Mes travaux de recherche peuvent être scindés en trois catégories :
- L’analyse de la politique publique de télémédecine française et de sa performance
- La caractérisation et la comparaison des systèmes de télémédecine internationaux
- L’analyse des services de télésanté en lien avec la Silver Economie
1) Les travaux relatifs à l’analyse de la politique de télémédecine française
Une première partie de mes travaux réalisés au cours de la période 2012-2016 est consacrée à l’analyse économique des politiques de santé et plus particulièrement des politiques en faveur du développement de la télémédecine. En France, cette pratique nouvelle est reconnue par la loi du 21 juillet 2009 portant réforme de l’hôpital et relative aux patients, à la santé et aux territoires (HPST). Elle est alors définie comme « une forme de pratique médicale à distance utilisant les technologies de l’information et de la communication ».
À partir de cette date, la pratique s’institutionnalise, une stratégie nationale de développement est mise en œuvre et une politique publique lui est dédiée. L’objectif de cette stratégie est de lever les freins réglementaires et organisationnels à la pratique. En parallèle de cette reconnaissance juridique, la télémédecine devient un outil de renouvellement de l’action publique dans le champ de la santé. Toutefois, malgré l’intérêt qui lui est porté, la pratique ne s’intensifie pas et les stratégies successives mises en œuvre par les organisations en charge de son déploiement peuvent être qualifiées d’insatisfaisantes. Mes travaux de recherche portent alors sur l’analyse des dispositifs mis en place par la puissance publique pour favoriser le développement de la pratique et leurs conséquences sur les comportements individuels des usagers.
Une première analyse intitulée « Dispositifs de rémunération de la télémédecine : de la diversité des propositions de contrats à la singularité du système français » (Journal de Gestion et d’Économie Médicales, 2013, Vol. 31, n°7-8, pp. 473-486) je propose une grille de lecture du débat actuel concernant la forme que doit prendre la rémunération des actes de télémédecine pratiqués par les médecins libéraux. L’article met en évidence qu’aucun compromis entre la tutelle et les représentants des médecins n’a été trouvé à ce sujet. La question principale est donc de savoir sur quels éléments repose le débat. Deux grandes tendances sont mises en évidence. Dans un premier cas, les recommandations faites pour le déploiement de la télémédecine préconisent une réorganisation profonde du mode de rémunération et d’organisation du système de santé. L’objectif étant avant tout de réduire l’asymétrie d’information entre les acteurs du système. Dans un second cas, il est proposé de mettre en application des réformes limitées mais suscitant l’adhésion d’un plus grand nombre de médecins en vue de ne pas dégrader leurs représentations de la profession.
Dans une deuxième recherche, « Intervention publique versus régulation professionnelle. Conflits autour du déploiement de la télémédecine en France » (Revue de la régulation [En ligne], 17 | 1er semestre / Spring 2015) j’examine l’institutionnalisation de la pratique. Dans cet article je mets en évidence, qu’avec la loi HPST, la télémédecine devient un outillage technologique qui doit permettre une standardisation de l’action médicale et doit donc inciter les médecins à réduire leur comportement déviant. L’encadrement de la dépense et l’amélioration de la qualité des soins deviennent le credo de la politique de déploiement de la télémédecine. Pour parvenir à ce double objectif, de nouveaux dispositifs organisationnels et technologiques sont mis en place et vont venir modifier les relations historiques de production des soins et la hiérarchie médicale. Ces évolutions sont autant d’éléments qui viennent ralentir le déploiement de la télémédecine dans l’attente d’un nouveau compromis institutionnel.
Un troisième article, « La télémédecine, un instrument de renouvellement de l’action publique ? Une lecture par l’économie des conventions » (avec N. Da Silva, Économie et Institutions, n°24, 1er semestre 2016) interroge les modèles incitatifs proposés pour développer la télémédecine. Dans cette recherche nous mettons en évidence que cet outil de production de soins à distance serait, au sens de la puissance publique, une innovation organisationnelle censée résoudre les problèmes liés à l’offre de soins des médecins, à la demande de soins des patients et aux objectifs de politique publique de santé. Pourtant, nous mettons en évidence que la télémédecine ne se développe pas et que la mise en place de dispositifs d’incitation individuelle n’y change rien. Dès lors, nous arguons que le cadre d’analyse de la théorie de l’agence ne permet pas, à lui seul, de comprendre les limites de l’introduction de la télémédecine dans l’offre de soins. Nous proposons dans cet article une autre théorie de l’information, celle de l’Économie des conventions. À l’aide de ce cadre théorique nous interprétons les problèmes d’application de la télémédecine comme le résultat d’un conflit de représentation entre deux types d’organisations de la médecine : la convention professionnelle et la convention industrielle.
