Le site de Sablonnières a été de plus ou moins près concerné par divers conflits armés au cours des siècles, pour plusieurs raisons : D'abord, la vocation militaire de son château primitif, dont il est malheureusement impossible de dater la construction. Ensuite, sa situation dans une zone de passage des diverses bandes armées qui ont traversé maintes fois la Brie en direction de Paris ou de l'Est. Enfin, les soulèvements locaux auxquels des habitants prirent part avec ceux des communes voisines.
A partir de 1159, les rois capétiens qui renforçaient leur autorité en France et les Plantagenêt qui entreprirent d'y étendre leurs possessions commencèrent à s'affronter. Peu de temps avant l'achèvement de cette première Guerre de Cent Ans, qui s'acheva avec le traité de Montreuil-sur-Mer du 19 juin 1299, le comte de Bar, gendre du roi d'Angleterre, envahit la Champagne mais dut battre en retraite face au connétable de France Gaucher de Châtillon (1297). Ce fut la première incursion « Anglaise » (il s'agissait en majeure partie de troupes recrutées en France et menées par des seigneurs français alliés à l'Angleterre) dans la région.
La paix n'était pas vouée à durer. Elle avait été conclue au prix du mariage de la fille du roi de France et de l'héritier du trône d'Angleterre. Leur fils Edouard III d'Angleterre, petit-fils du roi de France, ne manqua pas de revendiquer le trône de France et un nouveau conflit allait opposer les deux royaumes de 1337 à 1453. Cette longue période faite d'invasions successives, de trêves, de quelques batailles rangées mais surtout de sièges et de coups de main a profondément marqué la Brie et la Champagne qui se sont trouvées au centre de convoitises. A partir de 1353, Charles le Mauvais, roi de Navarre qui avait des vues sur ces provinces, entra en conflit avec le roi de France et s'allia au roi d'Angleterre. Au XIVème siècle, les Anglais et leurs alliés ont mené successivement plusieurs attaques en Champagne : une première fois après la bataille de Poitiers (1356), puis en 1358 et de 1368 à 1380. Chaque fois qu'il était repoussé, l'ennemi ravageait les campagnes et s'emparait de quelques places fortes.
C'est la première guerre à laquelle nous savons que les habitants des lieux ont été confrontés. On ignore tout de l'importance et de l'aspect du village à cette époque mais on sait qu'aux abords de la rivière, dont le passage avait certainement un intérêt stratégique, se dressait une motte féodale qui fut l’une des rares places de la région restées fidèles au roi de France pendant l'occupation anglo-navarraise de 1356 à 1364 (1). Cette résistance à l'envahisseur fut probablement le fait du chevalier Moreau de Chantemerle, qui était capitaine des lieux vers 1359. (2)
Lorsque le conflit avec l'Angleterre fut terminé, une guerre intérieure éclata entre les maisons de Bourgogne et d'Orléans. Dès 1405, alors que le duc de Bourgogne était maître de Paris, son cousin le duc d'Orléans ravageait la Champagne. Après l'assassinat de Louis d'Orléans (1407) et celui de Jean-sans-Peur (1419), le traité de Troyes du 21 mai 1420 livra la France aux Anglais. Ces derniers, soutenus par leurs alliés Bourguignons, se rendirent alors maîtres de la quasi-totalité de la Champagne et le restèrent jusqu'en 1429. A partir de ce moment, ils ne cessèrent de reculer devant l'armée du roi de France, ce qui ne les empêcha pas de s'emparer de villes et de forteresses. Des bandes d'écorcheurs, formées de soldats licenciés, commirent de leur côté de nombreux pillages et atrocités. Durant cette période et les années qui suivirent, la contrée fut dévastée par les combats, par les pillages perpétrés par les bandes de mercenaires, par les incendies (ceux de Jouarre et de Coulommiers furent terribles), par des massacres de population (comme à Saint-Ouen-sur-Morin en 1430) et par des révoltes paysannes. Dans la première moitié du XVe siècle, la Brie se trouvait dans un état de désolation, avec des terres retournées à l’état de friches et des villages détruits et désertés. Le « chastel et motte de Sablonnières » existait toujours mais était complètement ruiné à l'issue de cette longue guerre.
Au retour de la paix, la famille De Brie prit possession des lieux une période de reconstruction commença.
