Avec un risque génétique estimé à 50 % lorsque les deux parents sont touchés par l’addiction, certains enfants portent un poids inscrit dans leur ADN. Pourtant, tout n’est pas joué d’avance. L'environnement et le dialogue peuvent rebattre les cartes et réduire ce risque de moitié.
La consommation d’alcool avant 21 ans provoquerait des dommages irréversibles pour le cerveau en construction. © OFDT, Santé publique France
Sommes-nous condamnés à reproduire les erreurs de nos parents ? Dans notre sondage diffusé à 775 étudiants, 85,8% des sondés ont déclaré boire de l’alcool et ils sont presque autant (86,9%) à trouver que cette consommation est banalisée durant les études. Ils sont nombreux à vivre leurs études comme un point de bascule vers le monde de la nuit et l’alcool. Certains prennent le risque de s’habituer à une consommation problématique pour leur santé. Ce rite de passage est parfois éphémère, mais il marque certains pendant de longues années, voire toute une vie. Plusieurs études ont révélé que les enfants ayant vécu avec des parents alcooliques sont plus susceptibles d’hériter d'une vulnérabilité aux comportements addictifs. Qu’il s’agisse de l’alcool, des drogues, des jeux d’argent et de hasard ou d'autres addictions, ils devront lutter plus que les autres pour ne pas sombrer dans la dépendance.
Des habitudes copiées sur les ainés
Elle se déchausse et se dirige immédiatement vers le réfrigérateur. Tous les soirs en rentrant de la faculté, Oriane a son rituel. Depuis qu’elle a quitté le logement familial pour étudier à Paris, elle boit une à plusieurs bières pour «décompresser». D’après elle, c’est «un moyen de marquer la fin de la journée et de faire la transition vers la soirée».
Elle a bu son premier verre de vin à l’âge de 15 ans, incitée par son père qui se servait fréquemment «l’apéritif» en rentrant du travail. Oriane s’est depuis réapproprié cette habitude dont elle ne voit pas le mal. «Je ne suis pas alcoolique, estime la vingtenaire, les seules fois où j’abuse un peu, c’est en soirée.» Il pourrait pourtant s’agir d’une consommation excessive qui dépasse souvent les 10 verres d’alcool hebdomadaires.
Au CHU de Nice, le docteur Faredj Cherikh est psychiatre et responsable de l'unité d'addictologie. Il reçoit des patients jeunes ayant des troubles de l’usage de l’alcool. Certains ont des prédispositions, car « l'influence de l'environnement peut modifier l'expression des gènes », expose le spécialiste de santé. Il précise que «si les deux parents ont un problème d'alcool, il y aurait peut-être 50 % de chances d'avoir un enfant qui va développer une addiction, mais l’éducation peut aussi réduire ce risque de moitié ».
La psychologie peut également expliquer des comportements. « Le fait d’avoir une mauvaise image d’un parent alcoolique peut pousser l’enfant à tout faire pour ne pas devenir comme lui », observe le spécialiste. Même si «les deux extrêmes existent», rappelle le docteur niçois.
«Il faut mettre des mots sur des maux»
Si l’alcool peut créer des liens entre les gens grâce à sa faculté désinhibante, il peut aussi amener à rompre des relations familiales. À la suite d’une énième dispute avec son père alcoolisé, Gabriel a décidé de couper les ponts. « C’était une période difficile durant laquelle j’ai moi-même beaucoup bu », déplore-t-il. Après deux ans d’une consommation excessive, Gabriel est parvenu à décrocher en apprenant à mieux se connaître et en consultant une psychologue. « Je pense qu’au début j’ai trouvé dans l’alcool une sorte de refuge pour oublier mes problèmes, s’émeut Gabriel, mais ça ne les a pas réglés, ils sont restés en suspens jusqu’à ce que je finisse par travailler sur moi-même. » Depuis quelques mois, le jeune homme enchaîne les projets pour se maintenir occupé et ne pas retomber dans ses travers. Le sport l’aide à tenir ses objectifs et ses nouveaux amis l’y encouragent. «Je ne bois plus une seule goutte d’alcool. Alors, au début, j’ai eu l’impression de devenir un alien pour mon groupe de potes, mais je me suis depuis entouré de personnes qui partagent mes objectifs et me tirent vers le haut », sourit-il.
Pour parvenir à sortir de son addiction, Gabriel est parvenu à demander de l’aide et à mettre en place un processus de guérison. D’après le docteur Cherikh, cette méthode dépend en partie de « l’éducation, mais aussi de comment on gère le stress et les contrariétés. » Il faut « mettre des mots sur des maux », insiste l’addictologue, car « ceux qui ne parlent pas auront tendance à faire des addictions parce qu’ils ne pourront pas gérer leur côté émotionnel par autre chose. »
L'éducation comme rempart contre l’alcoolisme
L’éducation joue donc une part essentielle pour déjouer les risques génétiques accrus de développer une dépendance à l’alcool. Des programmes de prévention en milieu scolaire existent. C’est le cas du programme Good Behavior Game (GBG) de l'association Addictions France. Basé sur le jeu collaboratif en équipe, il s’agit d’une stratégie de gestion du comportement en classe qui vise à développer les compétences psychosociales des élèves telles que l'autonomie, l'entraide et la coopération. Il permettrait de faire baisser les conduites addictives à l'adolescence. Le programme est actuellement mis en œuvre avec le soutien des Agences Régionales de Santé dans les régions Grand Est, Normandie, Île-de-France, Hauts-de-France, La Réunion, Occitanie et Nouvelle-Aquitaine.
La consommation d’alcool est imputable à près de 49 000 décès par an en France, c’est un enjeu de santé publique majeur. L’éducation des plus jeunes permettra peut-être de faire baisser ce chiffre dans quelques générations.
Vadim MILLIEX