Une fois assez proche de Redshire, Cléo marqua l’arrêt et invita Aria à s’asseoir sur une souche moussue. La jeune fille semblait avoir repris son calme et Cléo sentit de nouveau cette aura familière qu’elle connaissait, émaner de sa compagne.
« Si tu veux, je commence, il me semble qu’on ne s’est jamais proprement introduites l’une et l’autre, non ? Puis je te fais confiance, tu es mon amie après tout, enfin j’espère ! »
Un léger rouge monta aux joues d’Aria, qui acquiesça silencieusement. A la regarder se triturer les doigts, elle avait tout l’air de quelqu’un pris en flagrant délit, ce qui fit sourire Cléo. Elle décida de s’asseoir non loin de son amie et commença à tresser ses cheveux rouges.
« Je m’appelle Cléo comme tu le sais, mais mon nom n’a pas d’importance. Je suis originaire de Deltat, enfin je crois, je ne m’en souviens pas vraiment. Là-bas, j’ai été éduquée et formée pour… Tu sais, être au service du Royaume. »
Cléo laissa échapper une moue désapprobatrice avant de se reprendre. Aria elle, s’était recourbée sur elle-même et l’écoutait avec attention, le visage posé sur son avant-bras. Rassurée de ne percevoir aucun signe de jugement dans les yeux de la jeune fille, Cléo reprit son récit.
« Quand j’ai été en âge, on m’a envoyée avec d’autres personnes comme moi, patrouiller aux alentours de Shiloh, près d’une zone de conflit. Mais voilà, un soir, mon groupe est tombé face à un groupe de six pro-tech. Au début, tout le monde était tendu, mais l’échange avait été cordial, on demandait les permissions de circuler, puis quelques vagues informations puisque de toute façon, nous ne faisions que passer dans la zone, ce n’était pas vraiment notre lieu d’exercice, il nous restait encore des choses à apprendre à Shiloh. Puis voilà, quelqu’un a craqué, qui ? Je ne sais plus ; je me souviens que les armes sont sorties très vite, ça a été sanglant, cruel, des deux côtés on se battait, tous terrifiés et sans trop savoir pourquoi. J’ai protégé les miens comme j’ai pu mais je me suis finalement retrouvée désarmée et impuissante. Ce jour-là, j’ai perdu mes quatre compagnons et je ne sais même pas quelle raison nous a poussé à nous entre-tuer, on avait tous le même âge, vingt ans et en face, ils ne devaient pas dépasser la trentaine non plus. De leurs côtés, certains sont morts, d’autres ont pris la fuite. »
Un sourire amer se dessina sur le visage de Cléo, qui peinait à contenir sa tristesse. Encore aujourd’hui, un grand sentiment d’incompréhension et d’injustice l’envahissait quand elle repensait à cet évènement. Faire se battre et opposer de si jeunes générations, ce n’était pas le futur qu’elle avait envisagé, ni la paix promise par le Royaume.
Perdue dans ses pensées, elle reprit ses esprits en sentant des doigts passer entre ses cheveux ; Aria s’était glissé derrière elle sans un bruit, et avait repris la tresse que Cléo avait délaissée. Au loin, le soleil rougeoyant disparaissait à l’ouest, plongeant dans la forêt Mori.
« Après cet événement, je me suis rendue à Shiloh demander de l’aide, quelques soldats sont alors partis s’occuper de la scène et puis… J’ai décidé de partir. De toute façon, qui m’aurait arrêtée ? On n’aurait pas pu me traquer non plus car en réalité, je n’étais personne et je n’avais d’attaches nulle part, enfin je crois. Je alors suis restée quelque mois dans le nord, parfois je revenais à Shiloh pour faire quelques boulots et manger un repas chaud. Pendant ce temps je me suis mise à observer et écouter les gens. J’ai découvert qu’il pouvait être possible d’entretenir des discussions amicales avec des pro-tech, de faire des échanges, alors j’ai commencé à m’imaginer un monde où nous pourrions vivre ensemble. Mais je le reconnais, j’ai encore trop peu de connaissances sur les anciennes technologies pour pouvoir me dire que ce serait vraiment une possibilité. »
« C’est pour ça que tu as décidé de te rendre à Tekka ? »
Dans son dos, Aria avait terminé sa tâche. Avec une grâce habile, elle avait tressé les mèches rouges en une seule natte complexe qui tombait gracieusement sur le dos de Cléo, lui offrant une coiffure protectrice pour la nuit. La jeune aventurière se retourna et remercia Aria d’une courte étreinte.
« Oui, mais je te raconterai la suite plus tard, on devrait reprendre la route pour arriver à l’auberge avant qu’elle ne soit trop remplie, j’aimerai bien un lit ce soir ! »