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Licence

Mémoire de Licence en traduction


Critique de la traduction française de Trainspotting de Irvin Welsh. Traduire l'oralité


Soutenu en mars 2000 à l'Ecole de Traduction et d'Interprétation de l'Université de Genève
Directeur: Jean-Claude Gémar
Jurés: Valérie Dullion, Pascale Mignon

Résumé



Ce mémoire est le résultat d'une convergence de deux intérêts: l' œuvre elle-même tout d'abord, et l'intérêt précis pour l'oralité, et sa retranscription à l'écrit. L'oralité, est un aspect de la traduction que j'ai toujours trouvé intéressant. J'ai souvent rencontré des traductions où le caractère oral «sonnait faux». Le passage de l'oral à l'écrit oblige-t-il forcément à un appauvrissement du style? Et lorsqu'il s'agit d'une traduction, cette transformation est encore redoublée par le passage d'une langue à l'autre. Trainspotting est un choix extrême comme terrain d'investigation, car jamais à ma connaissance une telle fidélité à la langue orale a été à ce point mise en exergue. En partant de cet extrême, il me semblait intéressant d'aborder ces problématiques le plus profondément possible. Au cours de ce travail, très vite l' œuvre elle-même est passée au second plan.

L'oralité

Le concept d'oralité est très flou. Nous l'avons défini comme un élément stylistique qui constitue une variante à une norme standard. Dans ce concept d'oralité, nous avons restreint les éléments saillants présents dans Trainspotting: le dialecte, la langue non conventionnelle, la vulgarité et les graphies. Il y a plusieurs avantages à cette restriction. Le principal est que prendre l'oralité dans son ensemble pour en étudier plusieurs éléments, permet de voir comment chaque élément interagit avec les autres pour former un tout. Cette interaction est d'autant plus indispensable dans le processus de reformulation qu'est la traduction.

La traduction des variantes d'ordre dialectal

Nous avons mis en lumière les marques dialectales présentes dans l'original et évalué leurs fonctions et la manière dont elles étaient traduites. La principale fonctionnalité des variantes dialectales est de montrer à la fois une spécificité géographique, mais également sociale. Mais dans Trainspotting, la volonté de l'auteur n'est pas de rabaisser socialement les personnages mais plutôt d'affirmer leur identité Dans la traduction, nous avons clairement remarqué qu'aucune marque dialectale n'avait été utilisée. Ce choix est approuvé par tous les traductologues consultés. En effet, tous conseillent de ne pas traduire les marques dialectales, surtout lorsque celles-ci ont une fonction à la fois géographique et sociale. Mais pour palier à cette non traduction, ils préconisent d'accentuer les autres aspects de l'oralité, surtout lorsqu'il s'agit de rendre la fonctionnalité sociale du dialecte. Dans le cas de Trainspotting, la non traduction du dialecte est une grande perte, car l'affirmation identitaire contenue dans l'emploi de marqué dialectale est perdue. Pour palier cette non-traduction, le principe de compensation, par l'entremise d'accentuation d'autres marques d'oralité, aurait pu être mis en œuvre.Les variantes de langue non conventionnelle
Les variantes de langue non conventionnelle recouvrent tous les autres écarts à la langue qui ne sont pas des marques dialectales (langue familière, notamment). L'utilisation de ces marques donne au texte une couleur particulière, un style mélangé. Françoise Gadet le dit bien: « les niveaux de langues ne sont pas utiles, l'important c'est l'évaluation de la distance, de la variation entre la variante et son équivalent standard ». La difficulté de rendre un tel style se situe essentiellement dans des questions de dosage, d'intensité et de spontanéité. A ce niveau, nous avons remarqué que la traduction était relativement bonne. Nous avons aussi noté une certaine accentuation du caractère familier ou argotique, comme la préconisait les auteurs cités pour compenser la non-traduction des dialectes. Mais nous avons également remarqué beaucoup de faiblesse, des tournures trop soutenues, et d'autres mauvaises inventions frisant l'incompréhension. En effet, le traducteur fait usage de tournure trop soutenue qui jure avec le ton du roman et ose souvent la création d'expressions, tentant de donner une couleur particulière. Malheureusement, ces créations ne sont pas assez nombreuses et parfois complètement ratées, ce qui ne permet pas même de comprendre certains passages. Ces manques sont d'autant plus regrettables lorsque les variantes de langue non conventionnelle marque une distance avec la langue standard, par exemple, quand le héros est confronté au juge. Dans la traduction des marques de langue non conventionnelle, la marge d'action du traducteur est assez large, encore faut-il en maitriser les limites et éviter les dérapages.

