Quiconque arrive à Sablonnières par la route d'Orly passe nécessairement devant le monument aux morts et sa statue de soldat de la Grande Guerre dans son uniforme bleu-horizon. Souvenir de guerres d'un autre siècle et symbole du patriotisme de ceux qui y périrent, il fait partie du paysage et du patrimoine de la commune. Certains le connaissent bien pour y avoir assisté à une commémoration du 11 novembre 1918 ou du 8 mai 1945, mais rares sont ceux qui se souviennent de son histoire.
La construction d’un monument à la mémoire des Sablonniérois morts pour la Patrie a été envisagée dès 1919 et votée en 1920 (1). Plusieurs modèles étaient possibles et un « référendum » fut organisé pour choisir entre un « Poilu » et une « République » (2). Le premier l'emporta de quatre voix.
Il restait à trouver un emplacement pour édifier le monument. Initialement, il devait avoir sa place dans le cimetière de la gare (3), puis au Champ Landrin, dans l’ancien cimetière appartenant également à la commune (4). La municipalité s’intéressa aussi à une partie de terrain qu’elle se proposait d’acheter aux Aulnettes mais son propriétaire n'accepta pas de morceler sa parcelle (5). Finalement, une portion de terrain au lieu dit Les Prés de l'Ile fut offerte à la commune par les propriétaires de la ferme du Jariel, Monsieur Hippolyte Ramond Gontaud et Madame Catherine Bontemps-Dubarry. (6)
Les travaux purent commencer et, à l’exception des fondations confiées à un entrepreneur de la commune, Prosper Couteau (7), la fourniture et les travaux furent réalisés par le marbrier Renoult, de la Ferté-sous-Jouarre : ce dernier installa un socle en pierre de Lorraine de un mètre quarante de hauteur et deux mètres trente de côté, surmonté par un poilu debout au repos, appuyé des deux mains sur son fusil posé en terre, portant casque, capote, brelage et molletières, la Croix de guerre sur la poitrine, le visage barré d’une épaisse moustache et les yeux fixés sur l’horizon. La statue, haute d'un mètre soixante, est en fonte de fer bronzée. (8)
Pour l’entourage, le maire se procura huit obus de 280 vides auprès du ministère de la Guerre (9). Ces obus furent disposés en carré et reliés par de grosses chaînes vernies. Ceux des quatre angles furent munis d'arcs-boutants en fer forgé. (10)
La stèle fut gravée des noms des vingt-neuf enfants de Sablonnières morts sous les drapeaux au cours de la Grande Guerre, ceux des sept Britanniques identifiés tués dans la commune (les autres étant encore inconnus) et d'un hommage « A nos vaillants alliés tombés au combat de Sablonnières le 8 septembre 1914 ». (11)
L’opération fut financée par une souscription qui rapporta presque la moitié du coût grâce, notamment, à une soirée récréative organisée par les élèves du cours d’adultes. Parmi les dons, cent-cinquante francs furent offerts par la veuve du capitaine britannique Dalglish, mort à Sablonnières en 1914. Le reliquat fut assuré par un emprunt gagé par une imposition extraordinaire et par une participation de l'Etat. (12)
Le monument fut inauguré le dimanche 20 novembre 1921 sous la présidence du sénateur de Seine-et-Marne, d'un conseiller d'arrondissement et des maires de communes voisines. La cérémonie commença à la mairie avec la réception des invités et se poursuivit par un cortège (officiels, conseil municipal, mutilés, vétérans de 1870, sapeurs-pompiers, société de tir, société de secours mutuels et enfants des écoles) jusqu’au monument, avec fanfare, puis par un discours du maire (13). Lors de cette commémoration dédiée aux soldats français mais aussi aux anglais tombés sur le sol de la commune en 1914, les drapeaux tricolores côtoyaient deux Union Jack achetés pour l'occasion. (14)
L'année suivante, la municipalité décida de placer tout autour une grille en fer (15), que l'on peut voir sur d'anciennes cartes postales :
En 1938, des troènes furent plantés autour des grilles. En 1949, la municipalité fit repeindre les inscriptions et apposer une plaque de marbre portant les noms des disparus de la commune pendant la deuxième guerre mondiale (16). Une seconde plaque de marbre fut ajoutée sur le socle, en-dessous de la première, après la guerre d'Algérie.
