs heures d’enquête, j’ai dû entièrement revoir mon angle à la dernière minute ; une expérience difficile mais formatrice qui m’a appris l’importance de la rigueur et de l’adaptabilité.
Mais en 2015, tout a basculé. Le président Pierre Nkurunziza a annoncé sa candidature à un troisième mandat, en violation flagrante de la Constitution et de l’Accord d’Arusha*. Le pays s’est enflammé. En tant que journaliste, je me suis retrouvé au cœur des manifestations pacifiques, à documenter les violences policières, les arrestations arbitraires, les discours haineux. Mon micro était devenu une cible parce qu’il symbolisait la diffusion de l’information. Dans le climat de forte répression de cette crise politique , informer équivalait souvent à dénoncer, ce qui exposait les journalistes à des menaces, des intimidations et des violences. C’est à cette période que j’ai vécu l’un des épisodes les plus traumatisants de ma carrière. J’ai été violemment agressé par un colonel connu pour ses actions brutales contre les opposants. Cette agression n’était pas isolée : elle s’inscrivait dans une politique systémique de répression contre les journalistes indépendants. Ma vie étant directement menacée, en juillet 2015 j’ai été contraint de fuir le Burundi, avec une profonde douleur au cœur. Je laissais derrière moi ma terre natale, ma famille, mes collègues, tout un pan de ma vie.
Mais l’exil n’a pas brisé ma vocation. Avec d’autres confrères également en fuite, à Kigali, nous avons créé la Radio Inzamba – Agateka Kawe, une radio en ligne née de la nécessité de continuer à informer, même depuis l’étranger. De 2015 à 2025, j’ai été journaliste, producteur et présentateur dans cette radio. Sans moyens, nous étions polyvalents. À Kigali, nous logions loin du lieu d’enregistrement, souvent contraints de marcher plusieurs kilomètres à pied, parfois de nuit, pour enregistrer des journaux dans des studios rudimentaires. Les machines défaillantes, les fichiers corrompus, les enregistrements à refaire au beau milieu de la nuit : tout cela faisait partie de mon quotidien.
* Voir note 1 en bas de page.
En 2020, la pression politique s’est intensifiée. Le gouvernement burundais a demandé au Rwanda de nous interdire d’exercer notre métier*. La radio a décidé alors de délocaliser une petite équipe au Sénégal. C’est ainsi que moi, Frank Kaze et Prosper Nzisabira (Osso), en octobre 2021, avons été déployés à Dakar, dans l’urgence, sans aucun financement. À l’aéroport de Dakar, nous avons été retenus pendant plus de trois heures, interrogés, traités avec suspicion à cause de nos titres de voyage pour réfugiés. Pour les agents de l’immigration, il nous fallait des visas pour entrer au Sénégal, alors qu’à notre départ, personne ne nous l’avait exigé – et normalement, s’il y a un problème de visa, on n’est pas autorisé à embarquer. Grâce à l’intervention de défenseurs engagés, nous avons finalement pu entrer dans le pays. La directrice exécutive du Réseau interafricain pour les femmes, les médias, le genre et le développement (FAMEDEV), qui nous avait fourni une lettre d’invitation pour suivre une formation au Sénégal, a parlé avec les agents de l’immigration pour leur expliquer la situation. Ils nous ont laissés partir, après nous avoir « confisqué » nos titres de voyage et donné un document nous autorisant à entrer et séjourner au Sénégal. Puis, c’est grâce à un journaliste de renom, le gambien Gabriel Baglo, refugié au Sénégal depuis longtemps, que nous avons pu avoir un appartement à Cité Keur Gorgui, au centre de Dakar.
Mais à peine un mois après notre arrivée, une tragédie nous a frappés. Prosper Nzisabira est décédé brutalement d’une crise cardiaque dans notre appartement. Son décès nous a bouleversés profondément. Nous avons organisé son rapatriement vers Kigali avec l’aide de la communauté burundaise de Dakar. Malgré le choc, Frank Kaze et moi avons poursuivi notre travail jusqu’en janvier 2022, date à laquelle nous sommes retournés à Kigali, à court de ressources. Le jour même de notre départ du Sénégal, nous avons récupéré nos titres de voyage pour réfugiés laissés à l’aéroport.
