Minoritaires, les femmes détenues ont longtemps été placées à l’écart des mesures de développement du système carcéral norvégien. Depuis 2017, le gouvernement tente d’améliorer leurs conditions de détentions. Une politique lente, qui n’efface pas la souffrance de cette population carcérale très touchée par les problèmes de santé mentale. Des inégalités, en termes d’accès aux activités ou à des infrastructures dédiées, sont d’ailleurs toujours marquées aujourd’hui.
Sur les 33 centres pénitentiaires dont dispose la Norvège, contenant au total 58 unités, seuls 5 sont spécifiquement réservés aux femmes. Faute de places, certaine des 140 détenues dénombrées en 2024 par l’association Prison Insider, sont donc hébergées dans des unités mixtes. Ces chiffres sont révélateurs : le système carcéral n’a pas été pensé pour les femmes détenues. C’est d’ailleurs ce que constatait en 2016 une étude commandée par l’Ombundsam Parlementaire, l’équivalent norvégien du Défenseur des droits.
Dans certaines unités, plus anciennes ou mixtes, l’accès aux sanitaires est restreint. Et ce, en dépit de la norme qui impose aux prisons de mettre à disposition des toilettes et une douche dans chaque cellule. Cette absence est particulièrement préjudiciable pour les femmes pendant les menstruations ou en cas de grossesse. L’accès à ces zones pouvant être rendu très difficile notamment la nuit. C’est notamment le cas dans la prison de haute sécurité de Bredveit, pourtant dédiée aux femmes mais à la construction datant d’avant la Première Guerre Mondiale.
La santé mentale en pâtit
Les conditions d’enfermement pèsent sur la santé mentale des détenues. En règle générale, le système norvégien établit la mise à l’écart de la société comme une punition suffisante au nom du principe de normalité. Les femmes ne bénéficient pas systématiquement de ce point, pour lequel la Norvège est louée partout dans le monde. L’Ombundsam Parlementaire rapportait en 2023 que lorsqu’elles sont placées dans des prisons pour hommes, parfois avec un régime de sécurité plus strict que nécessaire. Parfois même à l’isolement. En addition à la réduction des libertés de mouvement et d’échange des détenues, ces situations de mixité des locaux peuvent les exposer à des violences sexistes et sexuelles.
S’il ne cause pas des troubles, l’enfermement met en évidence des pathologies déjà existantes. 75 % des femmes incarcérées présentent des antécédents de troubles psychiatriques. Elles sont aussi deux fois plus nombreuses que les hommes à avoir tenté de se suicider avant leur incarcération. En clair, cela représente 42 % des femmes contre 21 % des hommes incarcérés selon une étude BMC Psychiatry publiée en 2011.Une tendance d’ailleurs favorisée par l’isolement prolongé, notamment en raison du manque d’unités adaptées. En effet, comme le révèle l’Ombundsam Parlementaire, celui-ci aggrave leur vulnérabilité psychologique, augmentant le risque de mutilations et de tentatives de suicide.
Un accès limité aux soins et aux programmes de réinsertion
L’accès aux soins est un autre point critique. Les femmes détenues rencontrent des difficultés à obtenir des soins spécifiques, notamment en matière de santé sexuelle et reproductive. Certaines refusent d’être examinées par un médecin masculin en raison d’antécédents de violences sexuelles, sans qu’une alternative leur soit proposée.
Les détenues auraient, selon Prison Insider, moins d’opportunités que les hommes en matière de réinsertion. Les programmes de formation et de lutte contre les addictions leur sont souvent moins accessibles. L’éloignement des prisons féminines complique aussi le maintien des liens familiaux, notamment avec leurs enfants, les visites se faisant rares.
Appel à des mesures plus concrètes
Des voix, comme celle de l’Association norvégienne pour les droits des femmes, exigent des conditions de détention plus équitables. Elles rappellent que la discrimination dont sont victimes les femmes incarcérées constitue une violation des engagements de la Norvège en matière de droits humains. Et ce en renvoyant notamment à la loi sur l’égalité et la non-discrimination, ici en fonction du sexe ou du genre. Selon l’organisation, une circulaire de Kriminalomsorgen « Straff som Virker » ou « une peine qui fonctionne, établit que les conditions de détention doivent être éthiques, proches de la vie réelle et équitables, ce qui n’est donc pas le cas pour l’enfermement des femmes.
Si le gouvernement a adopté en 2017 une Stratégie pour améliorer la condition des femmes en détention, avant 2020, les moyens alloués restent insuffisants pour mettre en œuvre de véritables améliorations. La création d’unités féminines adaptées, l’accès aux soins et la mise en place de programmes de réhabilitation spécifiques figurent encore aujourd’hui parmi les mesures prioritaires demandées par les défenseurs des droits des femmes en Norvège.
