C'est Jean-François G. qui nous conte cette épopée :
Les choristes encore en activité qui ont vécu le périple en Roumanie de juillet 1994 sont peu nombreux, moins d’une dizaine je pense. Anne-Marie fut de ceux-là, elle en fut même la 1ère en tant que chef de chœur. Un voyage en Roumanie, même encore aujourd’hui ça reste exceptionnel, alors à l’époque, imaginez !! 5 ans que Ceausescu a été liquidé et que le mur de Berlin est tombé. On ne connait pas le téléphone portable, pas l’appareil photo numérique, pas le GPS. Nous sommes à la préhistoire de la chorale et il faut une bonne dose de courage ou d’inconscience pour s’engager dans ce que les historiens aujourd’hui ont convenu d’appeler la campagne roumaine. Très vite, le voyage d’agrément choralotouristique ou touristicochoral, ça c’est selon qu’on est chanteur ou accompagnant , tout est dans la nuance, s’est retrouvé transformé en une épopée héroïque invraisemblable qui l’a, en quelque sorte sublimé, si bien qu’à l’arrivée on a encore 18 ans après du mal à démêler le vrai du faux, la réalité dépassant la fiction n’a-t-elle pas débordé notre imagination ?
Mais je vais vous en laisser juges en rappelant donc à Anne-Marie ces moments extraordinaires qui sont, je pense, aussi près que possible de la vérité puisque je les avais consignés par écrit peu de temps après notre retour. Il s’agit là essentiellement des moments collectifs vécus ensemble.
Lundi 11/07 jour du départ
Nous ne sommes pas loin de notre 1ere étape, vers Mulhouse. Le bus de ville avec lequel nous sommes partis pour la Roumanie (Celui-là même qui m’emmène d’habitude avec les enfants à la piscine sur environ 3 kms) a vaillamment rempli sa mission et roulé déjà plus de 800 kms .Une seule inquiétude : le niveau de carburant est dangereusement bas, mais notre chauffeur va trancher très rapidement : la sortie n’est pas loin et l’essence est bien meilleur marché en dehors de l’autoroute ce qui rassure André chargé des cordons de la bourse.
A peine sortis de l’autoroute, en pleine zone commerciale, c’est la panne sèche. Pour la 1ère fois de son histoire la chorale poussera le bus et ce ne sera pas la dernière puisque des années plus tard à Périgueux et de nuit nous pousserons toujours épatant le conducteur qui n’avait pas idée de notre grande expérience en la matière.
Pendant que le chauffeur part à la recherche d’un peu d’essence avec son bidon et que la tension commence à monter légèrement chez Fredo, nous nous sommes installés à l’ombre et répétons nos chants, montrant déjà dans la difficulté, un moral à toute épreuve.
Le chauffeur revenu et le bus reparti nous nous arrêtons pour faire le plein. Notre vaillant chauffeur rentre dans une station service et en profite pour accrocher un panneau publicitaire au passage. Fredo se précipite hors du bus, grimpe sur un escabeau, s’empare d’une raclette, d’un seau et se défoule en nettoyant la vitre avant : putain ça fait du bien.
Plus tard, après un repas en ville, nous aurons du mal à retrouver l’hôtel. Simple péripétie !
Mardi 12/07 :
Nous quittons le parking de l’hôtel 1ère classe. Au passage, en reculant avec le bus nous poussons un peu la voiture d’à côté qui gêne .Nous avons ce matin notre 2ème chauffeur au volant : un joueur d’harmonica. La bonne nouvelle c’est qu’il sait jouer de l’harmonica.
Des centaines de kms plus loin, nous sommes en Autriche et l’heure du déjeuner approche : nous sommes attendus au Gasthof Mondschein près de Stuben. Nous prenons un tunnel payant de 16 kms de long avant de nous apercevoir que le resto était en fait à l’entrée du tunnel. Pas de panique, nous maîtrisons la situation. Pour éviter de repayer le passage du tunnel et pour rassurer André qui surveille les cordons de la bourse, nous retournerons par le col. Un bus de ville sur une route de montagne en Autriche ça fume noir et ça sent le cramé surtout qu’on sollicite bien les freins en redescendant le col. Des automobilistes autrichiens inquiets et complaisants nous arrêterons pour nous signaler le léger problème.