De retour à Kigali, j’ai continué à travailler pour Inzamba – comme « correspondant », puisque nous ne pouvions plus émettre depuis le Rwanda. Toutefois, aussi à la suite de la pandémie de Covid-19, les financements se sont amenuisés, rendant notre survie de plus en plus difficile. Mais j’ai poursuivi, coûte que coûte. Car ce métier, je ne le faisais pas pour l’argent mais par devoir, par foi en l’information libre. Finalement, en mars 2025, contraint par l’extrême précarité, j’ai dû quitter la radio Inzamba pour chercher d’autres sources de revenus. Une page s’est tournée, douloureusement, mais pas la dernière.
* Des tensions ont existé depuis 2015 entre le Burundi et le Rwanda, accusé par le Burundi d’héberger des opposant·e·s politiques burundai·se·s. Dans le cadre d’un rapprochement entre les deux pays, en mars 2021, le Rwanda a demandé aux journalistes burundais.es en exil d’arrêter leurs activités sur le territoire rwandais.
Mes souvenirs liés à mon parcours professionnel de journaliste, depuis mon premier stage en 2011, sont faits de moments d’apprentissage intense, de difficultés parfois éprouvantes et d’anecdotes marquantes qui ont profondément façonné ma manière de concevoir ce métier.
À la Radio Publique Africaine (RPA), où j’ai effectué mon premier stage professionnel au service des nouvelles en 2011, mes débuts ont été particulièrement difficiles. Je découvrais un environnement exigeant, rythmé par des délais très courts et une pression constante liée à l’actualité. À cette époque, la réunion de rédaction commençait à 8 heures du matin et pouvait s’achever vers 10 heures, voire 11 heures. Les décisions prises durant cette réunion conditionnaient tout le travail de la journée.
J’étais souvent affecté aux reportages de terrain. Il fallait sortir rapidement, collecter l’information, réaliser les interviews, puis revenir à la rédaction pour préparer un lancement* destiné au journal de la mi-journée, diffusé à 12h30. Je devais impérativement transmettre ce lancement au plus tard à midi afin que le présentateur puisse le corriger ou l’adapter à son style. Or, à mes débuts, je ne maîtrisais pas encore les techniques de rédaction du lancement. Il m’arrivait donc de devoir le refaire plusieurs fois, sous le regard exigeant de mes encadreurs.
De retour à la station, je devais ensuite monter mon reportage : écrire le papier, intégrer les éléments sonores récoltés sur le terrain et produire un papier enrobé prêt à être diffusé. Cette étape était pour moi une véritable épreuve. Je subissais une pression extrême pour respecter les délais. Je me souviens que durant les trois premiers mois de mon stage, je passais de longues heures presque seul dans la salle de montage, essayant de réussir un montage propre et cohérent. Il m’arrivait de solliciter l’aide de collègues plus expérimentés, notamment Josiane Muzaneza, Bertrand Ngendakuriyo et d’autres, qui m’apportaient un précieux soutien pour terminer à temps.
Une anecdote reste gravée dans ma mémoire. Un jour, alors que j’étais sur le terrain pour un direct, un vent violent a emporté le bout de papier sur lequel j’avais noté mes idées. En une fraction de seconde, tout s’est envolé : le papier… et mes repères. Déstabilisé en plein direct, incapable de poursuivre, j’ai été contraint de couper l’appel en prétextant un problème de réseau mobile. Ce jour-là, j’ai compris, dans la gêne et la peur, l’importance de la préparation et de la maîtrise de soi à l’antenne.
* Le « lancement » est le texte d'introduction d’un sujet à lire par le présentateur du journal avant la diffusion du reportage.
À la radio Bonesha FM, les réalités étaient similaires. J’étais encore jeune dans le métier et je travaillais toujours sous pression. Je n’avais pas encore pleinement assimilé la notion que le journalisme exige à la fois rapidité dans la collecte de l’information et efficacité dans son traitement.