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(1) Siméon LUCE (Histoire de Bertrand Du Guesclin et de son époque, Paris, Hachette et Cie, 1876, p. 501) signale au nombre des places restées aux Français durant l’occupation anglo-navarraise de 1356 à 1364, la « motte de Sablonnières ». L'auteur se réfère au registre n° 326 de la série JJ des Archives Nationales.(2) Ce personnage est mentionné dans des lettres de rémission données à Jouarre, indiquant que les ennemis anglais avaient été maîtres de Saint-Denis et de Creil : « Charles, &c., Savoir faisons… A tous ceux qui ces Lettres verront. Jehan Sire Dandesel, Chambellan du Roy nostre S. Capitaine général de tout le païs de Brie. Savoir faisons à touz présenz & avenir, que oye la supplication de Jehan Beguinet, de Corbueil, contenant que comme il eust esté pris des ennemis pour le temps que eulx estoient à Saint Denys, & eust esté mené par eulx à Créel, & la les eust longuement servi tant à Créel & Oissery comme à la Ferté, jusques à la Saint Jehan derreniérement passée, sanz ce qu’il se peust estre eschapez d’eulx en nulle manière : toutevoies soubs l’ombre de sauf-conduit que il eust de Mess. Moreaul de Chantemerle, Chavalier, Capitaine de la Motte de Sablonnières, &c. Donné à Joure, soubz Monscel , le Dymenche XVIIIè jour d’Aoust, l’an de grace M. CCC. LIX. Ce fut fait & donné à Paris, au mois d’Octobre l’an de grace M. CCC. LIX. Es Requestes de l’Ostel. » (Trésor des Chartes, Reg. 90, pièce 326, in Recueil de pièces servant de preuves aux Mémoires sur les troubles excités en France par Charles II dit le Mauvais roi de Navarre et comte d’Evreux, Paris, Durand, 1755, p. 158).En cette nouvelle période de guerre civile qui opposa Catholiques et Protestants à la fin du XVIe siècle, plusieurs seigneurs avaient pris parti pour les Huguenots (on pense notamment à Lhuillier de Chalendos) et plusieurs localités leur manifestaient au moins leur sympathie (Villeneuve-sur-Bellot par exemple). Plusieurs familles chassées de Meaux avaient aussi formé une communauté protestante à Saint Denis-lès-Rebais.
A Sablonnières, la seigneurie du Jariel appartenait aux religieux Célestins de Paris, tandis que le village et les autres hameaux étaient aux mains d'un membre de la famille de Ravenel qui soutenait le parti des Catholiques. Localement donc, point de réforme et vraisemblablement point de réformés, si bien que nous n'avons trouvé à Sablonnières aucune trace de violences ni même de tensions religieuses.
Tout au long du XVIIe siècle, la Brie fut plongée dans des conflits qui ravagèrent à nouveau les villages et les campagnes. Après l'assassinat du roi Henri IV, on sait que des troupes stationnèrent dans vallée du Petit-Morin. A partir de 1625, lorsque Charles de Vaudémont succéda à son père le duc de Lorraine, les relations entre le royaume de France et ce puissant duché se dégradèrent, à la fois parce que Louis XIII contestait la légitimité du duc, parce que ce dernier soutenait les ennemis de Richelieu et les abritait sur ses terres, mais aussi parce que la couronne de France avait pour projet d’annexer la Lorraine pour repousser les frontières du royaume jusqu’au Rhin. En 1632, Louis XIII envahit le duché et Charles IV de Lorraine fut contraint en 1634 d'abdiquer en faveur de son frère. Cependant, il prit la tête de troupes armées pour combattre les Français et après une succession de victoires et de défaites, récupéra son duché sous protectorat français (1641). Quelques semaines plus tard, il participa à un complot contre Richelieu. La tentative ne put aboutir, le duc parvint à s’enfuir et reprit les armes contre la France.
Après la mort de Richelieu, de nouvelles négociations entreprises avec son successeur Mazarin échouèrent et le duc reprit la guerre contre la France. En 1648, une querelle commencée au Parlement de Paris au sujet des impositions que Mazarin entendait renforcer entraîna une partie de la noblesse, des gens de robe et le peuple accablé d'impôts dans une révolte dont les campagnes briardes allaient subir toutes les conséquences : la Fronde. Le duc de Lorraine, privé de son domaine, accorda son soutien aux frondeurs et menaçait Paris en 1652. Repoussées, ses troupes se replièrent à travers la Brie et le duc chercha un accord avec Mazarin. Non content d'avoir trahi les insurgés, il autorisa ses troupes en retraite à commettre des pillages et autres exactions. Face à ces violences répétées, la noblesse et les paysans prirent les armes et pourchassèrent les Lorrains à pied et à cheval. Un libelle de l'époque rapporte comment les Sablonniérois - dont le seigneur Edmond de Ravenel était pourtant gouverneur du duc de Lorraine - participèrent à l'une de ces sanglantes expéditions : « A une lieue de Colomiers, ces volleurs qui estoient en trois gros d'environ quatre cents soldats, furent, sur les trois heures du matin, rencontrez et, la plupart taillez en pièces par les communes de Colomiers, de la Ferté-Gaucher et de Sablonnières » (1). Au total, plus de 1200 soldats furent ainsi défaits à travers la Brie et la Champagne par de simples villageois réunis au son du tocsin et positionnés sur les lieux de passage des troupes du duc.
