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"... La chienne, Fidèle, gardant les moutons avec ma grand'mère, non loin de Villemalet, commune de La Rochette, voulut, un jour, disputer une brebis à un loup sorti de la forêt. Elle le poursuivit, alors qu’il emportait sa proie dans la Braconne, mais malgré les appels réitérés de sa petite maîtresse, Joséphine Fontroubade, elle ne revint jamais , victime obscure de son devoir de gardienne du troupeau.
Mais, en 1874, allait éclater, près du même hameau, un drame dont on ne s’entretenait pas encore sans émoi, cinquante ans plus tard, dans mon village natal.
Tous les journaux en parlèrent. Il inspira 2 complaintes. Il hanta longtemps les esprits des enfants et des grandes personnes et remplit de terreur mon enfance de fillette impressionnable. Une petite fille de 10 ans, Marie Favreau, avait reçu l’ordre, de ses parents, le 5 octobre 1874, au matin, après une nuit pluvieuse, d’aller couper du maïs vert non loin de la forêt. Elle s’y acheminait donc, en compagnie d’un petit voisin du même âge, Firmin Fontroubade, qui, lui, devait aller ramasser des noix tombées sur le chemin de la Braconne. Ils avisèrent, non loin du lieu de travail qui leur était assigné, un petit chêne, dit "baliveau", couvert de superbes glands. Firmin grimpa sur l’arbre et se mit à l’agiter. La fillette, au-dessous, ramassait des fruits. A peine étaient-ils ainsi occupés qu’un formidable loup, qui touchait presque les pieds du gamin avec son dos, tellement il était de haute taille et tellement l’arbre était petit, sauta sur Marie, la renversa, lui fit une entaille profonde à la gorge, lui broya la tête dans ses effrayantes mâchoires, et se mit à la dévorer. Épouvanté, le garçonnet se cramponna au tronc en criant : "Au loup ! Au loup !" Jean Texier, 31 ans, travaillant dans un champ, à trois cents mètres, entendit les appels angoissés et accourut, sans armes et les bras nus. L’animal, qui lacérait de ses griffes le corps horriblement mutilé et ensanglanté de la pauvre petite, laissa sa première victime pour se précipiter sur l’arrivant. Une lutte terrible s’engagea alors. Bien que de taille assez médiocre et doué de plus d’énergie que de force physique, Jean Texier héroïquement, la soutint. Étreignant l’animal à la gorge, il réussit à le coucher sous lui, après l’avoir renversé d’un violent coup de pied. Mais la bête saisit le bras de l’homme en ses crocs et ne le lâcha pas. Celui-ci tenta d’étouffer le loup avec son bras enfoncé dans l’horrible gueule, cependant que de l’autre il le frappait à coups de sabots, ce qui décuplait sa rage. Affreusement blessé et perdant son sang en abondance, le courageux sauveteur eût peut-être finalement, lui aussi, été dévoré si un nouveau combattant, alerté par les cris du garçonnet toujours cramponné à son arbre, ne fût accouru. C’était Jean Fontroubade, 28 ans. Pas plus que son camarade, il n’avait d’armes, même pas un bâton. Les deux hommes à coups de pied, de poing et de pierres apportées par Firmin qui, entendant parler son cousin, avait fini pas descendre du chêne, plus mort que vif, réussirent à assommer le fauve. Mais Jean Texier n’avait pas moins de quarante blessures, dont vingt-deux graves. Quant à Jean Fontroubade, qui avait voulu saisir la bête par les oreilles pour dégager le bras de Texier, il avait un petit doigt sectionné.
Détail horrible, lorsqu’on fit l’autopsie du loup, qui était en réalité une énorme louve, on retrouva presque intacts les lambeaux de chair de la pauvre petite fille dévorée avidement.
Le même animal avait auparavant mutilé deux vaches appartenant à un garde-forestier, et lacéré les effets laissés par un cultivateur à l’extrémité de son champ, aux "Duffay". Texier perçut une prime et promena la peau du loup aux environs, recevant argent et dons en nature.
Hélas ! le premier acte seulement du drame s’achevait avec l’enterrement des restes de la pauvre fillette.
Le docteur Bourrand, de La Rochefoucauld, pansa les blessures qui se cicatrisèrent assez vite, mais dans la nuit du 1er au 2 novembre, donc moins d’un mois après la lutte, Jean Fontroubade sentit les premières atteintes du terrible virus rabique. Il eut des crises horribles qui allèrent en s’amplifiant. Il criait à ses proches de s’éloigner. Le docteur ne pouvait qu’assister, impuissant, aux progrès du mal atroce. Le 5, après une crise plus forte, on lui
administra une potion, alors que le malheureux s’en rendait parfaitement compte et, après l’avoir ligoté, on l’étouffa entre deux lits de plumes. Il laissait des parents désespérés, une veuve éplorée attendant un enfant.
… Quant à Jean Texier, à l’annonce de la rage de J. Fontroubade, il était parti en hâte pour Charroux où, disait-on, un guérisseur, J. Chevalier, traitait cette maladie, accompagné de sa femme et de leur dernier enfant, âgé de six mois, qu’elle allaitait. "Deux heures après son arrivée dans cette localité, une crise d’une extrême violence le terrassa, il tomba à terre et ne se releva plus. C’était le 9 novembre." Ces lignes se rapportant à sa fin sont imprimées par les journaux de l’époque qui taisent également de quelle façon mourut J. Fontroubade. Mais, en réalité, on lui fit subir, à l’hôtel où il était descendu, le même sort que son compagnon d’infortune. Les habitants de Charroux, émus de la détresse de sa veuve, mère de deux enfants, lui procurèrent les ressources nécessaires au transfert du corps de son mari dans son pays natal.
On fit des quêtes au cours de maints spectacles dans toutes les villes de Charente, après lecture des complaintes d’A. Massougnes et d’A. Crété au profit des veuves et des orphelins.
On ne rendra jamais assez hommage au courage de ces deux héros obscurs qui moururent, dans des circonstances atroces, victimes de leur dévouement, épargnant de nombreuses vies humaines. Ils ont encore des descendants à La Rochette et à Agris. Leurs épouses fidèles au souvenir des disparus, ne se remarièrent pas et peinèrent leur vie durant afin d’élever leur famille. Je revois mon arrière-grand’tante Florine, toujours vêtue de noir, vivante image de la douleur et de la résignation, après tant d’années ! "
Récit de Mme Alberte Cadet, historienne locale, publié en 1960 dans les Mémoires de la Société Archéologique et Historique de la Charente (SAHC)