À Bonesha FM, j’étais non seulement reporter, mais aussi animateur à l’antenne. J’étais régulièrement affecté à l’ouverture de la radio, programmée à 5 heures du matin. Un chauffeur devait venir me chercher à mon domicile à 4 heures. Un vendredi reste inoubliable. Épuisé par le travail, je me suis profondément endormi. Le chauffeur est venu me prendre, m’a appelé à plusieurs reprises et a attendu longuement devant chez moi, en vain. Je ne me suis réveillé qu’à 6h25. En réalisant mon erreur, j’ai été profondément choqué et honteux. J’ai immédiatement appelé le chauffeur pour m’excuser. Il m’a expliqué qu’il avait dû, en urgence, appeler une collègue habitant dans un autre quartier afin de sauver l’antenne. Cet épisode m’a durablement marqué et m’a appris le sens de la responsabilité que suppose le direct.
En exil, à la radio Inzamba Agateka Kawe, les difficultés ont pris une autre dimension. Avec mes collègues, nous avons dû faire face à de graves contraintes, principalement liées au manque de moyens financiers. Au début, nous n’avions même pas de frais de déplacement pour nous rendre dans les locaux que l’Association des journalistes rwandais nous avait prêtés pour tenir nos réunions de rédaction. Nous parcourions chaque jour de longues distances à pied. Ce n’est que quelques mois plus tard que nous avons commencé à recevoir une modeste somme de 2 000 francs rwandais par journaliste présent au bureau. Cette situation a duré presque toute l’année 2016.
Nous ne disposions pas non plus de studio d’enregistrement. Lorsque le rédacteur en chef, Désiré Hatungimana, m’affectait à la réalisation d’une interview, je devais la faire par téléphone. Tous les bruits environnants étaient captés : circulation, voix, mouvements, rendant l’enregistrement très difficile. Trouver un endroit calme relevait souvent de l’impossible.
Une anecdote particulièrement marquante concerne la présentation du journal. Comme mes collègues, je tenais mes papiers à la main et, faute de studio, je m’enfermais dans une petite toilette pour enregistrer le journal. Il arrivait que les papiers tombent par terre, parfois dans de l’eau ou des saletés, m’obligeant à recommencer le lancement. Ces toilettes appartenaient à un restaurant fréquenté par des journalistes rwandais. Il fallait régulièrement interrompre l’enregistrement, attendre que quelqu’un termine d’y entrer, ou recommencer à cause des bruits provenant des toilettes voisines. Malgré l’humiliation et la fatigue, nous continuions.
Après près de deux années de ces conditions extrêmement difficiles, un journaliste rwandais nous a apporté une aide décisive en nous offrant un espace dans le studio de sa télévision. Ce fut un immense soulagement. Nous pouvions enfin présenter le journal dans des conditions proches de celles que nous connaissions auparavant au Burundi.
Mais les difficultés ne s’arrêtaient pas là. Il arrivait qu’après une présentation du journal, nous découvrions que l’enregistrement avait été corrompu par des virus informatiques. Parfois, le technicien de la radio ne s’en rendait compte que bien plus tard, nous obligeant à retourner au studio pour enregistrer à nouveau le journal. Quand cela arrivait, après avoir réenregistré le journal, je quittais parfois le studio à minuit et rentrais chez moi à pied, sur une distance d’environ cinq kilomètres, souvent sous la pluie.
À partir de 2018, la situation s’est progressivement améliorée grâce à l’appui financier de différentes ONGs. Nous avons pu équiper un véritable studio et poursuivre notre mission d’information dans des conditions plus dignes, tout en étant rémunérés. Mais ce répit n’a pas duré. En 2021, nous avons été contraints d’arrêter notre travail au Rwanda et fermer définitivement notre studio.
Tous ces souvenirs, faits de souffrance, d’apprentissage et de solidarité, témoignent d’un parcours où chaque difficulté a renforcé ma conviction que le journalisme, surtout en contexte de crise et d’exil, est avant tout un engagement personnel.
(Ce texte ne suit pas une interview. Il a été proposé par le journaliste, puis amélioré, finalisé et validé à distance, par des échanges en ligne. Il a été publié le 21 février 2026)
1. Pierre Nkurunziza est devenu président de la République en 2005. Deux mandats présidentiels étaient permis par la Constitution de 2005. Pour le CNDD-FDD, puisqu’en 2005 Nkurunziza avait été élu par le parlement et non par le peuple, le premier mandat du président était effectivement celui de 2010 à 2015, donc en 2015, il pouvait commencer son deuxième mandat.