Articles / L'évolution du port / L'affaire de l'écluse / Compte rendu de M. Rouaze
Articles / L'évolution du port / L'affaire de l'écluse / Compte rendu de M. Rouaze
La suite avec le récit de Marcel ROUAZE
Marcel Rouaze, ingénieur des travaux publics de l'État, a été chargé dès 1927 de la conduite de différents travaux importants concernant le port du Légué. En 1940, avec l'arrivée des Allemands, il s'engage dans des actions de résistance individuelle puis est recruté par un réseau en avril 1943. Il a publié ses souvenirs de résistance pour la période juin 1940 -août 1944. Marcel Rouaze avait par ailleurs fait la grande guerre 1914-1918 où il a été blessé et a vécu de 1897 à 1992.
Nous reprenons ici sa relation concernant le départ des Allemands du Légué en août 1944, où malgré son action et celle de ses camarades, la destruction partielle de l'écluse du Légué ne put être évitée.
Dans toute la mesure du possible, la typographie et la présentation ont été conservées.
Extrait de "Carnet d'un résistant" par Marcel Rouaze.
(consultable notamment à la Médiathèque MALRAUX - SAINT-BRIEUC ou aux Archives Départementales – cote 1J91)
5 août 1944 – L'écluse
En juin 1944, j'apprends que les Allemands ont l'intention de recevoir des vedettes rapides et des sous-marins au Légué.
Il faut empêcher cela. Il n'y a qu'un moyen, faire sauter les portes de l'écluse.
Quatre poignées de plastic, un par collier et ce sera fait. Les dégâts seront minimes, mais la réfection des colliers et surtout leur mise en place demanderont plusieurs semaines.
J'ai pris mes dispositions à cet effet. Pierre viendra m'aider. D'autre part par l'intermédiaire d'Henry, j'ai fourni à Jean Robert, qui exerce une grande activité dans le Sud-Ouest du département, un dessin des colliers et des indications précises sur la façon de procéder. Jean Robert est en relation avec des Officiers parachutés. Ils pourront nous aider en cas de besoin.
Juin se passe et pas un seul bateau Boche n'est entré au port.
Dès le début de Juillet, les Fritz installent un poste de garde à l'écluse. Sous la direction d'un Feldwebel artificier ils commencent le forage de huit grands trous de mines sur les terre-pleins du bajoyer et du quai d'attente.
Il y a un trou par vantail ; un sur chaque rive dans le milieu de la longueur des bajoyers et trois le long du quai d'attente. Chaque trou reçoit de cinquante à cinq cents kilos de dynamite. Les charges sont contenues dans des fûts métalliques dont les inscriptions, en français, révèlent les caractéristiques. Au-dessus de chaque charge, établis à 5 mètres environ de profondeur, ils établissent une cheminée faite de tuyaux en ciment, par où ils descendront le système de mise à feu.
Ils ont protégé l'écluse par un réseau de barbelés. Au centre se trouve la porte. Jours et nuits, les sentinelles veillent, elles ont reçu l'ordre de tirer sur tout suspect.
De nuit, l'une d'elles entendant un bruit anormal, fait feu. La balle a brisé les glaces d'un abri des treuils de manœuvre des portes ; pourtant le bruit n'était assuré que par une chaîne agitée par le vent.
J'ai du renverser mes batteries. Après avoir envisagé le sabotage des portes il faut maintenant tout tenter pour les protéger.
J'ai établi un plan et j'en ai discuté avec Pierre (Le Gorrec). Au moment opportun nous attaquerons le poste et une fois maîtres de l'écluse nous empêcherons la mise à feu des mines en remplissant partiellement les cheminées avec du sable et du ciment. Il nous faudra aussi neutraliser des mines dont je soupçonne l'existence près du poste de garde.
Cette opération ne devra pas être menée trop tôt, car les allemandes pourraient en quelques heures déboucher les cheminées et réaliser leurs desseins.
Le 7 juillet Pierre est tué et ses projets s'en vont à l'eau. Je me mets alors en rapport avec d'autres organisations de résistances et particulièrement avec le maquis de Plésidy. Un rendez-vous est pris au garage Janvier pour le Lundi 31 Juillet, mais le Jeudi 27 ce maquis doit soutenir une lutte sévère contre les Boches, il est obligé de se replier après avoir tué 132 allemands et blessé plus de 300. Le Capitaine que j'attendais n'a pu venir au rendez-vous.
