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Le vent descendait du Mézenc avec cette fraîcheur particulière que connaissent les gens du plateau. Même au cœur de l'été, il gardait un parfum de lande, de bruyère et de pierre volcanique. Il faisait danser les hautes herbes autour de la vieille ferme des Roche, posée depuis près de deux siècles sur un replat dominant les prairies, à quelques kilomètres seulement du hameau des Jalades, sur la commune de Sainte-Eulalie. Ici, le temps ne passait pas tout à fait comme ailleurs. Les hivers semblaient interminables. Les printemps hésitaient à s'installer. Les étés étaient lumineux, sans jamais être écrasants, et l'automne enveloppait les montagnes d'une lumière dorée qui donnait l'impression que le plateau tout entier s'embrasait avant de s'endormir sous la neige.
Et cette vieille ferme, accrochée à la terre comme si elle y avait toujours été, n’était pas seulement une bâtisse. Elle était une histoire de famille, une histoire que les Roche se transmettaient de génération en génération.
La ferme appartenait à la famille Roche depuis aussi longtemps que les anciens pouvaient s'en souvenir. Sur le plateau, les archives comptaient moins que les souvenirs. Et les souvenirs, on les gardait pour soi.
Nous étions en 2010.
Cette année-là, Antonin Roche avait décidé de laisser la ferme à son fils Julien et à sa femme Claire. Il se faisait vieux et savait bien qu’un jour il faudrait passer la main. Mais quitter sa terre, il n’en était pas question. Il avait fait restaurer entièrement la grange, un peu plus loin, pour y finir ses jours. Il y avait fait installer tout le confort moderne : double vitrage, chaudière à bois toute neuve et salle de bains confortable. Il n'avait pas voulu quitter sa terre, seulement laisser la ferme à la génération suivante, tout en gardant sous les yeux les prés, les bois et les montagnes qu’il connaissait depuis toujours.
Julien et Claire s'étaient connus au lycée agricole Olivier de Serres, à Aubenas. Claire était la fille du libraire d'Aubenas. Une fille du Vivarais, habituée à une vie moins rude et à des horizons plus doux. Au début, elle avait été un peu réticente à l'idée d'aller vivre sur le plateau. Mais par amour pour Julien, elle avait suivi. Et puis le père leur cédait la ferme et l'exploitation. Oh ! Ce n'était pas grand-chose : quelques vaches laitières, un petit troupeau d'une quinzaine de chèvres et une trentaine d'hectares de bois.
Mais Claire avait des idées. En plus du fromage de chèvre, elle ferait des confitures de myrtilles et de châtaignes. Elle irait les vendre sur les marchés de Privas et d'Aubenas, et sur les foires pendant l'été. Elle avait cette énergie tranquille des gens qui, lorsqu'ils arrivent quelque part, cherchent moins à changer leur vie qu'à lui donner une nouvelle forme. Et puis, avec les années, Claire avait appris à aimer le plateau. À présent, elle n'en partirait pour rien au monde.