A la fin des années 1990, le monument s'était détérioré avec le temps : la maçonnerie du socle s'effritait, les couleurs étaient délavées,les inscriptions passées et la grille rouillée était enserrée dans les branches des vieux troènes. Pour y remédier, la piteuse clôture fut supprimée et remplacée par une nouvelle haie de troènes, l'obus central de la rangée de devant et les chaînes qui le reliaient à ceux des côtés furent également retirés, le socle fut restauré, les inscriptions repeintes et la statue fut remise en couleurs, à neuf, le plus fidèlement possible.
Le socle, encrassé par les champignons, a été nettoyé fin 2014.
Au printemps 2022, une restauration intégrale a été confiée aux ateliers Duc, de Saacy-sur-Marne. La statue et les ornements ont été déposés du socle et emportés, de même que les obus. Les palmettes, dont plusieurs feuilles étaient cassées, ont été réparées et dorées à neuf. Les cabochons des plaques de marbre ont aussi été dorées. Le socle a été nettoyé et traité ; les inscriptions ont été repeintes. La statue a été remise en couleurs. Les obus et les chaînes ont été repeints.
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(1) Délibération du conseil municipal du 28 septembre, approuvée par décret du 25 novembre.(2) Un feuillet retrouvé dans les archives de la commune porte, répartis en deux colonnes, les noms des votants.(3) Délibération du conseil municipal du 13 septembre 1919 (Archives communales).(4) Lettre du maire au préfet, du 27 juillet 1920 et Délibération du conseil municipal du 20 août 1920 (Archives communales).(5) Lettre du 19 juillet 1920 (Archives communales).(6) Le conseil municipal accepta le don au mois de mai 1921 et la parcelle fut mesurée et estimée par Edouard Louis Simon, géomètre, le 4 août. Un acte de donation fut établi le 15 novembre 1921 en l'étude de Me Baudouin à Rebais. (7) Délibération du conseil municipal du 10 août 1921 (Archives communales).(8) Fournie à la commune par la fonderie Jacomet à Villedieu, dans le département du Vaucluse, elle a été fabriquée par le statuaire toulousain Etienne Camus (sa plaque est fixée sur le socle) d'après un modèle créé par le sculpteur Georges Vivent que l'on trouve sur plusieurs centaines de monuments en France.(9) Suite à demande du maire du 27 juillet 1920, les obus de 167 kg chacun furent livrés par le Service de l’Artillerie de Rennes le 2 décembre et arrivèrent en gare de Sablonnières.(10) Le maréchal-ferrant Jules Métais fut chargé de fournir les chaînes et de les fixer aux obus en réalisant les quatre arcs-boutants (facture du 7 décembre 1921).(11) On remarquera que l'inscription existante sur le monument, qui mentionne 7 noms et 13 inconnus, est erronée puisqu'il y eut au total 19 victimes britanniques. (12) Un arrêté du ministère de l'Intérieur du 16 juin 1923 accorda une subvention de 1 180 francs.(13) Bien que le programme officiel de l'inauguration n'en parle pas, on sait qu'un vin d'honneur fut servi puisque la commune acheta pour cette occasion dix-huit kilos de pain et cent cinquante cinq croissants (facture du boulanger Assailly du 2 janvier 1922), dix bouteilles de champagne Gardet cuvée Riche (facture Fauvet à Orly-sur-Morin du 7 décembre 1921), huit litres de vin blanc et sept de vin rouge (facture A. Bonnot du 8 mars 1922), huit autres litres de vin blanc et sept autres de rouge avec location des verres (facture Gérard-Genet du 19 janvier 1922). Comme il le faisait lors des festivités annuelles, le Bureau de bienfaisance distribua aux orphelins et aux nécessiteux des bons pour de la viande à pot-au-feu.(14) Facture du bazar Brunet de La Ferté-sous-Jouarre du 18 novembre 1921 (Archives communales).(15) Délibérations du conseil municipal des 14 août et 21 septembre 1922 (Archives communales).(16) Délibération du conseil municipal du 9 mai 1949 (Archives communales).