Date de soutenance : 25 septembre 2017
Directeurs de thèse : Marie Delaplace (PU 24, Lab'Urba, UPEM) et Franck-Dominique Vivien (PU05, REGARDS, URCA)
Jury : Olivier Bouba-Olga (président), Marie Delaplace (co-directeur), Franck-Dominique Vivien (co-directeur), Steve Charters (rapporteur), Faridah Djellal (rapporteur)
La question du développement de l’œnotourisme s’est imposée dans les vignobles depuis une vingtaine d’années. Des retombées sont attendues de cette activité tant en matière de notoriété et de ventes des vins que de dynamisme économique local. Cependant, le développement de l’œnotourisme n’est ni systématique ni uniforme dans les vignobles. Ce constat conduit la thèse à questionner la diversité de l’œnotourisme et à en développer une compréhension. L’hypothèse principale est que la diversité de l’œnotourisme est imputable à la diversité des contextes vitivinicoles dans lesquels cette activité émerge. En prenant appui sur la vitiviniculture locale, l’œnotourisme est fortement influencé par son fonctionnement. À partir d’une analyse puisant dans l’économie territoriale, l’économie des services et les théories institutionnalistes de la firme, la thèse met en évidence que les stratégies des professionnels du vin – du fait qu’ils sont simultanément les acteurs centraux de la vitiviniculture et de l’œnotourisme – matérialisent l’influence qu’exerce le contexte vitivinicole sur l’œnotourisme. L’application au cas du vignoble champenois du cadre analytique construit corrobore cette hypothèse : les spécificités organisationnelles de la filière du champagne et la géographie particulière de son vignoble ont des implications sur les stratégies œnotouristiques (individuelles et collectives) des professionnels du champagne et, par conséquent, sur la forme de l’œnotourisme local.
Problème traité par la thèse
L’œnotourisme (ou tourisme vitivinicole) est un terme récent qui désigne néanmoins un phénomène ancien : celui de l’accueil des visiteurs dans les vignobles. L’utilisation de ce terme atteste d’une prise de conscience de la part des acteurs des vignobles du potentiel touristique (et donc économique) que recèlent les attributs de l’activité vitivinicole. Les bénéfices prêtés à l’œnotourisme sont effectivement vastes. Il permettrait à la fois de soutenir l’activité vitivinicole en assurant la promotion et la commercialisation des vins locaux, et de rendre attractifs des espaces ruraux souffrant de dévitalisation. Dans ce contexte, tous les acteurs des vignobles, qu’ils relèvent de l’activité vitivinicole ou de l’activité touristique, auraient donc intérêt à encourager cette activité. Or, son développement n’est ni systématique ni homogène, conduisant ainsi à une diversité des situations œnotouristiques. Ce phénomène s’observe, entre autres, en Champagne viticole. Malgré le potentiel œnotouristique de ce vignoble et les initiatives des institutionnels du champagne et du tourisme, l’œnotourisme peine à se développer. La thèse questionne ce paradoxe et s’attache à développer une compréhension de l’émergence de l’œnotourisme et de sa diversité.
Méthode
Au sein de l’abondante littérature portant sur le sujet de l’œnotourisme, seuls quelques travaux sont dédiés à la compréhension de sa diversité. Ces travaux mobilisent pour l’essentiel des approches en termes performance (bonnes pratiques, facteurs clés de succès) et de stades de développement[1]. Ils suggèrent ainsi que tous les vignobles suivent les mêmes étapes de développement de l’œnotourisme et que la diversité de l’œnotourisme est imputable au fait que tous n’aient pas atteint le même stade de développement. Or, ces approches, que l’on peut considérer comme « normatives », ne tiennent pas compte du contexte particulier dans lequel l’œnotourisme émerge. L’activité vitivinicole de chaque vignoble est effectivement caractérisée par des dynamiques particulières qui orientent les stratégies œnotouristiques. La thèse décale alors son regard par rapport à l’essentiel des travaux existants et interroge le rôle que joue la diversité des contextes vitivinicoles dans la diversité de l’œnotourisme. Dans une perspective institutionnaliste, l’hypothèse générale est que l’influence du contexte vitivinicole s’exerce sur l’œnotourisme par l’intermédiaire des stratégies des professionnels du vin. Pour l’étayer, elle s’attache à répondre à un double objectif : celui de caractériser la diversité de l’œnotourisme, d’une part, et celui de l’expliquer à partir de la diversité de ses conditions d’émergence et de leur influence sur les stratégies des professionnels du vin, d’autre part. A cet effet, trois types de travaux sont mis en cohérence au sein d’un cadre analytique de la diversité de l’œnotourisme destiné à éclairer la situation œnotouristique des vignobles, et en particulier de celui de la Champagne viticole (cf. infra).
