Articles / L'évolution du port / L'affaire de l'écluse / Compte rendu de la CCI
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La suite avec le récit de la Chambre de commerce et d’industrie des Côtes du Nord
En juin 1944, l’Ingénieur Rouaze apprit l’intention des Allemands de recevoir des vedettes rapides et des sous-marins. Il pensait qu’il fallait éviter cela et envisagea – si la nouvelle se confirmait – de faire sauter au plastic la partie mobile des gros colliers de fer qui maintiennent en place les quatre vantaux de 35 T chacun, des portes de l’écluse. Il prit les contacts nécessaires à cet effet avec les organisations de résistance et particulièrement avec l’ouvrier des Ponts et Chaussées, Pierre Le Gorrec, qui commandait un groupe de francs-tireurs aux portes de Saint-Brieuc et avec l’important maquis de Plésidy.
Mais les Allemands renoncèrent à leurs projets et, au début de juillet, installèrent un corps de garde à l’écluse, s’entourèrent de barbelés et dépêchèrent des artificiers qui se mirent à creuser quatre grands puits près des enclaves des portes, deux au milieu des bajoyers sur chaque rive de l’écluse et trois le long du quai d’attente. Ces puits profonds de 4 m à 5 m reçurent chacun 250 kg de dynamite ; les puits furent remblayés en laissant une cheminée centrale en buses de 2.20 qui aboutissait aux fûts d’explosifs et par où il ne restait qu’à descendre la mise à feu.
Il fallait donc modifier les projets, abandonner l’idée de détruire partiellement les colliers et tout faire pour empêcher la destruction de l’écluse. L’Ingénieur convint avec ses amis de la Résistance d’attaquer les lieux au moment opportun, de s’en rendre maître et de remplir les cheminées de sable, pour empêcher le passage des mises à feu.
Parallèlement aux travaux de minage de l’écluse, les Allemands entreprirent de barrer l’entrée du port, à partir de l’Anse aux Moines, au moyen de troncs d’arbres fichés profondément dans le sable à l’aide de lances à eau, de les doubler au moyen de barrières Maginot et de tétrapodes en acier. Le tout était miné afin que les bateaux de débarquement alliés sautent en touchant le barrage.
Les troncs d’arbres étaient immergés dans les bassins et liés entre eux pour former des trains de bois remorqués par des bateaux de pêche jusqu’aux lieux d’emploi ; la Résistance fit sauter plusieurs de ces bateaux au moyen de plastic et de détonateurs à retardement. De même, les grues qui servaient à manutentionner les barrières Maginot furent très endommagées. Les Allemands furent contraints de mouiller leurs bateaux, pour la nuit, au milieu du bassin n°1. La voie ferrée fut aussi minée par la Résistance sous le tunnel de Cesson. La mine explosa au passage d’un train, mais les dégâts causés furent peu importants.
Cependant, le dénouement approchait. Le 31 juillet les Américains avaient rompu le front allemand à Avranches et s’engageaient en Bretagne par cette trouée en direction de Rennes, Lorient, Dinan et Brest.
Il fallait se tenir prêts à engager l’action.
Le 2 août, le maire de Plérin, M. Rose fit remettre aux Allemands de l’écluse une bouteille d’alcool mélangé d’un narcotique incolore et sans saveur. Il voulait profiter du sommeil des soldats pour neutraliser les mines, mais les hommes méfiants, ne touchèrent pas à la bouteille. D’ailleurs l’action entreprise eut été prématurée car l’ennemi aurait eu le temps de rétablir son dispositif de destruction.
Cependant la réussite d’un coup de main devenait de plus en plus difficile, car une batterie d’artillerie s’était installée sur la hauteur dominant le déversoir et prenait l’écluse d’enfilade, la situation s’aggrava encore dans la journée du 3 Août par l’arrivée au port de quatre bateaux de D.C.A., puis dans celle du 4 août par l’arrivée au matin d’une vedette rapide qui s’amarra près de l’écluse et enfin par l’arrivée de 500 hommes venant de Saint-Malo assiégée. Ces hommes renforcèrent les effectifs de la Kriegsmarine installée aux abords du phare de la Pointe à l’Aigle.
48 bouches à feu étaient prêtes à intervenir.
Dans la soirée du 4 Août, la batterie de D.C.A. se retire après avoir fait sauter ses munitions et les cinq navires ennemis quittèrent le port en ouvrant le feu sur les coteaux des deux rives.
Le moment d’agir était venu, mais M. Rouaze était coupé des formations sur lesquelles il comptait pour entreprendre un coup de main.
Dans l'écluse, des soldats de la kriegsmarine (marine de guerre allemande), embarqués sur le bateau La Moutte (SB339) de François Méheut, s'apprêtent à partir en mer. À noter que ceux-ci ont capelé leurs gilets de sauvetage contrairement au patron occupé aux aussières.