La traduction de la vulgarité

La vulgarité est un phénomène essentiellement oral et représente par là même une maque importante de l'oralité. Il reste cependant très difficile d'évaluer l'intensité de la vulgarité d'un mot, qui reste parfois très subjectif. En plus d'une marque d'oralité, la vulgarité revêt bien souvent une fonction de transgression de la part de l'utilisateur. Nous avons concentré notre analyse sur les deux mots le plus fréquents dans le roman Cunt et Fuck. Pour traduire un gros mot, il faut regarder deux choses. D'une part l'effet, et d'autre par, sa compréhension par tous. C'est souvent dans ce second point que nous avons découvert des faiblesses de traduction. En effet, souvent le gros mot choisi par le traducteur nous a paru très peu spontané, très peu convaincant. Par exemple foutu nous semble trop galvaudé par rapport à putain de . En résumé, nous pouvons affirmer que la traduction de la vulgarité doit tenir compte de l'intensité affective, de la spontanéité et de l'idiomaticité du mot. A nouveau, nous pouvons faire le reproche d'un manque d'audace dans la traduction. Tout est question de dosage et de coloration. Et ces deux éléments paraissent trop fades en français.

Les variantes d'ordre graphique

L'étude des variantes graphiques est apparue assez naturellement dans ce travail, comme un des composantes essentielles de l'oralité. Un simple coup d' œil sur le livre nous indique que la graphie fait réellement partie de l' œuvre. Nous en avons souligné trois aspects différents de ces variantes: Premièrement, le souci de véracité et de fidélité pour retranscrire fidèlement la parole de ces personnages. Deuxièmement, retranscription de l'aspect dialectale de la prononciation. Troisièmement, la retranscription fidèle du cheminement de la pensée, particulièrement dans les moments où les personnages sont sous l'emprise de la drogue. La fonctionnalité de ces graphies est apparue également évidente. Elle rejoint l'aspect de fidélité ainsi que l'aspect transgression de la norme. Les graphies font donc impérativement partie du roman, de son message comme de son style. Dans la traduction, la première faiblesse que nous avons remarquée réside dans le manque de rigueur de l'utilisation des variantes graphiques. Ce qui est regrettable lorsqu'en simple calque aurait pu être fait. Dans sa fonction de reproduction fidèle d'une prononciation, nous avons vu que le traducteur n'a pas assez utilisé ces variantes pour rendre l'aspect oral. En revanche, dans certains cas, le traducteur a été trop loin, en utilisant par exemple la graphie caisse pour l'expression interrogative Qu'est-ce que. Mais tout le problème de malmener la graphie se heurte parfois à la lisibilité de l' œuvre. Dans l'originale, IrvinWelsh nous montre une telle liberté, et la lisibilité est parfois très compliquée, ardue. Cet élément devait-il être rendu en français ? Peut-on en traduction, garder le même flou qu'un texte original ? Si oui, je pense qu'il faut le talent d'un véritable écrivain pour savoir doser, imposé un style qui bien que flou, prenne valeur d' œuvre littéraire.

Conclusion

La traduction française de Trainspotting manque de rigueur. Les défauts que nous avons rencontré sont semblent-il tous du à un grand manque d'audace, de choix des couleurs, d'une composition méticuleuse, usant avec dosage des variations proposé. Il nous semble que d'un point de vue artistique, le traducteur a failli. Je ne voudrais en aucun cas déprécié le travail du traducteur. Nous avons simplement essayé, à la lumière de la théorie de montrer les défauts et les aspects critiquables de la traduction, dans une approche complètement théorique. Je suis conscient que dans la traduction commerciale, le loisir de prendre le temps de réfléchir avant de traduire n'est pas forcément toujours possible.

Textes de référence

WELSH Irvine, Trainspotting, Martin Secker &Warburg Ltd, 1993
WELSH Irvine, Trainspotting, traduit de l'anglais par Eric Lindor Fall, Ed. de l'Olivier/Le Seuil, Paris, 1996.
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Bruno Cartoni,
16 juin 2011 à 08:07
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