Enfin, une quatrième recherche, développée dans le cadre de ma thèse, porte sur l’analyse des motivations individuelles des médecins à la pratique de la télémédecine. Dans la dernière partie de ma thèse j’analyse la façon dont les institutions en charge du déploiement de la télémédecine traitent les conflits de représentation entre les acteurs de la télémédecine. Je mets en évidence l’inefficacité, voire la contre-productivité des différentes formes d’incitations que souhaite utiliser le comité national de pilotage du déploiement de la télémédecine. Ce comité ne semble toutefois pas en mesurer les conséquences, ce que j’explique par les postulats théoriques sur lesquels il fonde sa stratégie. Dans ce cadre analytique, l’individualisme de l’individu l’emporte systématiquement sur l’altruisme et les valeurs professionnelles. Le comité de pilotage de la politique de télémédecine ne possède, dès lors, pas une vision complète de la population médicale et de ses logiques d’action. Pourtant, la dégradation du cadre motivationnel des médecins par des incitations peut aboutir à des effets opposés à ceux souhaités par le comité de pilotage. Cette affirmation découle de l’analyse statistique réalisée à partir d’une enquête que j’ai réalisé en 2012-2014. Plus de 6000 questionnaires ont été envoyés aux médecins libéraux de Champagne-Ardenne et d’Île-de-France pour un taux de retours de 6 %. Trois principaux enseignements sont tirés de cette l’analyse empirique du questionnaire. Le premier renvoie à la caractérisation du profil-type du médecin utilisateur de télémédecine et de la mise en évidence des éléments qui déterminent l’acceptation de la pratique par les médecins. Le deuxième porte sur la mesure de la motivation des médecins qui ont répondu à l’enquête. Enfin, le troisième concerne l’existence d’un lien entre le niveau de motivations autonomes (dont font partie les motivations intrinsèques) et les mécanismes de régulation de l’activité médicale.
2) Les travaux relatifs à la caractérisation et à la comparaison des systèmes de télémédecine internationaux
Une seconde partie de mes travaux consiste à construire une grille de lecture globale des politiques européennes qui organisent les modalités de développement de cette pratique médicale. Ces travaux portent à la fois sur (i) les méthodologies d’analyse des politiques publiques et de leurs instruments dans une approche multi-niveaux, (ii) une étude des modèles productifs télémédicaux et (iii) l’analyse des stratégies d’acteurs aux logiques d’action diverses (producteurs de soins, producteurs de technologies médicales, financeurs et payeurs de soins).
Dans une première communication « Télémédecine et comparaison des systèmes de santé : questionnements méthodologiques » (avec F. Gallois, Colloque international Recherche & Régulation 2015, 10-12 juin 2015, Paris), nous mettons en évidence que d’une part, les institutions supranationales (Commission Européenne, OMS, OCDE) émettent des recommandations uniformes à leurs États membres en matière de gouvernance de déploiement de la pratique et suggèrent une harmonisation des politiques dédiées. D’autre part, malgré le suivi de ces recommandations, le niveau de développement de la télémédecine varie fortement d’un pays à l’autre. Dans certains pays la pratique a atteint une forme routinière et fait partie intégrante des paniers de biens et services médicaux (Europe du nord). Dans d’autres, elle reste à l’état expérimental (France, Allemagne). La mise en évidence de ce constat questionne alors la soutenabilité du modèle européen de l’action publique en faveur du développement de la télémédecine.
Cela nous amène dans une deuxième recherche, « De la caractérisation à la comparaison des systèmes de télémédecine : implications méthodologiques » (avec F. Gallois, Journal de Gestion et d’Économie Médicales, Vol. 34, n°1, pp. 87-105) à caractériser précisément la télémédecine au regard de la place qu’elle occupe au sein du système de santé. Cet article propose une méthodologie de caractérisation d’un système de télémédecine, à même de mettre en relation production de télémédecine et configuration institutionnelle, en vue de soutenir une comparaison internationale.
