Le plan de Cléo était pourtant simple : se rendre à Redshire, y passer quelques nuits et en profiter pour discuter avec les habitants de la ville pour obtenir des informations sur les ruines de Tekka. Mais rien ne s'était passé comme prévu, comme d'habitude. Après être tombée nez à nez avec un groupe de terroristes pro-technologie sur le marché de Redshire, Cléo avait dégainé son arme, prête à défendre les citoyens, et s'était mise à marcher d'un pas décidé vers les assaillants. Mais voilà, sur son chemin, une voix aiguë l'avait interpellée : « POURQUOI TU COURS DANS CE SENS, ABRUTIE », mais Cléo était déjà bien trop loin dans ses pensées, prête à se battre. La dernière chose dont elle se souvenait après ça, c'était le coup sec et net qui lui avait été asséné derrière la nuque, lui faisant perdre conscience presque immédiatement.
À son réveil, affalée entre deux sacs de pommes de terre, Cléo avait croisé le regard inquiet de cette jeune fille aux cheveux noirs. Celle-ci s'était alors présentée, la voix un peu tremblante.
« Je suis désolée, j'espère que je ne t'ai pas fait trop mal ? Je m'appelle Aria, tu sais qui tu es et où nous sommes ? »
Cléo, qui était tombée tête la première, avait dû fournir un effort pour se remémorer les derniers événements. La bouche pâteuse, elle se débarrassa des quelques grains de sable sur sa langue et s'introduisit à son tour à Aria.
« Salut, moi c'est Cléo, aux dernières nouvelles j'ai vingt-quatre ans et toutes mes dents et nous sommes au marché de Redshire. »
Un grand sourire s'était alors dessiné sur son visage, faisant soupirer Aria de soulagement. Cleo s'était alors relevée à l'aide d'Aria, qu'elle découvrit bien plus petite qu'elle, plus menue aussi. Comment un gabarit pareil avait-il pu lui asséner un tel coup si précis ? Mais Cléo ne lui en voulait pas, ou plus, elle avait déjà oublié. Préoccupée par l'attaque terroriste, elle avait alors questionné Aria qui s'était empressée de lui résumer les derniers événements. Beaucoup de blessés et un mort à déplorer parmi les habitants de Redshire, les assaillants eux, s'étaient enfuis pour la plupart, ou avaient été emprisonnés ou tués.
Quelques jours étaient passés depuis leur rencontre, leurs routes s'étaient séparées, puis croisées de nouveau, alors les deux jeunes filles s'étaient naturellement mises à passer plus de temps ensemble. Du point de vue de Cléo, Aria était une jeune fille plutôt réservée ; timide, c'était Cléo qui faisait la conversation et qui lui racontait ses histoires et ses voyages. Un jour, alors qu'elles dînaient à l'auberge, Cléo avait proposé sans grande conviction à Aria, une petite virée à l'est de la ville. Elle lui avait demandé comme ça, pour faire sortir sa nouvelle amie et lui faire découvrir de jolis paysages proches de Redshire qu'elle ne connaissait peut-être pas. Elle s'était déjà préparée à un refus, ayant son second plan en tête : reprendre sa quête initiale et partir en direction de Tekka, quand une voix timide mais légèrement enjouée la tira de ses pensées.
« Pourquoi pas ? »
Les deux jeunes filles étaient alors parties camper. Cléo avait décidé de remonter la rivière et ainsi de monter jusqu'à Aikiro, si Aria s'en sentait capable. Le voyage s'était passé sans encombre et Cléo s'était mise à observer un peu plus sa compagne de voyage. Elle avait remarqué qu'Aria parlait parfois toute seule, à voix basse, mais ce qui avait le plus attiré son attention, c'est quand elles étaient arrivées près d'une grande forêt, Aria avait soudainement montré un grand intérêt pour celle-ci et avait sommé Cléo d'aller voir de plus près. En ses deux semaines ensemble, la jeune aventurière n'avait que rarement vu Aria si enthousiaste. Un soir, alors que les deux jeunes filles discutaient autour d'un faible feu de camp, tout s’était subitement éclairé chez Cléo et d'un coup, tout s'était mis à faire sens. Cependant elle n'était sûre de rien et si Aria n'avait pas abordé le sujet, alors valait mieux ne pas la pousser à le faire. Ainsi, Cléo décida de ne rien dire.
« Ari, tu dois faire plus attention, ça glisse par ici ! »
Cleo avait agrippé le bras de son amie de justesse, l’empêchant de glisser et de tomber dans la rivière qu’elles étaient en train de longer. Aria s’était alors débarrassé de son emprise et avait soufflé légement « ça va, je vais faire plus attention ! Quand est ce qu’on s’arrête pour manger, j’ai faim ! Pas toi ? » Cléo, qui s’était arrêtée, avait posé ses mains sur ses hanches et regardé Aria qui s’était s’éloignée gaiement. Il n’était pas encore l’heure de manger, mais l’endroit semblait idéal pour un petit piquenique improvisé.