Pierre Le Gorrec avait été tué le 5 juillet et plusieurs de ses hommes fusillés. Le maquis de Plésidy fort de 260 hommes avait du se replier vers la forêt de Duault après avoir mené, le 27 juillet, au bois de Coat Mallouen, un combat acharné contre 1 700 Allemands qui perdirent 537 hommes dont 187 morts.
L’ingénieur n’eut d’autres ressources que de se rendre chez le Commandant de Gendarmerie Bouillard, qu’il savait être un bon résistant, et obtint le concours du brigadier Leger et de quatre gendarmes pour tenter un coup de main.
À leur arrivée au déversoir, ils rencontrèrent une demi-douzaine de résistants prêts à les suivre. Parmi eux se trouvait le Commandant Branchoux, Chef Départemental du réseau Shelburn qui devait réussir, de janvier à août 1944, l’évasion de 135 aviateurs alliés par l’Anse Cochat en Plouha, devenu depuis la « Plage Bonaparte » du nom de code donné par les Anglais à l’opération.
Les Résistants arrivèrent en rampant jusqu’aux barbelés qui bordaient le terre-plein de l’écluse, il ne restait plus qu’à attaquer le poste mais celui-ci renforcé en hommes se tenait en alerte. Certains résistants estimèrent qu’ils n’étaient pas suffisamment armés pour mener l’assaut et décidèrent de se retirer pour attaquer le lendemain avec des renforts F.F.I. attendus dans la nuit.
Rendez-vous fut pris entre l’Ingénieur et le Commandant Branchoux pour le lendemain 6 heures chez un notable de Saint-Brieuc.
Il ne fallait pas compter sur les renforts F.F.I. attendus car ils étaient accrochés dans le sud du département.
Un ultimatum fut rédigé dans leur langue pour ordonner aux Allemands du poste de se rendre sous peine de mort.
M. Rouaze s’offrit à remettre l’ultimatum. À son arrivée près du barrage-déversoir, il rencontre le Maire de Plérin, M. Rose accompagné de 4 autres résistants. Il leur demande de se camoufler dans les ateliers de l’île en attendant qu’il leur donne l’ordre d’agir puis il se rendit seul au poste ennemi.
Là, il réussit à convaincre les Allemands qu’ils devaient se rendre et se laisser désarmer. L’un deux cependant refusa et l’Ingénieur dut livrer un corps à corps pour s’en rendre maître et lui arracher ses armes.
À son appel, les résistants accoururent et se saisirent des armes et munitions abandonnées par les soldats.
Ils se disposèrent à neutraliser les mines sans se douter que, dénoncés par une collaboratrice, la Kriegsmarine dépêchait contre eux une voiture rapide équipée d’une mitrailleuse légère et deux camions bondés de troupes, équipées de mitrailleuses lourdes. Les Allemands ouvrirent aussitôt le feu ; les résistants ripostèrent au moyen des fusils dont ils venaient de s’emparer et tinrent en respect l’ennemi jusqu’à épuisement de leurs munitions.
Ils durent alors se retirer et laisser les Allemands opérer leurs destructions.
À 10 h 20 tout était consommé.
Les dégâts étaient considérables, 3 des 4 vantaux des portes étaient arrachés et endommagés, 3 des 4 enclaves étaient détruites avec leurs chardonnets, les deux aqueducs de sassement étaient en ruine, le musoir amont de la rive droite et les deux musoirs aval étaient effondrés, les treuils de 3 vantaux et les 2 treuils des vannes de sassement étaient brisés, leurs abris en béton étaient en miettes.
Des brèches énormes existaient au milieu des deux bajoyers ainsi que dans le quai d’attente. 3 des 4 abris des treuils avaient disparu, le bureau central en béton était à demi couché. La flottille de pêche que les Allemands avaient fait remonter dans les bassins était prisonnière du fait de l’enchevêtrement, l’un dans l’autre, des deux vantaux aval qui de plus, se trouvaient couverts par d’énormes masses de pierres.
En fin de matinée, le 5 Août, M. Henri Avril qui devait devenir Préfet des Côtes-du-Nord et qui était alors Président du Comité Départemental de Libération, encore clandestin, prit contact avec M. Rouaze et le chargea, la libération imminente venue, d’ouvrir un passage à la flottille de pêche à travers l’écluse, de procéder au déblaiement de celle-ci et si possible aux premiers travaux de réparation. Le C.D.L. lui apporterait toute l’aide en son pouvoir en réquisitionnant la main-d’œuvre et les matériels et matériaux dont il aurait besoin.
L’ingénieur accepta d’accomplir cette mission sous réserve qu’elle lui soit confirmée par M. l’Ingénieur en Chef Condemine.
Les blindés américains firent leur entrée à Saint-Brieuc dans l’après-midi du dimanche 6 Août.
