En soirée étudiante, l’alcool est omniprésent. Dans les violences sexuelles aussi : témoignages et chiffres le montrent, l’ivresse ne crée pas la violence, elle la révèle.
40 à 50 % des agressions sexuelles ont lieu dans des contextes festifs. © Camille Combret
En soirée étudiante, l’alcool est omniprésent. Dans les récits de violences sexuelles aussi. Selon une enquête de la Mission interministérielle de lutte contre les drogues et les conduites addictives (MILDECA) menée auprès de 66 767 étudiant·es entre 2023 et 2024, l’alcool est présent dans plus d’un cas de violence sexuelle sur deux. Depuis leur entrée dans l’enseignement supérieur, 24 % des étudiantes déclarent avoir subi au moins une violence sexiste ou sexuelle, contre 9 % des hommes.
Dans une enquête en ligne que nous avons réalisée et à laquelle près de 800 étudiant·es ont pris part, 28,2 % des interrogé·es disent ressentir parfois une perte de contrôle liée à l’alcool et 6,9 % souvent. Plus d’un sur cinq estiment que l’alcool a déjà eu un impact sur leur sécurité dans des relations intimes ou sexuelles.
Pour certaines, ces statistiques prennent un visage.
« J’étais en train de pleurer. Je lui ai dit plein de fois que je ne voulais pas. Mais je voyais bien qu’il n’allait pas s’arrêter. » Léa raconte une soirée durant laquelle, elle comme son ami, «avaient bu». « Il m’a forcée à l’embrasser, me tenait par les bras. Le lendemain, j’avais la trace de sa main en bleu sur le bras », confie l’étudiante en communication.
L’alcool, un produit qui altère les capacités
L’alcool agit directement sur le cerveau. Selon les autorités sanitaires, il s’agit d’un dépresseur du système nerveux central : il ralentit les réflexes, altère le jugement et diminue la capacité à réagir.
Cette perte de lucidité est décrite par plusieurs étudiant·es interrogé·es. «Je n’aime pas la sensation de ne plus être “alerte” quand je suis en ville ou en boîte de nuit», explique l’une des répondantes à notre enquête. Une autre ajoute : «L’alcool ralentit nos réactions et peut nous amener dans des situations très compliquées à vivre.»
Charlotte se souvient d’un réveil confus après une soirée lors de laquelle la jeune fille avait «beaucoup bu». « Pendant que je dormais, un garçon avec qui j’avais passé la soirée est venu dans mon lit. Je me suis réveillée, j’étais totalement à l’ouest, détaille l'étudiante. Je sentais ses mains sur ma poitrine. Je n’arrivais pas à lui dire d’arrêter, j’étais figée. » Dans ces situations, l’alcool agit comme un facteur de vulnérabilité, mais pas comme une cause de violence.
«Ce n’est pas l’alcool qui provoque la violence»
Pour Safiatou Mendy, co-coordinatrice de l’association Consentis, structure qui lutte contre les violences sexuelles et discriminations en milieu festif et culturel, un autre problème se joue : la façon dont l’alcool est utilisé pour expliquer ou minimiser les violences. « Les victimes n’en parlent pas parce qu’il y a un imaginaire qui dit que c’est l’alcool qui provoque les violences. Comme si la personne n’était pas violente en réalité. » Ce raisonnement contribue parfois à faire porter la responsabilité sur celles qui ont bu.
« On stigmatise le produit plutôt que l’individu. C’est comme dire à une fille : "ne mets pas de jupe courte" », poursuit-elle. Certaines victimes décrivent aussi le sentiment de culpabilité qui peut suivre. Charlotte raconte que l’homme qui l’avait agressée a ensuite affirmé «qu’elle l’avait allumé toute la soirée. »
« J’ai compris que j’avais été victime d’une agression sexuelle seulement après avoir vu une vidéo sur les réseaux sociaux racontant une histoire similaire », dit-elle. Pour Safiatou Mendy, ce silence s’explique aussi par des normes sociales.
« Il y a un tabou : une femme ne devrait pas trop boire. Quand elle perd le contrôle, on estime qu’elle est responsable de ce qui lui arrive. »
Un cadre légal pourtant clair
Pourtant, le droit français est explicite. Selon les principes rappelés par Amnesty International, une personne inconsciente ou fortement alcoolisée ne peut pas donner son consentement. Le code pénal précise que le viol et les agressions sexuelles sont constitués dès lors qu’il y a violence, contrainte, menace ou surprise. L’état d’alcoolisation de la victime peut caractériser cette absence de consentement. À l’inverse, la consommation d’alcool par l’auteur ne constitue jamais une excuse et peut même être retenue comme circonstance aggravante. Une réalité encore mal connue dans le milieu étudiant. Lors d’une action de prévention menée dans une école d’ingénieurs par l’entreprise Ethylot'Health, l’addictologue Tijl pose une question simple à une classe : « Est-ce que l’alcool fausse le consentement ? » Dans la salle, plusieurs étudiants répondent «non». Certains rient. Le débat s’installe. Pour Safiatou Mendy, l’enjeu est pourtant central : «Pour que le consentement soit respecté, il faut le verbaliser. Sinon, on peut passer à côté de signes.» Dans les soirées étudiantes, où l’alcool est omniprésent, cette évidence reste encore loin de faire l’unanimité.
Camille Combret