Fin de journée : arrivée au Formule 1 à Budapest après 2 heures de vérification de papiers à la douane. Ouf !il est 4 h du mat. Tout va bien.
Mercredi 13/07 :
Après une matinée sympa à visiter Budapest et un repas tzigane accompagné d’un air de violon nous repartons pour Sibiu. Nous retiendrons le passage relax à la douane roumaine entourés d’hommes en armes, de barbelés et de miradors. Le soir, il est prévu de dîner au restaurant Imperatul Romanilor : c’est un chouette resto, on peut écrire son nom sur la poussière des assiettes, le dernier client remontant aux calendes roumaines. Nous arriverons à 6h du matin à Sibiu après une nuit blanche dans le bus. Nous déclinons gentiment la proposition qui nous est faite de dormir dans des cellules de type carcéral qui sentent bon le désinfectant et dans lesquelles les cafards semblent pleins de vitalité ce qui n’est plus notre cas.
Jeudi 14/07 :
Un peu plus tard, nous prenons notre petit déjeuner dans une cantine où les employées nous servent, houspillées par leur supérieure de façon quasi militaire.Çà suinte le régime de l’est, l’ambiance est stressée, stressante, tout le monde semble marcher à la baguette et bien que cela soit le rêve inavoué de notre valeureuse chef de chœur Anne-Marie, la joyeuse troupe de gaulois en vadrouille que nous formons, habituée plutôt aux excès d’un pays où il fait si bon flirter en permanence avec les lignes blanches a du mal à avaler ses saucisses.
La visite prévue de Sibiu n’a pas lieu au soulagement de tous, chacun ayant hâte d’aller voir plus loin et de passer à autre chose. En ce jour de fête nationale il est prévu par ailleurs d’être accueilli à l’Ambassade de France à Bucarest ce qui ne se fera pas, j’ai oublié pourquoi. L’a-t-on jamais su ?
Côté bus RAS : en route nous sommes juste dépassés par un de nos enjoliveurs, ce qui au point où nous en sommes et au vu de ce qui est encore à vivre fait figure de détail. Beaucoup du reste ne s’en aperçoivent pas car un grand nombre dont Anne-Marie, depuis la veille voyage les jambes en l’air pour essayer de faire dégonfler les jambes et les chevilles qui par manque d’exercice ont pris des proportions singulières, voisines de celles du bonhomme Michelin.
Ce jour-là nous manquons perdre notre 3ème chauffeur Mohammed qui pour avoir fait une fausse manœuvre ou supposée telle est menacé d’expulsion par la police très vigilante à ne rater aucune des occasions qui pourrait améliorer l’ordinaire : un pot de vin de 10000 lei nous sort d’affaire au grand dam d’André qui est chargé des cordons de la bourse.
Vendredi 15, Samedi 16 et Dimanche 17/07:
Nous sommes dans les familles roumaines. Nous faisons 2 concerts. Tout va bien. Dans notre famille d’accueil hyper sympa on nous a gardé une baignoire d’eau couleur cachou pour Josée et pour moi car il n’y a pas d’eau tous les jours. La famille de 4 membres se lavera une autre fois. Nous commençons à entrevoir la chance que nous avons de vivre dans un pays riche et nous ne sommes pas très à l’aise de mettre ces pauvres gens dans une situation délicate. Nous dormons dans le lit familial et eux par terre. Leur a t- on imposé notre présence chez eux ou l’ont-ils acceptée sans réserve la question reste posée. Je n’ose pas leur parler de mon problème de pantalon dont les poches ne sont pas assez grandes pour contenir tous les billets qu’on m’a fourgué au change. Des anecdotes de ce genre, chacun en aura à raconter.