Je remets alors une documentation précise à un agent qui dit appartenir au 2ème bureau français. Il la transmet à une autre organisation. Mais celle-ci, malgré tout mon espoir fait le mort.
Le maire de Plérin, aidé par quelques francs-tireurs, veut lui aussi tenter un coup de main. L'affaire est amorcée dans la nuit du 2 au 3 Août mais elle est arrêtée dès son début. A mon avis elle n'aurait servi à rien, le moment étant prématuré.
Le maire m'avait confié une bouteille d'alcool contenant un soporifique. Elle était destinée aux Allemands du poste afin que, ceux-ci étant endormis, l'action puisse se faire sans bruit et sans dommage pour personne.
Malheureusement les Boches, qui devaient se méfier, ne goûtèrent pas à l'alcool.
La réussite d'un coup de main était rendue difficile par la présence d'une batterie de la D.C.A. installée sur les hauteurs d'un coteau dominant l'écluse ; ses trois pièces pouvaient la prendre d'enfilade.
La situation s'aggrave encore dans la journée du 3 Août par l'arrivée de quatre bateaux D.C.A. venus de St-Malo avec des troupes, et, le 4 Août au matin par l'arrivée d'une vedette rapide qui s'amarra près de l'écluse.
J'ai compté avec les mitrailleuses 48 pièces à feu prêtes à entrer en action.
Mais voilà que dans la soirée du 4 Août j'entends de chez moi de violentes explosions venant du port. Je cours au Tertre Aubé. Ce sont les munitions de la batterie de D.C.A. qui sautent au-dessus du déversoir ; de petits bâtiments s'effondrent dans les flammes. Les artilleurs sont partis avec leurs pièces.
Tiens : les 4 bateaux de D.C.A. et la vedette rapide quittent aussi le port. Je les vois dans mes jumelles se diriger vers l'écluse. Ils ouvrent le feu je ne sais sur quoi ?
Le moment d'agir est venu puisqu'il ne reste plus que le poste de garde de l'écluse et la Kriegsmarine du phare.
Je vais au domicile du commandant de gendarmerie et lui expose la situation. Je lui demande de me fournir des hommes pour tenter un coup de main.
Il accepte et nous partons pour la caserne. Je suis encadré par le commandant et son ordonnance le gendarme Le Meur. Tous deux ont la main à la poche droite de leur tunique et dans cette poche se trouve leur révolver. La circulation n'est pas sûre aussi les rues sont désertes. Quant à moi, j'ai l'air d'un prisonnier entre deux gardiens.
Le Commandant appelle le brigadier Laisne, Capitaine F.F.I., avec qui j'ai déjà eu des contacts en vue du coup de main. Il lui faut quatre hommes mais ils habitent la caserne Guébriant près de la gare. Leur rassemblement demande un certain temps.
Je décide de partir immédiatement en éclaireur au Légué ; les gendarmes me rejoindront à la passerelle du déversoir. Je file à fond de train.
Cinq gendarmes et moi-même contre le poste de garde qui est bien armé et nous n'avons que des révolvers. Sil la bagarre se déclenche il faudra être en nombre.
Arrivé près du pont tournant, j'aperçois deux hommes. J'estime que les dés sont jetés aussi je vais à eux.
Dites donc vous n'auriez pas vu des gars de la Résistance par là. Ils n'ont vu personne.
J'arrive au déversoir. Deux jeunes gens viennent en sens inverse. Je leur pose la même question qu'aux deux autres. C'est pourquoi ? qui êtes-vous ?
Je suis l'ingénieur du Légué. Nous devons tout à l'heure tenter un coup de main contre le poste allemand de l'écluse, mais je n'ai trouvé jusqu'ici que cinq gendarmes pour m'aider, il nous faudrait du renfort.
Si c'est cela, c'est différent. Venez avec nous.
À cent mètres nous rencontrons un groupe d'hommes. Il y a là le Maire de Plérin M. Rose, Gallais, le pharmacien de la place de la Grille, le Commandant Branchoux, grand résistant de GUINGAMP et une demi-douzaine de jeunes du maquis. Ils viennent aussi pour tenter un coup de main contre l'écluse.