Résultats
Résultat I : La construction d’un cadre analytique de la diversité de l’œnotourisme
Puisque l’hypothèse générale de la thèse s’éloigne de la majorité des travaux sur la diversité de l’œnotourisme, son premier résultat est conceptuel et concerne la construction d’un cadre analytique de la diversité de l’œnotourisme qui tienne compte de la diversité des contextes vitivinicoles et de ses implications pour la diversité de l’œnotourisme. Ce cadre analytique s’appuie sur des travaux relevant de l’économie des services, de l’économie territoriale et des théories institutionnalistes de la firme.
L’œnotourisme, en tant qu’activité de service, est assimilé à un service architectural[2] et sa diversité réside dans le fait que chaque vignoble est caractérisé par une architecture particulière en fonction des modalités d’assemblage entre la multitude de prestations et de prestataires qui le compose. Parallèlement, le contexte vitivinicole est présenté comme une ressource territoriale[3] dans la mesure il est simultanément un construit résultant des stratégies des professionnels du vin et le cadre de leurs stratégies actuelles, en matière d’œnotourisme notamment. Chaque ressource territoriale « vin » est donc spécifique selon la géographie su vignoble, l’image des vins locaux, l’organisation collective de leur production et les caractéristiques des exploitations – des spécificités qui sont définies comme déterminantes pour l’œnotourisme.
Une série de propositions théoriques, appuyée sur les théories institutionnalistes de la firme[4] mais aussi sur les travaux de l’économie des proximités[5], souligne que ces spécificités influencent la construction des stratégies individuelles et collectives des professionnels du vin en matière d’œnotourisme et, in fine, l’architecture du service œnotouristique. Plus précisément, cette influence s’exerce via trois vecteurs sur les professionnels du vin : (i) en les rendant plus ou moins vulnérables aux mutations de leur environnement, (ii) en définissant les ressources dont ils disposent et qui sont potentiellement valorisables d’un point de vue touristique, et enfin (iii) en conditionnant leur perception de la complémentarité entre leurs ressources et celles des autres acteurs de l’œnotourisme.
Résultat II : L’explication du paradoxe de l’œnotourisme champenois
L’application du cadre analytique au cas champenois a permis de lever le paradoxe qui le caractérise en expliquant que ce sont les spécificités du vignoble qui n’encouragent que peu de professionnels du champagne à s’impliquer dans l’œnotourisme. Ce résultat émerge du traitement de données hétérogènes portant sur l’activité vitivinicole et l’œnotourisme champenois, mais aussi d’une enquête réalisée auprès de 322 professionnels du champagne. Ces analyses ont mis en évidence que la géographie de l’appellation « champagne », vaste mais différenciée par crus, ainsi que l’hétérogénéité des métiers impliqués dans la filière du champagne sont les principaux déterminants du choix des professionnels du champagne de s’impliquer (ou non) dans le tourisme, des prestations qu’ils développent et enfin de coopérer avec d’autres acteurs de l’œnotourisme.
Résultat III : Les implications stratégiques d’une approche positive de la diversité de l’œnotourisme
Le cadre analytique proposé dans la thèse adopte une logique méthodologique particulière dans la mesure où il s’inscrit dans une approche positive de la diversité de l’œnotourisme. Les propositions théoriques qui le constituent servent à questionner les liens entre l’activité vitivinicole et l’œnotourisme mais ne prétendent pas constituer des lois immuables observables dans tous les vignobles. Un regard nouveau est ainsi porté sur la diversité contrairement aux approches normatives très répandue dans les travaux sur l’œnotourisme. Une telle posture a des implications stratégiques pour les acteurs des vignobles. Si le contexte vitivinicole influence l’œnotourisme, la reproduction de bonnes pratiques empruntées à un autre vignoble perd tout son sens. Au contraire, chaque vignoble peut puiser dans les spécificités de sa vitiviniculture pour construire un œnotourisme original et performant.
[1] Carmichael B.A. et Senese D.M. (2012) Competitiveness and Sustainability in Wine Tourism Regions: The Application of a Stage Model of Destination Development to Two Canadian Wine Regions, in P.H. Dougherty (dir.), The Geography of Wine, New York, Springer Netherlands, 159‑178.
[2] Djellal F. et Gallouj F. (2006) Un modèle d’analyse de la dynamique de l’innovation dans les services : le cas des services de types architecturaux, Economies et Sociétés, Série EGS, 7, 1973‑2010.
[3] Kébir L. (2004) Ressource et développement : une approche institutionnelle et territoriale, Thèse de doctorat, Neuchâtel, Université de Neuchâtel, 190 p.
[4] Penrose E. (1959) The theory of the growth of the firm (reprint in 1997), in N.J. Foss (dir.), Resources, firms, and strategies: a reader in the resource-based perspective, New York, Oxford University Press (Oxford management readers), 27‑39. Richardson G.B. (1972) The Organisation of Industry, The Economic Journal, 82, 327, 883‑896. Williamson O.E. (1975) Markets and Hierarchies. Analysis and Antitrust Implications, New-York, The Free Press, 286 p.
[5] Torre A. (2010) Jalons pour une analyse dynamique des Proximités, Revue d’Économie Régionale & Urbaine, 2010/3, 409–437.