« Ari reviens, on va manger ici ! »
Les deux voyageuses s’étaient alors installées contre de gros rochers, près de la rivière, leur offrant une superbe vue sur la haute chaine de montagne qui se dessinait au-delà de la grande forêt qu’elles avaient vues plus tôt. Aria s’était adossée contre un rocher moussu et s’était mise à regarder la vue. Cléo en avait alors profité pour s’éclipser quelques instants pour aller ramasser des baies comestibles qu’elle avait vu dans le coin un peu plus tôt et qu’Aria semblait particulièrement apprécier en tarte. Quand Cléo était revenue, Aria n’avait pas bougé. En l’entendant derrière elle, la jeune fille s’était retournée et leurs regards s’étaient croisés. C’est à cet instant que Cléo avait découvert une lueur qu’elle ne connaissait pas, dans les yeux de son amie, quelque chose d’encore différent.
« Nous sommes proches d’Aikiro pas vrai ? J’ai entendu des bruits suspects, je ne le sens pas nous devons partir. »
L’air soudain sévère de sa jeune compagne avait déstabilisé Cléo, mais elle s’était vite reprise, son intuition pointant dans la même direction que celle de son amie. Elles avaient alors ramassé leurs affaires et rapidement quitté les lieux qui semblaient si paisible. Cette fois-ci, Aria était passée devant et marchait d’un ton pressé mais assuré. C’était limite si Cléo n’avait pas un peu de mal à garder le rythme. Elles s’étaient arrêtées une petite heure de marche rapide plus tard, Cléo légèrement essoufflée avait trop de questions en tête. Elle s’était alors retournée vers Aria et cette fois-ci de nouveau, la jeune fille aux cheveux noirs s’était mise à soutenir son regard, sans aucune hésitation ou crainte. Cléo s’était alors lancée :
« Jeune fille, je pense qu’on a des choses à se dire »
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Cléo n’avait pas oublié l’origine de cette conversation, elle était toujours aussi curieuse de savoir ce qu’Aria lui cachait, enfin, plus vraiment. En tout cas, elle voulait comprendre, mais selon elle, il était préférable que son amie se sente en parfaite confiance en sa compagnie. Elle se releva alors énergiquement tout sourire, ramassa son sac et aida sa jeune compagne à faire de même. Elles se remirent alors en route, puis soudain, Cléo sentit une pression sur sa manche droite. Elle baissa le regard et découvrit les doigts d’Aria, qui tiraient sur son tissu.
« Cléo…Si tu veux, tu peux dormir dans ma chambre ce soir. Je pense que le lit est assez grand pour nous deux…En tout cas assez large. Je sais que tu ne dors pas très bien quand tu partages les autres chambres avec des inconnus et moi j’ai de la chance d’en avoir une où je suis toute seule…Tu sais, comme j’y travailles, enfin oui tu le sais déjà. »
Aria semblait embarrassée, elle avait tout sorti d’un coup, laissant Cléo très étonnée. Un grand sourire illumina de nouveau son visage, faisait apparaitre toutes ses dents. Cléo qui trouvait Aria si silencieuse et réservée était en réalité très observatrice et en plus de cela, elle faisait un pas vers elle ! Le cœur empli de joie, Cléo sauta sur Aria qui manqua de tomber en arrière. Elle la souleva avec aisance, lui arrachant un cri de stupeur. La surprise passée, Aria éclata d’un rire un peu timide et somma Cléo de la reposer immédiatement. Les deux jeunes femmes reprirent leur route vers Redshire, tandis que Cléo rêvait déjà d’une nuit blanche où Aria lui révèlerai enfin son secret.
La nuit avait finalement enveloppé Redshire quand Cléo et Aria atteignirent l’auberge. L’atmosphère chaleureuse et tamisée les accueillit tandis que la plus jeune saluait timidement les habitués. Cette fois-ci, elle passa devant Cléo et la guida jusqu’à sa chambre qui se trouvait au troisième étage. La porte s’ouvrit sur une petite pièce simple et éclairée par une lumière faiblarde, aménagée par Aria. Des rideaux blancs à motifs floraux avaient été disposés maladroitement sur le haut de son unique fenêtre, mais suffisamment bien pour pouvoir cacher les rayons du matin. Dans le coin droit de la pièce, se trouvait un lit de taille moyenne qui semblait en effet pouvoir accueillir les deux jeunes filles.
« Cléo, est ce que tu peux enlever tes chaussures ? Si ça ne te dérange pas ? »
Cléo baissa les yeux au sol ; la point de ses souliers se trouvaient sur un tapis à motifs vieillots mais qui semblait propre et en bon état ; alors, elle s’empressa de se déchausser. La nuit était un peu fraîche, mais Cléo fut ravie de ne pas sentir le parquet glacé sous ses pieds. De son côté, Aria fouillait dans sa commode en face de son lit et en ressorti une tenue de nuit. Sous les yeux de Cléo qui ne savait pas trop quoi faire, la jeune fille fit plusieurs allers-retours hors de la chambre pour rapporter oreiller, couverture et serviette de toilette, qu’elle déposa sur le lit.