Le Maire de Plérin a eu maintes fois des histoires avec les Allemands pour leur avoir refusé les réquisitions exigées. Depuis le débarquement c'est lui, qui personnellement a assuré le ravitaillement en farine de sa commune. Il est allé un soir jusqu'à nous enlever un camion dont Guenée lui refusait le prêt. Il a fait comme d'habitude son voyage de farine pendant la nuit et a remis le camion en place dès son retour. J'ai feint de ne m'être aperçu de rien.
Le pharmacien a été arrêté deux fois par les Boches. Le commandant Branchoux, je le saurai plus tard, est un des personnages les plus actifs du réseau d'évasion Shelburn qui, en huit fois, a fait évader de France par l'anse Cochat en Plouha, 141 aviateurs alliés en les faisant embarquer de nuit pour l'Angleterre.
Les grilles du déversoir sont fermées à clef.
En attendant l'arrivée des gendarmes je vais les escalader et aller prendre au garage une clef qui me permettra de les ouvrir.
Il fait un clair de lune splendide, aussi, je m'aventure dans l'île qu'avec précaution. Le silence est total si ce n'est, venant de l'écluse toute proche le bruit rythmé du pas des sentinelles allemandes qui vont et viennent. Je vais à pas feutrés, s'accroupissant dans les zones de lumières et me redressant dans les pans d'ombre.
Une brèche a été faite dans la porte du garage par les matelots de la vedette rapide. Je me glisse par là dans l'atelier. A tâtons je trouve une clef que je crois être la bonne et je sors.
Mais voilà qu'un vacarme épouvantable retentit. J'ai frappé du pied les planches disjointes de la brèche et elles se sont écroulées. Pendant quelques minutes je reste immobile l'oreille tendue. Je ne saisis que le bruit régulier du pas des sentinelles. Tout parait aller bien. Je pars.
J'arrive au déversoir. Malheur, la clef n'est pas la bonne, je dois retourner au garage.
Un maquisard s'offre à m'accompagner. Il vaut mieux être deux pour se protéger d'une attaque éventuelle des allemands. J'accepte.
Il escalade à son tour la grille et nous partons en usant des mêmes précautions que j'avais déjà prises. Cette fois je mets la main sur la bonne clef.
Les gendarmes sont arrivés. Le Maire, le Pharmacien et quatre gendarmes restent au déversoir afin de couper la route aux renforts allemands qui pourraient venir. Deux jeunes gens passent sur la rive droite du port où la présence de sentinelles est signalée près de l'écluse.
J'envoie deux hommes à la cote Jaspa couper le téléphone qui relie le corps de garde à la Kriegsmarine. Ils reviennent bientôt "mission accomplie". Il a été décidé d'agir d'abord par la ruse.
Je vais éveiller l'officier de port français, M. Basile, que les Allemands du corps de garde connaissent bien. Il occupe seul sa maison à quarante mètres des barbelés.
Je lui explique ce qu'on attend de lui. Je lui rappelle que depuis quelques jours, je lui ai recommandé d'avoir de nombreux contacts avec les soldats du poste de garde, car il faut qu'ils aient confiance en lui. Maintenant le moment est venu d'aller les trouver et de faire l'impossible pour attirer le chef chez lui sous prétexte que je veux lui parler d'une chose grave pour la Kriegsmarine.
S'il vient, nous nous emparerons de lui et lui emprunterons ses armes et ses vêtements à moins qu'il préfère appeler ses camarades et les inviter à se rendre. Dans la négative, c'est revêtu de son uniforme que je pénètrerai dans l'enceinte des barbelés et que j'agirai par surprise.
L'officier de port hésite. Les risques sont évidemment très grands.
- Mais Monsieur, vous ne pouvez pas reculer. Vous ne vous rendez donc pas compte que vous avez deux révolvers dans le dos ?
Je me penche.
Deux révolvers sont appuyés sur les reins de Basile. D'un revers de main je rabats les armes.
- Pas de blagues, hein, il y en a un qui commande ici, c'est moi. Ramassez çà.
Basile se décide à accomplir sa mission.
Il retourne chez lui et ostensiblement allume et éteint l'électricité, puis il sort en faisant claquer ses sabots de bois. Il approche de l'écluse.
