Freakonomics

AVANT-PROPOS À L’ÉDITION FOLIO ACTUEL

Au moment de la rédaction de Freakonomics, nous entretenions de sérieux doutes quant au fait que notre livre trouve lecteur – et nous étions loin d’entrevoir que la présente édition révisée serait nécessaire. Nous sommes toutefois fort heureux, et reconnaissants, de nous être trompés.

Alors, pourquoi se donner la peine d’établir une édition révisée ?

Plusieurs raisons l’expliquent, la première étant que le monde vit, qu’il respire, mais pas le livre. Une fois qu’un auteur a bouclé son manuscrit, il n’a plus qu’à attendre, impuissant, que l’éditeur ait fini de le mettre en forme avant la publication. Cela ne pose guère de problème si vous avez écrit, mettons, une histoire de la Troisième Guerre punique. Mais il se trouve que Freakonomics aborde tout type de questions propres au monde moderne réel, et que ce monde moderne tend à évoluer très vite, ce qui nous a conduits à reprendre l’ouvrage et y apporter des mises à jour mineures.

Et puis, nous avions commis quelques erreurs. C’est en général un lecteur qui nous a signalé telle ou telle inexactitude, et nous apprécions particulièrement ce type d’intervention. Répétons-le, la plupart de ces modifications sont mineures.

Le passage le plus remanié du livre est le début du chapitre 2, qui raconte la croisade d’un individu contre le Ku Klux Klan. Plusieurs mois après la parution de Freakonomics, il nous a été signalé que le récit que livrait cet homme de sa propre croisade, et de plusieurs éléments concernant le Klan, était passablement exagéré. Pour déplaisant qu’il ait été de reconnaître cette erreur, et de porter atteinte à la réputation d’un homme jouissant d’une grande estime dans tous les milieux, il nous a paru essentiel de restituer leur véracité aux faits.

Freakonomics se prolonge désormais sur un blog (www.freakonomics.com) qui, à l’instar de la présente réédition, n’a jamais été au programme. Dans un premier temps, nous n’avons créé ce site web qu’à des fins d’archivage et d’échange. Nous étions des bloggeurs bien réticents, timides et inconstants. Mais au fil des mois, en découvrant des lecteurs de Freakonomics qui ne demandaient qu’à en agiter les idées dans tous les sens, l’enthousiasme nous a gagnés. II s’avère que le blog est l’antidote idéal contre le sentiment d’impuissance de l’auteur une fois son manuscrit remis. Dans le cas d’un livre comme celui-ci, un livre d’idées, rien n’est plus grisant que de pouvoir prolonger ces idées, continuer à les affiner, les discuter et se battre avec elles, alors même que le monde continue de tourner.

QUELQUES MOTS D’EXPLICATION

À l’été 2003, le New York Times Magazine a envoyé Stephen J. Dubner, écrivain et journaliste, réaliser un portrait de Steven D. Levitt, un jeune économiste de l’université de Chicago dont tout le monde parlait.

Dubner avait récemment eu l’occasion d’interviewer plusieurs économistes, dans le cadre de ses recherches pour un livre sur la psychologie de l’argent, et le journaliste trouvait qu’ils parlaient souvent une autre langue que le reste du monde. De son côté, Levitt, fraîchement décoré de la médaille John Bates (qui récompense tous les deux ans le meilleur économiste américain de moins de quarante ans), avait été interrogé par d’innombrables journalistes, et pour lui, leur pensée n’était pas très… solide, comme dirait un économiste.

Mais Levitt a trouvé que Dubner était loin d’être un idiot consommé. Et Dubner s’est dit que Levitt n’était pas une règle à calcul d’apparence humaine. Ce qui fascinait le journaliste, c’était à la fois l’inventivité des travaux de l’économiste et son talent pour les expliquer. Malgré son curriculum vitae (études à Harvard, doctorat au MIT, récompenses à la pelle), Levitt avait une façon particulièrement peu orthodoxe d’aborder l’économie. Le regard qu’il portait sur ce qui l’entourait n’était pas très académique, c’était plutôt celui d’un explorateur aussi malin que curieux – un réalisateur de documentaires, peut-être, ou un médecin légiste, ou un bookmaker qui prendrait des paris aussi bien sur le sport que sur la criminologie en passant par la culture pop. II ne montrait que peu d’intérêt pour les questions monétaires qui viennent à l’esprit aussitôt que l’on songe à l’économie, et affichait une modestie frôlant l’autodénigrement. « Je ne connais pas grand-chose à l’économie », a-t-il prévenu Dubner, rejetant la mèche qui lui barrait les yeux. « Je ne suis pas bon en maths, je ne fais pas beaucoup d’économétrie, et je ne sais pas faire de théorie. Vous ne pouvez pas me demander si la Bourse va monter ou descendre, si la croissance va se poursuivre, si la déflation est souhaitable ou pas ; si vous m’interrogez sur les impôts, je ne peux décemment pas vous raconter que j’y entends quoi que ce soit, ce serait une escroquerie totale. »

Ce qui intéressait Levitt, c’étaient les petites énigmes de la vie quotidienne. Ses travaux avaient de quoi faire le délice de quiconque s’intéresse aux mille petits faits du quotidien. Cette approche peu commune transparaît dans l’article de Dubner :

Par une fin de matinée ensoleillée de la mi-juin, le plus brillant des jeunes économistes américains – du moins reconnu comme tel par un jury composé de ses aînés – s’arrête à un feu rouge, dans le sud de Chicago. Il est au volant d’une vieille Chevrolet Cavalier verte au tableau de bord poussiéreux et dont une vitre ne ferme plus tout à fait, ce qui produit une molle vibration à chaque fois que l’on prend un peu de vitesse.