« Alors, voilà, dans cette chambre tu peux faire ta toilette, mais si tu veux plutôt te doucher et...autre, ce sera juste à gauche en sortant. »
Cléo la remercia chaleureusement et posa finalement son sac sur un grand fauteuil vert sapin à ressorts, pour en extirper non sans mal, une tenue adaptée pour la nuit. Alors qu’elle commençait à se déshabiller, Aria toussa légèrement. « J’espère qu’elle n’a pas attrapé froid dehors » pensa Cléo. Puis sa jeune compagne toussa de nouveau et cette fois-ci, Cléo croisa son regard ; elle avait l’air un peu embarrassée. Comprenant finalement la raison, la rouquine éclata de rire.
« Pardon ! Je ne pensais pas que ça te gênerait ! Je vais à la salle de bain, je reviens ! »
A son retour, Aria s’était déjà installée du côté du mur et attendait Cléo, les draps hauts sous ses aisselles et les mains jointes sur sa poitrine. Cléo éteignit la source de lumière et s’installa avec précaution de l’autre côté du lit. Elle sentait que son amie était anxieuse et se tourna vers elle pour s’empresser de la rassurer. Seule une vague silhouette se dessinait devant ses yeux, pas encore habitués à la pénombre.
« Tu n’es pas obligée de m’en parler maintenant tu sais, ça peut attendre et en plus je n’ai pas terminé mon histoire. »
Cléo entendit Aria déglutir, puis soupirer, son cœur devait battre à mille à l’heure ! Lentement, la jeune fille glissa sa main sur les draps, à la recherche d’Aria. Quand elle trouva son bras, la plus jeune sursauta, mais sembla se détendre sous la main réconfortante de son amie.
« En fait … Je ne suis pas toute seule, je veux dire, il y a plusieurs moi. Non, comment dire… C’est moi, mais pas moi. Qu’est-ce que je raconte ? »
« Oui, il y a toi, et puis Ari, mais aussi cette personne que j’ai vue un peu plus tôt pas vrai ? »
Un silence s’installa, mais Cléo sentit que la tension commençait à retomber. Aria poussa alors un long soupire.
« Tu avais remarqué ? Honnêtement, je suis un peu confuse, je ne pensais pas que tu les rencontrerais si tôt, c’est peut être parce qu’on est à l’aise avec toi ? »
Un sourire se dessina sur le visage de Cléo, qui retira sa main du bras d’Aria, pour la ranger sous son oreiller. Elle avait donc réussi ? Rien n’était encore certain, mais elle ne put s’empêcher de ressentir une vague de soulagement traverser tout son corps. Une amie, enfin.
« Alors, vous êtes trois ? Est-ce que vous avez des noms ? »
Aria sembla chercher ses mots avec soin. Elle commença par décrire l’Index, douce et protectrice, que Cléo avait en effet déjà rencontrée et surnommée « Ari ». Puis, vint l'Œil, forte, mature, déterminée et prête à protéger Aria à tout prix. Elle évoqua également Le Pitre mais ne s’attarda pas dessus. Cléo remarqua cependant qu’Aria prenait des détours dans son récit, évitant soigneusement d’aborder les évènements qui avaient conduits à la naissance de ces alters. Elle comprit sans mal que cela devait probablement renvoyer à des traumatismes et n’insista pas. Elle écouta attentivement, sans l’interrompre une seule fois, absorbant ses confidences. Même si de nombreuses questions demeuraient, Cléo était reconnaissante d’avoir été choisie pour partager ce moment de vulnérabilité. Elle en était maintenant sûre, elle voulait en apprendre plus sur Aria et rester à ses côté, persuadée que ce moment marquait le début d’une profonde amitié.
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A la suite des révélations d’Aria, une complicité nouvelle s’épanouit entre les deux amies. Quand Cléo trouvait un travail, Aria l’accompagnait, la guidant à travers Redshire. Elles passèrent de nombreuses journées ensembles, Cléo chérissait ces moments, reconnaissante de la confiance qu’Aria avait placée en elle. Cependant, au fil des jours, Cléo ne pouvait se défaire du sentiment qu’il y avait quelque chose qu’elle se devait entreprendre seule : son voyage à Tekka. Elle voulait proposer à Aria de l’accompagner, mais ne pouvait se résoudre à l’amener sur des terres inconnues et sans pouvoir s’assurer qu’elle pourrait être en sécurité à ses côtés. Avec une anticipation mêlée d’appréhension, Cléo partagea ses intentions avec Aria un soir alors qu’elles se préparaient à dormir. Elle lui promit « Je reviendrai, je veux voir ce qu’il en est de mes yeux une première fois et m’assurer que si tu souhaites m’accompagner un jour, cette destination sera sans danger pour toi ». Aria bien qu’un peu inquiète sombra dans le silence un instant. Finalement, elle laissa échapper un soupire tremblant et étreignit son amie. Les yeux brillants, les deux jeunes filles le savaient, leurs chemins se rejoindraient à nouveau en temps voulu.
Ainsi, Cléo partit pour Tekka avec la promesse de revenir dans quelques semaines, emportant avec elle les souvenirs de leurs aventures partagées.