Halt ! Halt ! Ici Basile, officier de port.
Güt ! Güt : Komme hier !
Nous entendons un bruit de voix, mais nous ne distinguons pas les paroles.
Basile revient, il est seul.
Les Allemands n'ont pas voulu le suivre.
Au lieu de s'en tenir strictement à ce que je lui demandais il a cru bien faire en disant aux boches : "vous n'entendez pas des bruits suspects ? On dirait des mitraillettes, venez avec moi, nous allons aller voir".
Nein ! Nein ! Ce sont les munitions de la batterie de D.C.A. qui continuent à sauter. Ils ont refusé de quitter l'abri de leurs barbelés.
Les résistants et moi sommes tapis dans l'herbe à toucher les fils, je leur demande d'attaquer. Ils me répondent ne pas connaitre suffisamment les lieux. j'irai devant en rampant, vous n'aurez qu'à suivre, je vous conduirai jusque dans le poste.
Ils estiment ne pas être suffisamment armés. Je sens que la gravité du moment les impressionne.
Je leur explique à voix basse. Nous sommes dans une île ; la mer est basse. En cas d'attaque des Allemands qui ne peut se faire que par la passerelle du déversoir, nous n'aurons aucune possibilité de repli, car des bancs de vase très molle nous séparent de la terre ferme ; nous ne pourrons pas les franchir.
Il faut donc agir sans bruit et tomber à l'improviste sur le dos des sentinelles et des hommes du poste. Il faut à tout prix éviter les coups de feu afin de pas alerter la Kriegsmarine qui compte au moins cinq cents hommes avec les renforts qu'elle a reçus de Saint-Malo. Il n'y a rien à faire pour les décider à attaquer. Le brigadier Laisné, me dit : "Nous ne sommes pas en nombre. De gros renforts F.F.I. sont attendus cette nuit. Demain nous attaquerons en force".
J'insiste, mais en vain. Il faut donc se retirer.
Je prends rendez-vous avec le pharmacien, M. Gallais, pour dix heures le lendemain matin, chez lui.
Les renforts attendus ne sont pas venus.
Nous savons que les F.F.I. sont accrochés dans le sud où ils mènent la vie dure aux colonnes ennemies qui se dirigent vers Lorient. Branchoux est avec le pharmacien. Nous décidons de remettre aux Allemands de l'écluse un ultimatum rédigé dans leur langue.
Je m'offre à porter l'ultimatum.
Nous le rédigeons aussitôt : "le Commandant de la Résistance à Saint-Brieuc vous donne l'ordre de vous rendre. Si vous vous rendez vous aurez la vie sauve, vous serez bien traités et votre retour en Allemagne vous sera assuré. Si vous refusez de vous rendre vous serez punis de mort."
Une jeune fille qui habite dans la maison du pharmacien traduit le message aux Allemands.
Branchoux doit rejoindre immédiatement Guingamp, Gallais et moi descendons au Légué.
Au déversoir nous trouvons le Maire de Plérin M. Rose, deux lieutenant F.F.I. Maillard et Le Balch, et deux jeunes gens de Saint-Brieuc dont un se nomme Le Garcon. Aucun d'eux n'a d'arme.
À ma grande surprise, le pharmacien nous quitte pour se rendre dit-il, à Saint-Brieuc, tenter de trouver un fusil mitrailleur. Il sait pourtant que le temps presse et qu'il n'est plus possible de remettre l'opération. Est-ce un dégonflage à l'heure du danger ? Cela m'en a tout l'air.
Je passe au garage faire préparer des sacs de sable pour aveugler les trous de mine, puis à mon bureau où j'appose le cachet de mon service sur l'ultimatum. Je prends soin de le tourner un peu pour le rendre illisible ; il porte la mention : Ponts & Chaussées-Service-Maritime-Subdivision du Légué Saint-Brieuc.
Les Allemands aiment les cachets, ils seront servis.
Les sacs de sable sont prêts. Les cinq hommes qui me restent se cachent dans le garage où ils attendront mes ordres. L'écluse est à 80 mètres.
J'y vais seul.
Le Chef de Poste est absent. Il s'est rendu à la Kriegsmarine avec un soldat pour demander des ordres.