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(1) La deffaite des trouppes du Duc de Lorraine par la noblesse et les communes de Brie et de Champagne, où il est demeuré douze cents hommes, Paris, Chouqueux, 1652.Vers 1715, une rébellion eut lieu à Sablonnières contre des employés du grenier à sel de Château-Thierry. L'événement, dont nous ignorons la date exacte et le détail, est connu par l'évocation qui en fut faite devant le Conseil du roi le 11 août 1719. Alors que des poursuites avaient été engagées devant la cour de aides, le Conseil en renvoya l'instruction et le jugement en dernier ressort au châtelet de Paris. (1)
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(1) Archives nationales, E 2011, fol. 88-89.Ce bref mais non moins important épisode de notre histoire, qui préfigura la révolution de 1789, correspond à une série d'émeutes survenues d'avril à mai 1775 dans l'ouest, le nord et l'est du royaume, à la suite d'une hausse du prix des grains panifiables du fait des mauvaises récoltes des deux années précédentes et de la libéralisation du commerce des grains par l'édit du mois de septembre 1774. En 1775, le prix du pichet de blé atteignit 7 livres 6 sols, alors qu'il coûtait seulement 4 livres 15 sols en 1771 et 1 livre 18 sols en 1756. Au printemps, tandis que les réserves s'épuisaient et que la nouvelle récolte n'était pas encore arrivée, la famine poussa les gens du peuple à obliger les accapareurs à vendre leur grain à un juste prix à peine de pillage, voire à entraver le transport des grains. La Brie fut touchée par ces soulèvements à partir du mois d'avril et les boulangeries parisiennes furent pillées le 3 mai. Dans les campagnes, les villageois se rendaient en nombre chez les laboureurs pour se faire distribuer du blé au prix de 12 deniers le setier.
C'est ainsi qu'à Sablonnières, le matin du mercredi 10 mai 1775, plusieurs habitants demandèrent au curé la permission de sonner la cloche pour s'assembler et aller empêcher des « étrangers » qui menaçaient de prendre du blé chez Jacques Delétain, laboureur au Jariel. Un groupe de 50 à 100 villageois se forma ainsi au son de la cloche de l'église. Certains partirent fouiller les fermes de Saint-Léger et de Grand-Marché, à la recherche de grain (1) : « après la cloche sonnée et les habitants assemblés, Dupuis, Rousselet et Joseph Lourdin fils ont annoncé qu'il fallait aller chercher du bled chez les fermiers pour de l'argent et que ceux qui n'en avaient pas feraient des billets » (2). Ceux qui montèrent au Jariel entendaient en réalité avoir la préférence et lorsque des Marnais approchèrent, ils se précipitèrent pour défendre Delétain mais se servirent ensuite dans son grenier. (3)
Le conflit, qui touchait à sa fin, fut réglé par des arrestations en Brie et en Ile-de-France et, surtout, par une nouvelle réglementation du prix des grains pendant la pénurie.
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(1) Cet épisode relaté par six témoins de l'époque (Archives départementales de Seine-et-Marne B 2387) est mentionné par Cynthia A. BOUTON dans The Flour War, The Pennsylvania State University Press, 1993, p. 188.(2) Annales historiques de la révolution française: organe de la Société des études robespierristes, tome 27, Paris, Firmin-Didot & Cie., 1955.(3) BOUTON, op. cit., p. 180 ; THOMPSON (Edward Palmer), GAUTHIER (Florence), IKNI (Guy), La guerre du blé au XVIIIe siècle, Ed. de la Passion, 1988, p. 100 ; Arch. départementales de Seine-et-Marne, B 2387 (dépositions de Jacques Delétain, de Jacques Simon et de Nicole Blot, en date du 17 mai).