Eulalie Mérel
Un modèle en mutation face à des défis croissants
Longtemps cité en exemple pour son approche humaniste, le système carcéral norvégien repose sur l'idée que la privation de liberté constitue en soi une sanction suffisante. Les gardiens de prison y jouent un rôle fondamental, bien au-delà de la simple surveillance. Mais, sous la pression des restrictions budgétaires et d'une population carcérale de plus en plus complexe, ce modèle montre aujourd'hui ses limites.
Un rôle multiple au sein du système carcéral
Dans les couloirs feutrés des prisons norvégiennes, loin des images de détention hasardeuses qui marquent d'autres systèmes pénitentiaires, les gardiens exercent une mission qui dépasse largement la simple surveillance. Plus qu'un agent de sécurité, le garde norvégien se veut à la fois médiateur, assistant social, psychiatre et accompagnateur de la réinsertion. Mais cette approche, qui a longtemps été vantée pour ses résultats, fait face à des défis grandissants.
« Les relations entre gardiens et détenus ont toujours été au cœur du modèle norvégien, explique Katrine Antonsen, Chercheuse au Département de criminologie et de sociologie du droit, à l’Université d'Oslo, et ancienne surveillante pénitentiaire. Les agents sont formés pendant deux à trois ans, en criminologie, psychologie et éthique. » Une spécificité qui contraste avec d'autres pays européens, où la formation est souvent plus courte et axée principalement sur l'aspect sécuritaire.
Mais cette posture de dialogue et de soutien peut se heurter à une réalité plus dure : « J'ai parfois eu peur d'aller travailler en me disant : "S'il vous plaît, pas de violence aujourd'hui" », confie Antonsen. Les agents sont confrontés à des insultes, des menaces et des agressions, tout en devant maintenir une posture bienveillante. « Nous sommes censés être des travailleurs sociaux, mais le lendemain, il faut plaquer un détenu au sol s’il se comporte mal. C'est un équilibre très difficile à tenir. »
Un modèle sous pression
Les coupes budgétaires imposées par le gouvernement affectent directement le quotidien des gardiens. Le Comité pour la prévention de la torture (CPT) relevait, en 2023, que « le manque de personnel et la fatigue des gardiens rendent difficile l'accompagnement des détenus ». Un constat que partage Katrine Antonsen : « Avant, les cellules restaient ouvertes plus longtemps, favorisant les interactions. Aujourd'hui, faute de personnel, elles restent fermées. Les gardiens sont épuisés, certains quittent leur poste. »
Les conséquences sont multiples. L'isolement des détenus s'accroît, notamment dans les quartiers dédiés aux troubles psychiatriques. « L'un des défis majeurs est la présence croissante de détenus atteints de troubles mentaux. Environ 30 % des prisonniers souffrent de troubles nécessitant un suivi spécifique, mais nous manquons cruellement de moyens », regrette l’ancienne surveillante. D’après l’ONG Prison Insider, certains détenus restent isolés jusqu'à 23 heures par jour, une situation dénoncée par de nombreuses organisations.
Les prisons norvégiennes face à une nouvelle population
Le profil des détenus a également évolué. Avec la multiplication des bracelets électroniques, seuls les prisonniers jugés les plus dangereux restent derrière les barreaux. « Aujourd’hui, les prisons accueillent majoritairement les individus les plus violents, les plus instables mentalement. L’environnement carcéral est devenu plus dur », analyse Katrine. Un contexte qui rend encore plus complexe le rôle des gardiens.
La structuration des établissements pénitentiaires se décline en différentes unités : ailes d’isolement, répétition des infractions, crimes sexuels, programmes de réhabilitation par les drogues. « Dans l’isolement, on voit des comportements extrêmes : des détenus qui se mutilent, qui jettent leurs excréments. C’est un environnement qui les détruit mentalement », poursuit-elle. Un constat partagé par de nombreux acteurs du secteur tel que Prison Insider, qui plaident pour une meilleure prise en charge psychiatrique des prisonniers, par des spécialistes et non pas par les agents pénitentiaires.
Des réformes attendues, mais incertaines
Le gouvernement norvégien a annoncé des projets de refonte du système carcéral. Pourtant, sur le terrain, peu de changements sont perceptibles. « Mon frère a été gardien pendant six mois. Il voulait aider les détenus, mais il a vite compris que son rôle était surtout de les enfermer », confie Katrine.