J'explique aux boches que j'ai été arrêté, en venant à l'écluse, par des terroristes qui m'ont menacé de leurs mitraillettes. Ils occupent toutes les hauteurs entourant l'écluse ; ils sont nombreux et très bien armés ; ils ont des mitrailleuses, des fusils, des mitraillettes, des grenades. Ils sont prêts à ouvrir le feu. Ils m'ont remis un papier pour le corps de garde.
Je tends l'ultimatum aux Allemands.
Au fur et à mesure qu'ils le lisent, la stupéfaction puis la terreur s'inscrivent sur leur visage. Ils sont décomposés, verts de peur.
J'éprouve une satisfaction indescriptible à voir mes ennemis ainsi terrorisés. Je les invite à se rendre.
"Ja ! Ja !"
Je les désarme.
"Vous venir avec moi".
Ils suivent, mais l'un d'eux, un grand, avec de grands anneaux d'or pendant aux oreilles se ressaisit. Il revient en arrière et saute sur ses armes ainsi qu'un autre de ses camarades.
Je les désarme à nouveau, mais le grand revient encore à la rescousse. C'est un véritable corps à corps que je dois engager contre lui avant de le menacer de son propre révolver. Je réussis enfin à le pousser dehors et à fermer le poste à clef. Je mets la clef dans ma poche.
"Si vous entrez là tous kaput, compris ?"
"Nicht entrer, Monsieur, Nicht entrer".
Les Boches me suivent docilement. Mais voici que j'aperçois le Grand Bigot – deux mètres moins cinq – qui vient vers moi. Je bondis vers lui.
"Qu'est-ce que vous faites ici, nous sommes en plein coup de main. Allez-vous-en".
"Monsieur Basile est venu me voir ce matin. Il m'a dit ce qui s'était passé cette nuit. Il ne voulait plus revenir au Légué, alors je suis venu l'accompagner pour qu'il reprenne son poste".
"Je n'ai besoin ni de vous, ni de Basile. Partez ! "
Il hésite.
"Vous êtes stupide. Pendant que vous parlez les Boches n'ont qu'à reprendre leurs armes et à nous descendre comme des lapins. Partez".
Il s'en va, mais un éclusier vient en criant : "Les Boches s'en vont ! ".
Je me retourne et je vois mes prisonniers qui fuient sur l'autre rive du bassin par une des passerelles des portes de l'écluse. Ils fuient en abandonnant armes et bagages.
J'appelle mes compagnons. Je leur ouvre la porte du poste. Il y a là des fusils, des révolvers, des grenades ; ils s'en emparent.
"Tenez bon l'écluse les gars, je vais m'occuper des sacs de sable et de ciment et du chef de poste. Je vous promets qu'il n'arrivera pas vivant ici."
Au garage, je donne l'ordre de charger les sacs préparés à l'avance dans une camionnette afin de boucher les cheminées des mines, puis à bicyclette je fonce vers la Kriegsmarine. Il faut que j'arrête le chef de poste et son compagnon avant qu'ils puissent donner l'alerte.
Je n’ai pas fait deux cents mètres qu'une voiture allemande me croise en trombe. C'est celle de la Kriegsmarine. Je reconnais un Feldwebel la main crispée sur un fusil mitrailleur en position de tir.
Diable et mes gars ? Je fais demi-tour, j'entends crier.
Attention ! voilà les Boches !
Ce sont des gens de Sous la Tour qui font la queue à la boulangerie de la côte Jaspa qui crient. J'espère que mes hommes les ont entendus. Mes gars ont pu se replier à temps ; je les rejoins.
Deux sont, le fusil en main, en position de tir derrière un mur à l'entrée du déversoir.
"Pourquoi n'avez-vous pas tiré ? ".
Les fusils ne sont pas partis, ils étaient au cran de sureté. Nous venons seulement de nous en apercevoir. Les Boches n'ont pas vu mes amis, qui, les uns sur une colline de la rive droite dominant l'écluse, les autres sur une colline de la rive gauche au dessus du déversoir se sont mis en position de tir.
Un temps très court se passe, puis deux camions armés chacun de mitrailleuses lourdes et bondés de troupes arrivent. Les mitrailleuses crachent sur les coteaux des deux rives ; mes gars surtout ceux de la rive droite, qui sont bien placés, tirent, jusqu'à épuisement des munitions prises à l'ennemi, sur les Allemands qui veulent approcher des mines.