Mais pour l’heure, la voiture est silencieuse, comme le sont les rues à midi dans ce paysage de stations-service de béton à perte de vue, et d’immeubles de brique aux fenêtres en contreplaqué.

Un sans-abri entre deux âges approche de l’automobile. Si on sait qu’il est sans-abri, c’est parce que c’est écrit sur sa pancarte, où il réclame aussi de l’argent. Il porte une veste déchirée, trop chaude pour la saison, et une casquette de baseball crasseuse.

L’économiste ne verrouille pas ses portières, il ne fait pas avancer son véhicule de quelques centimètres pour échapper au face-à-face. Mais il ne fouille pas non plus ses poches à la recherche d’un peu de monnaie. Il se contente de l’observer, comme s’il se trouvait derrière une glace sans tain. Au bout d’un moment, le sans-abri s’éloigne.

« Pas mal, ses écouteurs », dit l’économiste, suivant l’autre du regard dans le rétroviseur. « Meilleurs en tout cas que les miens. À part ça, il n’avait pas l’air de posséder grand-chose. »

Steven Levitt ne voit pas les choses comme le commun des mortels. Ni comme le commun des économistes, d’ailleurs. Mais cela peut aussi bien passer pour une qualité que pour un défaut, selon l’estime que l’on porte aux économistes en général.

Pour Levitt, l’économie est une science dont les outils sont excellents pour obtenir des réponses, mais qui manque cruellement de questions dignes d’intérêt. Tout son talent consiste à savoir poser ces questions. Par exemple : si les dealers de drogues gagnent autant qu’on le dit, pourquoi habitent-ils toujours chez leur mère ? Quel est le plus dangereux, une arme à feu ou une piscine ? Qu’est-ce qui a réellement provoqué l’effondrement du taux de criminalité dans la dernière décennie ? Les agents immobiliers ont-ils le souci sincère de l’intérêt de leurs clients ? Pourquoi les parents noirs donnent-ils à leurs enfants des prénoms qui risquent de pénaliser leur carrière ? Est-il possible que des enseignants trichent pour améliorer le taux de réussite de leurs élèves ? Les compétitions de sumo sont-elles truquées ?

Et comment se peut-il qu’un sans-abri en guenilles possède un casque à 50 dollars ?

Beaucoup – jusque parmi ses confrères – jugeront que le travail de Levitt ne relève pas du tout de l’économie. II a pourtant ramené la « science funeste » à sa fonction première : celle d’expliquer comment les individus obtiennent ce qu’ils désirent. Contrairement à la plupart des universitaires, il n’hésite pas à émettre des commentaires personnels ni à céder à sa propre curiosité ; il ne déteste pas non plus les anecdotes ni les récits (mais le calcul, oui). C’est un intuitif. II décortique des montagnes de données pour y déceler ce que les autres n’ont pas vu. II trouve le moyen de mesurer un effet que des économistes chevronnés ont pourtant déclaré immensurable. Ce qui l’intéresse plus que tout – bien qu’il prétende ne jamais s’y être adonné lui-même –, c’est la tromperie, la corruption et le crime.

L’immense curiosité de Levitt a immédiatement séduit des milliers de lecteurs du New York Times. II s’est aussitôt vu assailli de questions et de requêtes, de colles et de sollicitations – de la part de General Motors, des New York Yankees ou de sénateurs, mais aussi de celle de détenus et de parents, ou encore d’un homme qui avait conservé le compte précis de chaque bagel qu’il avait vendu depuis vingt ans. Un ancien participant au Tour de France a aussi appelé Levitt pour lui demander de l’aider à prouver que la dernière édition de la course avait été faussée par le dopage et la GIA s’est enquise de la façon dont il pourrait exploiter les données qu’elle détenait pour débusquer les blanchisseurs d’argent sale et les terroristes.

Tous réagissaient en fait aux très fortes implications des travaux de Levitt : malgré la grande part de faux-semblants, d’opacité et de pure escroquerie qu’il comporte, le monde moderne n’est pas impénétrable, il n’est pas incompréhensible, et – pour peu que l’on pose les bonnes questions – il est même plus captivant qu’on ne le croit. II suffit d’y porter un nouveau regard.

À New York, les rédacteurs en chef du journal ont un jour pressé Levitt d’écrire un livre. « Un livre ? a-t-il dit. Mais je n’ai pas la moindre envie d’écrire un livre ! » II avait déjà mille fois plus de tâches en attente que de temps pour les accomplir. Et puis, il ne se voyait pas du tout écrivain. II a donc refusé, au prétexte que ça ne l’intéressait pas – « Sauf, a-t-il proposé, si je peux le faire avec Dubner. »

Les plaisirs de la collaboration ne sont pas donnés à tous. Mais, l’un comme l’autre, nous avons accepté d’en discuter, pour voir où cela pourrait mener. Et nous nous sommes dit que cela fonctionnait. Nous espérons de tout cœur que vous serez d’accord.

Levitt S.D. et S.J. Dubner (2007), Freakonomics, Folio actuel, éd. révisée, p. 9-18.