La ferme, acquise en 1982 à Estrée-Cauchy, située sur la chaussée Brunehaut qui relie Arras à Boulogne-sur-mer, entre Arras et Houdain, fut érigée, pour ce qui est de son corps d'habitation par Charles Alexandre, en 1893. Celui-ci l'occupa avec son fils Louis jusqu'à son décès. Louis Alexandre s'installa ensuite avec son épouse dans une propriété adjacente, construite à cet effet. La ferme fut donc vendue au milieu des années 1960 à la famille Mahieu, qui, faute de terres en propriété et privée de ses terres en location, fut contrainte de nous la céder, pour s'exiler à Doullens.
Devenue inexploitable, la ferme eut quelque peine à trouver acquéreur. Il est vrai qu'elle faisait assez triste figure, peu entretenue, faute d'intérêt et de moyens, par des agriculteurs désormais encombrés par des bâtiments techniquement dépassés. L'agent immobilier chargé de la vente fut inspiré de prospecter jusque dans la métropole lilloise et c'est une annonce dans la Voix du Nord qui retint notre attention en cette fin d'été de 1982.
Locataires d'un appartement du Crous à Villeneuve d'Ascq depuis trois années, nous fûmes saisis à notre retour d'un séjour en Egypte d'une envie d'espace et surtout de conception immobilière. Nous étions à l'âge de tous les possibles et entendions le démontrer. Nous nous mîmes donc en quête d'un ensemble bâti "évolutif", envisageant d'abord le remodelage d'une courée roubaisienne -il fallait en trouver une- puis, au hasard des annonces locales, l'acquisition d'un corps de ferme, en Flandre belge et en Flandre française au nord de Lille. Nous crûmes pouvoir conclure l'achat mais, le temps de la braderie, et le bien n'était plus disponible. C'est alors donc que, enhardis par ces premières tentatives, nous fûmes attirés par l'annonce parue dans la Voix du Nord qui paraissait nous offrir un possible à 60 kilomètres, au sud du bassin minier, une heure donc de nos mères respectives, via l'A1 et la Rocade Minière.
En 640 après. JC Rome devint la principale destination des pèlerinages chrétiens et le resta jusqu’au début du culte de St Jacques de Compostelle en Galice au Xe siècle. En Italie, la voie fut appelée « Iter Francorum » à partir de 725 et pour la première fois « Via Francigena » ou « Francisca »., « Chemin des Anglois » dans le royaume des Francs.
La Via Francigena devient rapidement un grand axe de pèlerinage où se croiseront des millions de pèlerins qui viennent de tous les horizons, des empereurs aux petites gens. Cette voie favorisa grandement les échanges intellectuels à travers l’Europe.
Voie romaine depuis 177 après J.C, pour sa partie reliant Parme à Lucques ( Italie ), cette voie s’est étendue grâce aux Lombards, avant de relier la France à Rome à travers la Bourgogne. La chaussée Brunehaut en est une portion. Elle deviendra un chemin de pèlerinage vers l’an Mil connu sous le nom de Via Francigena. Elle relie alors Cantorbéry ( Angleterre ) à Rome. L’initiateur de ce pèlerinage est Sigéric, archevêque de Cantorbéry qui se rend à Rome à pied en 990 pour rencontrer le pape Jean XV et recevoir le pallium de l’investiture, le manteau et l’investiture.
Cette route qui partait d'un port de la côte de la Mer du Nord, traversait les villes de Guines , Thérouanne ( Tarvenna), Bruay ( Bruwaei ), Arras ( Nemetacum ) , Cambrai, Reims, Besançon, Pontarlier, Lausanne, Aoste, Pavie, Plaisance, le Col de la Cisa, Lucques (Lucca), Sienne, Bolsena, et Sutri pour arriver à Rome.
Mais notre budget était contraint par ce que nous avions envisagé lors de nos choix antérieurs, cela malgré l'aide bien venue de ma belle mère. Il fallut convaincre les propriétaires, ce dont se chargea l'agent immobilier lors de la signature du compromis de vente, qui argua qu'il ne fallait pas surestimer les qualités de son bien. Nous fîmes donc le prix, et au final ce n'était pas une mauvaise affaire si l'on fait abstraction des investissements nécessaires à une remise en état. Et nous n'étions pas disposés à faire n'importe quoi, persuadés de disposer d'un bien patrimonial, ce qui est vrai, comme le confirma plus tard l'architecte des Bâtiments de France qui préconisera un recours à la Fondation du Patrimoine.
Notre premier été campagnard fut celui de deux échoués sur un morceau de paradis. Nous ignorions le monde et jouissions des richesses de notre ile, dont les produits de la riche terre du potager que nous cultivions avec détermination. Mais la réalité attendait peu pour nous rattraper . L'hiver fut très froid et la cuisinière au charbon qui chauffait la cuisine seule, poussive. Au moindre coup de vent les ardoises s'envolaient, la pluie faisait grésiller les fils électriques qui couraient au plafond... Et nous terminions nos études, même si je travaillais dans l'enseignement secondaire. Les travaux s'engageaient donc doucement. Comme le disait un ami de l'époque, l'essentiel est de ne pas reculer. L'essentiel...
Le changement vint de l'entrée de ma compagne dans la vie active, trois ans plus tard. Nous pouvions désormais envisager de recourir aux artisans. Et dès lors les phases de travaux se succédèrent, auxquels je participais autant que possible. Je couvrais une partie de l'habitation d'ardoises d'Angers en écailles (modèle anglais numéro 8), refis charpente et couverture des étables... et tentais de répondre aux urgences qui se présentaient. Ma compagne prenait sa part, autant que ses occupations professionnelles parisiennes le permettaient.
Dix ans après notre arrivée nous avions avancé - deux bâtiments étaient couverts, le chauffage central installé, les menuiseries extérieures refaites, les terres cuites du séjour posées, l'assainissement réalisé etc....- Mais au fur et à mesure des avancées les tâches restantes paraissaient plus évidentes. L'idée me vint de recourir à de la main d'œuvre embauchée directement. Ce qui permit d'avancer toujours malgré les difficultés dont l'existence est féconde. Et lorsque cela était possible et nécessaire d'user des services d'artisans.
Plus de quarante ans se sont écoulés depuis mon installation à Estrée-Cauchy. Le chemin parcouru est assez considérable. Chaque été s'engage encore une phase de travaux. Car, si l'on veut il reste beaucoup à faire, notamment dans les dépendances. Conscient de mes limites, je n'en demeure pas moins décider à continuer, même si je me contente désormais de programmer. Je crois pouvoir ressentir une réelle satisfaction du travail accompli, avec néanmoins le regret que la vie n'ait pas libéré tous les possibles qui semblaient s'offrir. Et que la mise en valeur du patrimoine local n'ait jamais semblé intéressé nos édiles - Ce fut d'ailleurs, en d'autres temps, la motivation de mon engagement local, avec peu de succès, disons-le.