Mais c'est fini. Les munitions sont épuisées. Cernés par une quarantaine de boches et sans défense, mes gars doivent se replier. Je les suis !
À 10 heures 2 la première mine saute, bientôt suivie par les autres. La dernière explose à 10 heures 7. Les dégâts sont considérables.
Mais on sent que la Kriegsmarine a peur d'un retour en force des Résistants aussi se hâte-t-elle, à 11 heures, de faire sauter une partie de ses blockhaus et de ses munitions de Saint-Laurent. Elle s'en va aussitôt vers le Nord sans avoir eu le temps de faire sauter le phare et les maisons voisines bourrées d'explosifs.
D'après les renseignements qui furent recueillis par la suite, il fut prouvé que les Allemands avaient prévu la mise à feu des mines vers 7 Heures du matin ; en retard sur leur horaire, puis gênés par le coup de main, ils agirent avec précipitation et manquèrent l'explosion de trois mines, une au droit de la porte amont rive droite, une, au quai d'attente, une près du poste. Ils durent abandonner à l'écluse cent cinquante bombes incendiaires destinés à la destruction des ateliers des Ponts & Chaussées, d'immeubles au Légué et Sous-la-Tour et probablement des barques de pêche.
Ainsi le coup de main servit quand même à quelque chose.
Nous apprîmes aussi que nous avions été dénoncés à la Kriegsmarine par une jeune française qui travaillait pour l'ennemi et qui s'empressa de disparaître avec les marins allemands.
Il est bien regrettable que, maître de l'écluse, nous n'ayons pas disposé des 30 minutes nécessaires à la neutralisation des mines.
Ce même jour, 5 août 1944, quelques jeunes gens ont attaqué au revolver, sans aucun dommage pour elle, une colonne de Russes qui venaient d'Hillion. L'action s'est passée à Beaufeuillage. Plusieurs jeunes gens ont été tués.
Marcel Rouaze
Épilogue
Nous reprenons ici la relation de la CCI sur l’importance des dommages et la restauration de l’écluse.
Les dégâts étaient considérables, 3 des 4 vantaux des portes étaient arrachés et endommagés, 3 des 4 enclaves étaient détruites avec leurs chardonnets, les deux aqueducs de sassement étaient en ruine, le musoir amont de la rive droite et les deux musoirs aval étaient effondrés, les treuils de 3 vantaux et les 2 treuils des vannes de sassement étaient brisés, leurs abris en béton étaient en miettes.
Des brèches énormes existaient au milieu des deux bajoyers ainsi que dans le quai d’attente. 3 des 4 abris des treuils avaient disparu, le bureau central en béton était à demi couché. La flottille de pêche que les Allemands avaient fait remonter dans les bassins était prisonnière du fait de l’enchevêtrement, l’un dans l’autre, des deux vantaux aval qui de plus, se trouvaient couverts par d’énormes masses de pierres.
En fin de matinée, le 5 Août, M. Henri Avril qui devait devenir Préfet des Côtes-du-Nord, et qui était alors Président du Comité Départemental de Libération, encore clandestin, prit contact avec M. Rouaze et le chargea, la libération imminente venue, d’ouvrir un passage à la flottille de pêche à travers l’écluse, de procéder au déblaiement de celle-ci et si possible aux premiers travaux de réparation. Le C.D.L. lui apporterait toute l’aide en son pouvoir en réquisitionnant la main-d’œuvre et les matériels et matériaux dont il aurait besoin.
L’ingénieur accepta d’accomplir cette mission sous réserve qu’elle lui soit confirmée par M. l’Ingénieur en Chef Condemine.
Les blindés américains firent leur entrée à Saint-Brieuc dans l’après-midi du dimanche 6 Août.
Dès le 7 Août au matin, M. Avril informa M. Condemine de la situation. M. Condemine confirma à M. Rouaze la mission dont il était chargé et lui donne carte blanche pour la mener à bien.
Les travaux commenceront aussitôt.
Après avoir frayé un passage aux bateaux de pêche, on commença les déblaiements et puis la construction et le lancement d’une passerelle roulante de 14 mètres de portée qui franchirait le sas de l’écluse et permettrait une liaison entre les deux rives. Pour enlever les vantaux des portes on construisit quatre radeaux, facilement démontables formés chacun d’une char pente légère en bois et de 25 fûts métalliques de 200 litres. Les quatre radeaux s’appliquaient rapidement à chaque vantail.
