- Les trajectoires de visée des 4 télescopes forment les arêtes d’une pyramide. Elles convergent vers un point situé au sommet de celle-ci et à la verticale du centre du tapis de pigments (un rond au sol de 8 mètres de diamètre).
- Comme instruments d’optique, les lunettes astronomiques représentent la pulsion scopique, le désir de Voir (l’effort de connaissance, ou de conscience). Leurs visées marquent les traits projectifs d’un long-regard vers le point sommital.
- Ce point, invisible à l’œil nu, c’est le phare, la source solaire (une abstraction, le lieu en - et hors de - tous lieux, l’atopie proprement dite). De lui circule vers le sol (le visible de la Terre), un flux d’inspiration poétique, une chaîne et une artère de sens, qui génèrent et animent en lignes, formes et couleurs le paysage du visible (le tapis de pigments). Ici c’est un très concret bosquet de trois mape (châtaigniers tahitiens) qui est ‘ouvert’ (c’est-à-dire habité au passage), cartographié et investi comme lieu d’ancrage pour notre représentation du Corps Insulaire, mais les lieux de la Terre et les échelles de rendus possibles sont, en théorie, infinis.
-En retour, le sol ainsi animé émane une radiance (rayonnement diffus de la couleur et du dessin). Les lunettes astronomiques la métabolisent, la concentrent et la projettent en quatre rayons vers le point d’abstraction, au sommet de la pyramide. Celui-ci, ainsi alimenté de visible, l’absorbe dans le blanc infini de l’atopie. Lui-même, à son tour renvoie vers le sol une vitalité solaire régénératrice, et ainsi de suite.
-C’est un cycle complet, un dialogue sensible du Visible et de l’Invisible. Un arbre (ici en l’occurrence, trois arbres) se nourrissant autant d’air et de lumière que des nutriments du sol pour élaborer son bois au long d’un processus circulant et expansif.
A partir de l’espace 3D (le lieu concret - le bosquet de mape) et des modalités de perception du corps physique, par le prisme desquelles il aborde le monde : haut/bas, loin/près, chaud/froid, lignes, textures, couleurs… (les « vertus primaires de la réalité physique » d’après J-J Wunenburger), s’ouvrent en résonance, par quelques plis, quelques passages possibles, d’autres dimensions.
C’est dans cet élargissement, embrassant l’espace dans sa totalité et sa multi- dimensionnalité, les deux s’entre-enveloppant, que la navigation géopoétique trouve la nécessité d’une conduite éveillée du Rêve, "Nord-Sud-Est-Ouest. Lumières", une navigation ‘aux étoiles’ comme celle que pratiquaient les premiers Polynésiens par exemple, lancés dans l’inconnu de l’ouverture océanique. Ces reflets verts des nuages au loin annonçant la proximité d’un lagon, d’une île, ces constellations de l’hémisphère austral, ces oiseaux de haute-mer, ces vents et ces courants qui évoluent avec les saisons : des repères, des coordonnées du réel sur l’Océan.
Le navigateur du Rêve géopoétique est naturellement cosmographe, ou mieux, il a accès, sous forme d’intuitions et de pressentiments, à une connaissance cosmographique intégrale des dimensions multiples de l’espace et de la nature des relations entre elles. Ancré en Corps Insulaire, il ne perd pas le Nord. Il est Nord lui-même.
Voilà les esquisses qu’à partir du Rêve du Moustier des Fous nous traçons aujourd’hui : celle du Corps Insulaire, celle d’une conception ouverte de l’Espace et celle d’un Dreaming géopoétique. C’est la passe discrète sur « l’Étroit chemin du fond » que l’Atelier Géopoétique des Marges s’applique à explorer et à cartographier, gardant le cap que tu as initié, Kenneth, au sein de l’Institut.
Accroupi sur le seuil de la cabane, il est temps pour moi de te laisser aller et de sortir de ma rêverie.Une pluie fine fait un crépitement d’étincelles sur les feuilles du bananier.L’écho d’un rire.
Amitié.
Yannick Barazer, pour l‘Atelier Géopoétique des Marges,Bora Bora, Juin-Septembre 2024