Lundi 18/07 et Mardi 19/07 :
Les affaires reprennent. Nous allons découvrir le delta du Danube. En descendant d’un bac que nous avions pris pour traverser le fleuve notre chauffeur expérimenté négligeant la différence de niveau entre le pont du bateau et le débarcadère s’arrache en finesse sectionnant net le bouchon de vidange du carter.
L’huile s’étant répandue alentour, la chorale est condamnée à répéter sous les frondaisons ( la nouveauté ne nous rebute pas) pendant que des paysans du coin nous sauvent la mise en soudant ledit bouchon. Nous roulons désormais à l’huile de tracteur. Un peu plus tard notre joueur d’harmonica décidément en grande forme lors d’un arrêt près d’un trottoir au bord légèrement surélevé décapite le boulon inférieur qui tient la porte avant du bus. Désormais nous avons l’air conditionné. Avant de repartir il faut juste caler la porte un petit peu.
Mercredi 20/07 et Jeudi 21/07 :
Nous sommes dans les familles. Que du bonheur !
Vendredi 22/07 :
Nous quittons Galati pour Iasi. En chemin un flic réquisitionne le bus et se fait ramener gratuitement chez lui sur 50 kms. La routine.
Samedi 23/07 :
Au programme visite des somptueux monastères : Agapia, Voronet, Humor, Moldavita.
C’est la Roumanie profonde et nous tombons une 2ème fois en panne les pompes à essence ne fleurissant pas dans les campagnes au pays de Dracula !
Heureusement des flics sympas nous dépannent en nous vendant 2 bidons d’essence au prix fort au grand désespoir…
Dimanche 24/07 :
Nous sommes en direction de Cluj. Le car tire mal, hoquète, et bientôt un arrêt s’impose. Il faut juste purger la pompe pour enlever l’eau que les flics ont mélangée au gasoil histoire de vendre des bidons pleins.
Nous arrivons à Napoca dans un hôtel de type stalinien. On nous attendait la veille, mais dans un pays où on s’attend à tout très rapidement, nous obtenons finalement des chambres.
Lundi 25/07 :
Notre voyage retour est à peine émaillé d’un incident en Hongrie pour des feux de croisement non allumés en plein jour et obligatoires dans ce pays.
Mardi 26/07 :
Nous passons une journée pleine de surprise à découvrir Vienne, la visite la plus mémorable étant celle de la ville en bus, avec un guide qui doit s’en souvenir encore, car il ne pensait pas ce jour-là qu’à ses compétences linguistiques et historiques il devrait ajouter une formation accélérée de moniteur d’auto-école. Ce fut un exercice de style.
Qui donnait à peu près cela :
Dans quelques instants, sur votre gauche vous apercevrez dans le Burggarten, la statue de Mozart, attention le feu est rouge !
Pour ceux qui n’auraient pas eu le temps de voir car le chauffeur roule vite, je vous invite à regarder l’image dans votre guide.
Le feu est vert vous pouvez y aller ! Dans quelques instants nous tournerons sur notre droite, en direction de la Heldenplatz pour aller voir le nouveau palais, attention le virage est serré …
Un moment d’anthologie…
Mercredi 27/07 :
Un dernier souci avec la douane allemande : il faut s’acquitter de droits d’autoroute dont nous nous sommes affranchis et nous devons finalement les payer au grand dam d’…
Vous comprendrez donc pourquoi après une telle aventure, la chorale soudée comme le carter du bus a su développer et transmettre au fil des années toutes ces valeurs qui font sa force et son originalité, valeurs sur lesquelles je ne m’étendrai pas car nous les connaissons toutes.
Vous comprendrez surtout pourquoi après un tel baptême initiatique, Anne-Marie est devenue la chef de chœur et de cœur que nous connaissons, toujours prête à affronter l’adversité et à repousser de plus en plus loin les limites de la chorale Croq’notes.
Merci Anne-Marie pour ces 20 ans de direction et pour tout ce que tu nous as apporté et nous apporte au quotidien. Nous te souhaitons tous Joyeux Anniversaire.