Il y a une décennie, la Norvège a fait face à un autre système, en louant une prison aux Pays-Bas pour y envoyer des détenus. Katrine Antonsen faisait partie des agents ayant travaillé sur place. « Là-bas, ils avaient un système différent : les travailleurs sociaux étaient séparés des gardiens. Cela permettait aux détenus d'identifier qui était là pour les aider et qui était en charge de la discipline. Beaucoup de nos prisonniers ont apprécié cette distinction. »
La Norvège reste un modèle à l’international. Son taux de récidive, d'environ 20 %, demeure bien inférieur à celui de la France, s’élevant à 47,8%. Mais cette réussite repose sur un équilibre fragile, menacé par des contraintes budgétaires et un manque croissant de personnel.
Audrey De Quina
En Norvège le système pénitentiaire repose sur un concept fondamental : le principe de normalité. Son objectif est de transformer les criminels en bons citoyens, grâce à des conditions de détention qui doivent refléter le plus possible la vie extérieure, pour préparer les détenus à leur réinsertion.
Cela fait plus de 25 ans que la Norvège a pris un nouveau tournant, s’éloignant du modèle punitif de l’emprisonnement. Par le principe de normalité, l’administration pénitentiaire norvégienne Kriminalomsorgen souhaite “rendre la vie en prison la plus proche possible de la vie à l'extérieur et maintenir des conditions de vie tout à fait banales”.
Appelé “normalitetsprinsippet” en norvégien, ce concept émerge dans les années 1990, lorsque le service correctionnel norvégien implante une série de réformes mettant en avant la réinsertion plutôt que la répression. Ici, la privation de liberté est considérée comme une sanction suffisante en elle-même.
Le principe de normalité garantit alors aux personnes incarcérées, les mêmes droits que les personnes libres. Ils conservent leurs droits de citoyens, droit de vote, l’accès aux services publics, tel que l’éducation ou encore les services de santé. Alexander Medin, fondateur de l’association Back in the Ring, qui intervient en prison pour proposer des cours de yoga aux détenus, assure que sans ce principe il serait impossible pour les prisonniers de se réinsérer correctement dans la société à leur sortie : “Si nous traitons les individus de façon violente comme des animaux, et bien ils se comporteront de la sorte en sortant.”
L’architecture carcérale norvégienne : une approche plus humaniste
Mettre l’accent sur la réinsertion des détenus plutôt que la punition, cela passe également par une architecture bien différente. Les prisons norvégiennes sont conçues pour minimiser le sentiment d'incarcération, par des cellules sans barreaux, ni barbelés électriques. Seul un mur en béton délimite l’espace carcéral dans les prisons de haute sécurité. Tandis que pour celles à basse sécurité, un bâtiment ouvert fait office de prison.
La prison de haute sécurité de Halden illustre parfaitement ce modèle. Les détenus disposent de cellules individuelles, équipées de toilettes et de salles de bain privatives, avec des fenêtres donnant sur l’extérieur. Ils participent à des activités sportives et culturelles qui jouent un rôle important dans le maintien de leur bien être durant leur incarcération. Gardiens de prison et détenus vivent ensembles, permettant ainsi aux personnes incarcérées d'interagir et d’avoir une relation totalement décomplexée. “On fait pleins d’activités, pour leur donner l’impression d’avoir une vie la plus normale possible, comme celle qu’ils auraient à l’extérieur. Cela leur permet de réfléchir plutôt que d’être simplement assis dans leur cellule à tourner en rond”, fait entendre Jan Erik Hagen, gardien de prison.
La prison de Bastoy, quant-à-elle, offre un environnement carcéral unique. Située sur une île du fjord d’Oslo, cette prison de basse sécurité est semblable à un petit village où les détenus circulent librement. Tout est fait pour les préparer à une vie stable et à un travail une fois libérés. Cette sécurité considérée comme “dynamique”, repose sur une relation de confiance entre détenus et surveillants, écartant toute approche répressive.
Un système qui fait ses preuves
Cette approche humaniste est bien différente des autres modèles carcéraux traditionnels et conduit à des résultats positifs (voir infographie ci-dessous). Ce principe de normalité permet de préparer au mieux les détenus à leur réintégration dans la société. En limitant l'enfermement, en leur proposant des activités et un travail, la violence au sein des prisons est significativement réduite. Le système pénal norvégien fournit aux détenus des outils nécessaires pour une réinsertion réussie, réduisant ainsi la récidive et se posant en modèle pour les autres pays en matière de justice pénitentiaire.
Faustine Bassac
Connue pour posséder les prisons les plus humaines du monde, la Norvège peut jouir d’un des taux de récidive les plus bas d’Europe. Pour cause, seulement 20% des anciens détenus ont été condamnés à une nouvelle peine de prison en 2023, d’après les données de World Prison Brief. Alors qu’en France le taux de récidive s’élève à 47,8%.