Protestare...




... À l'échelle du monde





"Protestare"... Terme latin qui a donné le mot "protestant", et qui signifie "attester", "témoigner pour"...

Le protestantisme, d’origine européenne — ce n’est pas scoop — a déployé, à travers sa généalogie, sa présence sur tous les continents, accompagnant, bon an mal an, le déploiement d’un monde se globalisant via l’expansion de traditions d’origine européenne.

Il a souvent accompagné cette expansion de façon critique. Il n’en a pas moins partagé bien des certitudes désormais irrémédiablement effondrées après la traversée du tragique XXe siècle.

L’illustration de cette traversée nous est fournie à travers les œuvres et les biographies de personnages ayant vécu le siècle. Certains ont saisi le drame de cette traversée à sa mesure de drame. Exemple marquant : Cioran au passé roumain… quasi normal !, c’est-à-dire fasciste ! (Les dictatures fasciste et nazie du XXe siècle exprimant le moment « culminant », basculement irrémédiable, de l’idée de supériorité de la civilisation dite « blanche »). Cioran dès la fin des années trente, rejette radicalement ce qu’il nomme désormais «fanatisme ». Un rejet qui se traduit en une œuvre consistant à « penser contre soi »…

Cioran est exemplaire de ce qu’ont vécu de façon moins abrupte les traverseurs de ce siècle passé…

À l’autre bout Théodore Monod, pour ne prendre que cet exemple (celui d’un homme aux engagements remarquables), représente une autre façon de traverser le même siècle, en ayant partagé un temps, lui aussi (notamment lors de son passage au Cameroun dans les années 20), quelques préjugés regrettables, pour les renier lui aussi, mais, pour sa part, en les dépassant radicalement dans un processus de purification d’une pensée utopique en marche, en marche chez lui dès sa jeunesse.

En tout ce processus, il partageait la vision qui était celle des meilleurs de ses contemporains…

« A la veille de la Grande guerre, écrit l’historien J. Marseille, tous ou presque auraient pu souscrire aux propos de  Jean Jaurès qui, en 1881, s’exclamait : "Nous pouvons dire à ces peuples sans les tromper que là où la France est établie, on l’aime ; que là où elle n’a fait que passer, on la regrette ; que partout où sa lumière resplendit, elle est bienfaisante ; que là où elle ne brille pas, elle a laissé derrière elle un long et doux crépuscule où les regards et les cœurs restent attachés." Ou à ceux de Léon Blum qui, en 1925 encore, proclamait : "Nous admettons le droit et même le devoir des races supérieures d’attirer à elles celles qui ne sont pas parvenues au même degré de culture et de les appeler aux progrès réalisés grâce aux efforts de la science et de l’industrie" ».

Tintin (et l’œuvre d’Hergé en général) donne un excellent résumé de l’évolution de la pensée européenne au XXe siècle.

De Tintin au pays des Soviets (où il est envoyé par son journal comme une sorte de missionnaire des jésuites) aux derniers volumes, Tintin à lui seul traverse le XXe siècle européen, et en traverse la pensée commune : ainsi, dans les derniers volumes, comme Tintin et les Picaros ou Les bijoux de la Castafiore (avant-dernier volume – où il défend la cause des Romanichels faussement accusés de vol) Tintin arbore sur son casque de motard un évident signe de la paix, signe de ralliement de toute la jeunesse tiers-mondiste et anti-colonialiste des années 1960 et 1970 – mobilisée contre la guerre du Vietnam… On est loin de Tintin au Congo ! On est passé entre temps (entre autres) par le voyage sur la Lune et la défiance à l’égard des prises de pouvoir totalitaires dans les pays de l’Est.













Si l’on fait à partir de là un retour en arrière, on peut percevoir que Tintin… c’est l'Européen type du XXe siècle, qui a commencé en un Congo de tous les mépris, pour terminer avec un signe de la paix sur un casque qui n’a plus rien de colonial.

C’est là le monde où nous sommes, et celui d’où il provient, protestantisme mondial inclus. C’est là aussi que le protestantisme peut avoir un rôle, sachant ce pivot de ce qu’est le protestantisme : la grâce « forensique » :

Pour les Réformateurs, la grâce, c’est-à-dire la faveur gratuite de Dieu, nous sauve de façon « étrangère » — « forensique », selon ce mot qui vient du latin « forens » (« étranger »). C’est le mot qui a donné « forain ». La grâce nous vient d’ailleurs, de Dieu, qui nous la signifie en Christ. Elle est donnée à notre foi. Elle ne vient donc en aucun cas de nous.

Quel rapport avec la "protestation" de la Réforme, le témoignage, la mission, qui prennent souvent aujourd’hui la forme de l’ « humanitaire » ? Humanitaire : on a parlé de bonne conscience, bonne conscience de la mondialisation. Comme parfois l’action missionnaire, dans les siècles précédents, a pu être la bonne conscience de la colonisation. L’action missionnaire a pu être cela quand elle a oublié que Dieu nous secourt de façon « forensique », quand la mission a eu la tentation de ne faire que se porter soi-même comme si la grâce venait d’elle, porter la civilisation de ses témoins, de tous ses témoins, même non-missionnaires : Léon Blum lui-même ne disait-il pas en 1925 : « Nous admettons le droit et même le devoir des races supérieures d’attirer à elles celles qui ne sont pas parvenues au même degré de culture » ?

Au-delà d’un vocabulaire aujourd’hui choquant, la faille dans le cas de l’ « humanitaire » comme dans celui de « la mission », est déjà dans l’idée que l’on puisse faire bénéficier autrui, moins favorisé, des faveurs qui seraient les nôtres. Dans le cas de l’humanitaire, les faveurs en question sont, conformément aux valeurs contemporaines, alimentaires, sanitaires, etc. Disons matérielles, à l’exclusion de la dimension spirituelle que revendiquaient nos prédécesseurs. (C’est, au fond, la seule différence.) Dans les deux cas, le problème vient de la conviction intime et non-perçue que celui qui se déplace vers l’autre lui octroie ses faveurs. Or « faveur » traduit « grâce », ne l’oublions pas.

La parole ci-dessus de Léon Blum offusque nos consciences du XXIe siècle ! Certes, le vocabulaire a changé ! Mais quelle est la distance fondamentale entre cela et le « droit », ou « devoir », «d’ingérence » ? Quelle est la distance entre ce même « droit d’ingérence » et la vision que l’on a gardée du missionnaire au casque colonial ? Que l’on relise donc Tintin au Congo ! Que fait-il donc d’autre que de l’ingérence humanitaire ?

Un point commun fondamental entre Tintin, Léon Blum, et l’«humanitaire » est l’oubli de ce que l’ « aide humanitaire » de Dieu est « forensique ». Étrangère autant au bénéficiaire de l’«humanitaire » ou de « la mission » qu’à son porteur. Mais au fait, dès lors, qui est le bénéficiaire et qui est le porteur ? À quoi les distingue-t-on ? À ce que l’un se déplace et l’autre non ? Mais un touriste ne se déplace-t-il pas ? Le déplacement fondamental est-il forcément géographique ? Le porteur de l’«humanitaire » serait-il donc celui qui a accès aux billets d’avion et aux visas ?

On comprend qu’il doit y avoir un déplacement plus fondamental ! Celui qui, du cœur de la notion de secours forensique, nous dépouille de toute prétention de propriétaires… des biens comme de la grâce.


R.P.