Enfin, dans une recherche en cours de rédaction « La télémédecine au prisme de l’efficience des politiques publiques. Une cartographie de trois pays européens » (avec F. Gallois), nous mettons en évidence qu’en Europe, les stratégies de développement de la télémédecine ont pour point commun de poursuivre un objectif d’efficience. L’efficience est alors entendue dans la littérature télémédicale comme l’efficacité économique de la pratique, mesurée par le biais de calculs coûts-efficacité et coûts-bénéfices. L’objectif de cette recherche est d’approfondir l’analyse du lien entre la forme de l’action publique menée en faveur de la télémédecine et le développement (ou non) de la pratique. Pour ce faire, nous retenons trois pays européens, qui se différencient par des stades de déploiement de la pratique divers : le Royaume-Uni, le Danemark et la France. Dans chacun de ces pays, les politiques publiques d’aide au développement sont conditionnées par la recherche d’une efficience théorique des dispositifs télémédicaux, qui apparaît alors comme un prérequis à l’action publique en faveur de l’activité. Cette recherche vise donc à analyser, pour chacun de ces trois pays, la façon dont la politique est menée afin de respecter ce critère d’efficience. Cela nous amène alors à mobiliser le concept de référentiel politique et le cadre qui lui est associé en matière d’analyse de l’action publique.
3) Les travaux relatifs à l’analyse des services de télésanté en lien avec la Silver Economie
La télémédecine est un sous-ensemble d’un espace plus vaste, celui de la télésanté. La troisième partie de mes recherches entre dans le champ de cet espace en abordant la question de la Silver Economie. La Silver Economie se présente comme « un champ de l’économie qui prend en compte les nouveaux besoins liés à l’avancée en âge. Elle concerne des biens et des services qui peuvent relever notamment du sanitaire, du social, de l’habitat ou des loisirs ». Ce champ a été construit initialement sous l’angle des gérontechnologies. Ainsi France Silver éco, l’organisme en charge de la promotion de la Silver Economy, était à l’origine dédié à l’animation et à la promotion des gérontechnologies.
Toutefois, l’émergence du champ qu’est la Silver Economy appelle à une recomposition de cet espace afin d’y intégrer les offreurs « traditionnels » de services aux personnes âgées (aide et soins à domicile, EHPAD, résidence autonomie, …). En mobilisant le cadre théorique de l’Economie des services, mes travaux positionnent la Silver Economie comme une nouvelle sectorisation politique des activités dédiées aux ainés, rendue possible par les dispositifs de télésanté.
Dans une première recherche en cours, portée par deux supports « Intégrer l’innovation technologique dans une résidence pour personnes âgées ? Entre mythe technologique et réflexions sur le modèle économique » (avec S. Benallah et F. Gallois) et « Les résidences autonomie, vers une nouvelle politique sociale urbaine ? Analyse de cas à partir de la résidence Clamart de Châlons en Champagne », notre analyse se fonde sur l’étude du cas d’une résidence pour personnes âgées, la résidence-autonomie Clamart de Châlons en Champagne (département de la Marne). Cette résidence a pour particularité d’intégrer en son sein un living lab : le living lab ActivAgeing de l’Université Technologique de Troyes. Dans cette recherche nous caractérisons la perception des acteurs sous deux angles qui semblent contradictoires : leur volonté de s’engager dans une restructuration portée et portant des technologies de l’information et de la communication d’une part et leurs inquiétudes sur le modèle économique à même de soutenir cette démarche d’autre part. Cela nous amène à confronter les perceptions des acteurs du living lab et celles des responsables de la résidence pour personnes âgées. Nous y identifions les craintes qu’ils ressentent ainsi que les opportunités qu’ils perçoivent.
Dans une seconde recherche en cours « Les préférences individuelles pour les gérontechnologies : une analyse par la méthode des choix discrets » (avec S. Benallah), nous réalisons une enquête auprès des personnes âgées de la communauté d’agglomération de Châlons en Champagne (département de la Marne) afin de déterminer leurs préférences pour les gérontechnologies. L’apport des technologies dans la prise en charge du vieillissement est l’objet d’une attention croissante, tant de la part des pouvoirs publics qui y voient une opportunité de réduire les coûts de cette prise en charge que des industriels qui en attendent des débouchés pour leurs produits. Les perspectives de développement d’un marché des technologies à destination des personnes âgées se heurtent cependant aux difficultés à identifier les attentes de ces dernières et à connaître leurs préférences dans ce domaine. Quelles perceptions les personnes âgées ont-elles des gérontechnologies ? Expriment-elles un besoin en la matière ? Quels sont les facteurs favorisant leur adoption ? Quels prix sont-elles prêtes à payer pour pouvoir en disposer ?
Notre recherche propose précisément d’apporter des éléments de réponse à cette série de questions. Pour cela, nous mettons en œuvre une enquête, basée sur la méthode des choix discrets, dont l’objectif est de faire émerger les préférences des personnes âgées concernant trois familles technologiques : la première vise la sécurisation ; la deuxième est susceptible de favoriser les liens sociaux ; la troisième concerne la prévention de matière de santé.