Dès le 7 Août au matin, M. Avril informa M. Condemine de la situation. M. Condemine confirma à M. Rouaze la mission dont il était chargé et lui donna carte blanche pour la mener à bien.
Les travaux commenceront aussitôt.
Après avoir frayé un passage aux bateaux de pêche, on commença les déblaiements et puis la construction et le lancement d’une passerelle roulante de 14 mètres de portée qui franchirait le sas de l’écluse et permettrait une liaison entre les deux rives. Pour enlever les vantaux des portes, on construisit quatre radeaux, facilement démontables, formés chacun d’une charpente légère en bois et de 25 fûts métalliques de 200 litres. Les quatre radeaux s’appliquaient rapidement à chaque vantail.
Après déblaiement des matériaux sous lesquels ils étaient ensevelis, les vantaux furent enlevés et conduits sur la grève de Sous la Tour, le premier le 18 août, le second le 23 août et le troisième le 2 septembre. La passerelle fut lancée le 26 août.
Pendant ce temps, le déblaiement du sas se poursuivait. Le 25 Août, une compagnie américaine du Génie se présenta à l’écluse et, sans s’occuper des autorités françaises, commença à se livrer à quelques travaux qui n’étaient pas du goût de l’Ingénieur, il protesta auprès du Colonel américain venu en inspection.
Dès ce moment, tout entra dans l’ordre. Le Capitaine Brown commandant la compagnie vint se mettre à la disposition de l’Ingénieur. Son unité comprenait plusieurs ingénieurs et praticiens mais aucun d’eux n’avaient la moindre notion de travaux maritimes. Il en fut de même des Américains commandés par le lieutenant Aronosky, qui, le 5 Octobre, remplacèrent la compagnie Brown.
Cela importait peu, car les Américains disposaient d’un matériel important qui manquait à l’Ingénieur, grues sur chenilles de 30 T et 10 T, grues légères, bulldozers, compresseurs d’air, groupes électrogènes, etc... et disposaient en quantité illimitée de carburant, de ciment, de bois, de charpente et autres ingrédients qui faisaient totalement défaut.
L’armée américaine à la manœuvre
Les Américains, qui ne prévoyaient pas une avance rapide vers le Nord, envisageaient d’utiliser le port du Légué pour leurs navires.
Les travaux de déblaiement furent aussitôt poursuivis et il fut convenu de reconstruire la tête amont rive droite de l’écluse, en commençant par déposer les maçonneries ébranlées par l’explosion jusqu’au niveau du busc.
L’Ingénieur divise en deux équipes les 75 ouvriers français dont il disposait. L’Officier américain fit de même pour sa compagnie. On travaillait à la cadence de 24 heures par jour, les Français libérés après plus de 4 années d’oppression travaillaient avec enthousiasme, jour et nuit, sous des pluies parfois torrentielles. Il en était de même des Américains. L’entente entre tous était parfaite. (cf. Bibliographie : l’ARC – ce que fut la Résistance dans les Côtes-du-Nord).
Il ne fallut que 9 jours et 9 nuits pour reconstruire la tête amont rive droite de l’écluse, depuis la cote 5,00 m, niveau du busc, jusqu’à la cote 13,40 qui est celle du couronnement du bajoyer (mur de l’écluse). L’aqueduc de sassement avait été entièrement reconstruit et la vanne réparée et mise en place.
Le vantail, que les charpentiers américains avaient réparé sur la grève de Sous la Tour, fut à nouveau équipé de ses radeaux, remorqué dans le sas et réinstallé dans son enclave au moyen des grues de 30 T et de 10 T. Les mécaniciens de l’atelier des Ponts et Chaussées avaient pu reconstituer un treuil de port et un treuil de vanne qui furent mis en place avec un appareillage électrique récupéré dans les décombres des abris.
La tête amont de l’écluse était dès lors entièrement reconstituée.
On envisageait déjà de commencer la reconstruction de la tête aval quand, le 24 octobre, les Américains s’en allèrent, l’avance des armées alliées dans les Nord ayant été beaucoup plus rapide que prévue et ayant permis de reprendre des ports proches de la zone des opérations.
Le manque de crédits obligea à cesser les travaux et l’Ingénieur fut, peu de temps après, affecté à un autre poste.
L’entreprise Christophane-Nielson parfaitement outillée en matériel de levage fut chargée en 1945 d’achever les travaux de réfection de la tête aval de l’écluse. M. Condemine étant l’Ingénieur en Chef des Ponts et Chaussées et M. Bigot Ingénieur Ordinaire. Le contrôle sur place des travaux était assuré par M. Drogou, Ingénieur des Travaux Publics de l’État. Ils furent achevés à la fin de 1946.
L’écluse du Légué—vue actuelle © Jérôme Sevrette / Région Bretagne