Après déblaiement des matériaux sous lesquels ils étaient ensevelis, les vantaux furent enlevés et conduits sur la grève de Sous la Tour, le premier le 18 Août, le second le 23 Août et le troisième le 2 septembre. La passerelle fut lancée le 26 Août.
Pendant ce temps, le déblaiement du sas se poursuivait. Le 25 Août une compagnie américaine du Génie se présenta à l’écluse et, sans s’occuper des autorités françaises, commença à se livrer à quelques travaux qui n’étaient pas du goût de l’Ingénieur, il protesta auprès du Colonel américain venu en inspection.
Dès ce moment, tout entra dans l’ordre. Le Capitaine Brown commandant la compagnie vint se mettre à la disposition de l’Ingénieur. Son unité comprenait plusieurs ingénieurs et praticiens mais aucun d’eux n’avaient la moindre notion de travaux maritimes. Il en fut de même des Américains commandés par le lieutenant Aronosky qui, le 5 Octobre, remplacèrent la compagnie Brown.
Cela importait peu, car les Américains disposaient d’un matériel important qui manquait à l’Ingénieur, grues sur chenilles de 30 T et 10 T, grues légères, bulldozers, compresseurs d’air, groupes électrogènes, etc. et disposaient en quantité illimitées de carburant, de ciment, de bois, de charpente et autres ingrédients qui faisaient totalement défaut.
L’armée américaine à la manœuvre
Les Américains qui ne prévoyaient pas une avance rapide vers le Nord, envisageaient d’utiliser le port du Légué pour leurs navires.
Les travaux de déblaiement furent aussitôt poursuivis et il fut convenu de reconstruire la tête amont rive droite, de l’écluse en commençant par déposer les maçonneries ébranlées par l’explosion jusqu’au niveau du busc.
L’Ingénieur divise en deux équipes les 75 ouvriers français dont il disposait. L’Officier américain fit de même pour sa compagnie. On travaillait à la cadence de 24 heures par jour, les français libérés après plus de 4 années d’oppression, travaillaient avec enthousiasme, jour et nuit, sous des pluies parfois torrentielles. Il en était de même des américains. L’entente entre tous était parfaite ;
Il ne fallut que 9 jours et 9 nuits pour reconstruire la tête amont rive droite de l’écluse, depuis la cote 5,00 m, niveau du busc, jusqu’à la cote 13,40 qui est celle du couronnement du bajoyer. L’aqueduc de sassement avait été entièrement reconstruit et la vanne réparée et mise en place.
Le vantail, que les charpentiers américains avaient réparé sur la grève de Sous-la-Tour, fut à nouveau équipé de ses radeaux, remorqué dans le sas et réinstallé dans son enclave au moyen des grues de 30 T et de 10 T. Les mécaniciens de l’atelier des Ponts et Chaussées avaient pu reconstituer un treuil de port et un treuil de vanne qui furent mis en place avec un appareillage électrique récupéré dans les décombres des abris.
La tête amont de l’écluse était dès lors entièrement reconstituée.
On envisageait déjà de commencer la reconstruction de la tête aval quand, le 24 Octobre, les Américains s’en allèrent, l’avance des armées alliées dans les Nord ayant été beaucoup plus rapide que prévue et ayant permis de reprendre des ports proches de la zone des opérations.
Le manque de crédits oblige à cesser les travaux et l’Ingénieur fut, peu de temps après, affecté à un autre poste.
L’entreprise Christophane-Nielson parfaitement outillée en matériel de levage, fut chargée en 1945 d’achever les travaux de réfection de la tête aval de l’écluse. M. Condemine étant l’Ingénieur en Chef des Ponts et Chaussées et M. Bigot Ingénieur Ordinaire – Le contrôle sur place des travaux était assuré par M. Drogou, Ingénieur des Travaux Publics de l’Etat – ils furent achevés à la fin de 1946.
(cf. Bibliographie : l’ARC – ce que fut la Résistance dans les Côtes-du-Nord)
L’écluse du Légué—vue actuelle © Jérôme Sevrette / Région Bretagne