L'appel aux candidatures pour le prix 2027 est ouvert.
Un hommage à Vénus Khoury-Ghata a été rendu le 05 juin 2026, espace Andrée Chedid.
Deux prix Vénus Khoury-Ghata ont été décernés en 2026. Le prix Vénus Khoury-Ghata, à Camille Loivier pour Torii, Editions Isabelle Sauvage. Le prix coup de coeur, à Livane Pinet, pour Brisées de l'amour, Editions La rumeur libre.
Laudations de Camille Loivier par Elodie Bouygues et de Livane Pinet par Béatrice Bonhomme.
Laudation de Camille Loivier par Elodie Bouygues :
"Camille,
j’ai découvert le mot « laudation » grâce à ce prix : tu as vérifié le mot « lauréate » dans le dictionnaire en le recevant. Les mots ne cessent de surgir et de nous réapprendre le monde, les usages, les circulations et les réciprocités.
Une première laudation, c’est un événement, c’est un franchissement : une façon pour moi de passer à ta suite sous l’un des cinq torii qui composent ton recueil, ces (je traduis) « perchoirs à oiseaux », portiques sacrés de couleur rouge orangé formés de deux piliers verticaux et d’une poutre centrale horizontale et concave, qui, au Japon, sont posés aussi bien à l’entrée d’un temple que face à la mer – devant l’étendue (qui n’est pas le vide). Il faut dire, qu’en plus d’être poète, tu es chercheuse en littérature asiatique et traductrice.
La maison d’édition Isabelle Sauvage, qui a publié plusieurs de tes recueils avant Torii, est comme ta maison, avec ou sans portique à l’entrée. Je salue toute l’équipe qui t’accompagne ce soir.
Il est presque impossible de résumer un livre de poésie. Torii, pour le présenter rapidement malgré tout, offre à première vue une structure très forte en neuf sections : deux préludes et deux fugues qui alternent et se tissent à cinq « torii » numérotés. Cette structure très nette mais qui n’enferme pas permet à un étonnant foisonnement de se déployer, en prose poétique et parfois en vers libre, conjonction de souvenirs d’enfance, de réflexion sur l’écriture, de secrets de famille, presque de méditations parfois, sur le féminin, sur la mort et sur le deuil, qui sont déjà présents dans tes recueils précédents, avec l’idée que tu reviens sans cesse à tes obsessions – mais aussi à leurs contournements, leur évitement – leur réparation peut-être.
Il y a là des blessures de vie, mais aussi « des blessures de mots qui cicatrisent dans l’écriture ». Tu évoques ta relation à la langue, le baptême rafraîchissant qu’est l’apprentissage du taïwanais dans une écriture d’une grande franchise, complexe et limpide, qui invente son chemin pour toucher à une vérité intérieure, ou au moins s’en rapprocher, pour dire l’enfant que tu fus et la femme que tu es, le corps, la relation à l’autre.
Je loue, pour finir, ta relation au vivant, à tous les vivants, ton regard attentif au moindre brin d’herbe, à la pierre du mur. Je pense avec émotion à cette « scène » du recueil où, petite fille au jardin, tu dialogues d’égale à égale, « avec naturel, sans aucune hésitation » avec de grands dahlias qui te dépassent d’une tête : « Nous parlons du vent et de la lumière. (…) Nous étions d’accord sur tout, nous n’avions peur de rien. »
Mais la rencontre fondatrice de ta vie, ce sont les oiseaux, ces swifts d’un précédent recueil, le rouge-queue ici, oiseau « qui » dis-tu « te fait advenir à toi-même ».
On reconnaît un oiseau à son chant.
Une poète aussi, je crois bien. "
Laudation prononcée le 05 juin 2026, par Elodie Bouygues. Espace Andrée Chedid.
Laudation de Livane Pinet par Béatrice Bonhomme :
" Brisées de l’amour de Livane Pinet, une revisitation contemporaine de l’amour courtois et de l’élégie.
Dans le désenchantement du monde moderne, Livane Pinet, revisitant l’élégie amoureuse, envisage, dans la mélancolie, les chances d’un réenchantement du monde : « Leur amour entre / deux ciels / suspendu à un cil ». Il s’agit de garder, de l’intérieur des puissances de la langue, la phraséologie nostalgique, la posture de la promesse ou la destination prophétique de l’Ouvert : « On ne compte pas les fenêtres /dans la demeure de l’amour / on ne compte pas les portes ouvertes / sur les prés ». Le texte devient le gardien mélancolique de la finitude, la découpe d’une mystique du silence, l’occupation d’un improbable seuil : « Elle ne désespère pas / elle attend le jour où / Il n’y aura plus de temps ». Poète, Livane Pinet a à cœur la recherche d’une intensité, et ne peut être indifférente à la question du lyrisme, entendu comme un mouvement où se cherche dans le poème une parole capable de se hausser jusqu’au chant litanique, opposant à l’anéantissement un poème d’amour. Son livre est celui d’une quête et l’on pense aux nuits de Jean de la Croix : « J’ai les yeux crevés / et ma nuit s’éclaire».
Brisées de l’amour, évoquant, dans l’héritage des Lais de Marie de France, les branches que le veneur casse, sans les couper, pour marquer la voie de la bête, renoue, par son titre avec la terminologie de la chasse à courre « l’amour est un cerf qui brame dans la brume / d’un matin vert / l’amour est ce chevreuil à l’orée du bois bleu – / la détonation et le dernier bond de l’aube / sur la vitre de son œil ». Dans la lignée de Dante et de Pétrarque, le recueil retrouve aussi la poésie des troubadours reposant sur le triptyque de l’amour, de la poésie et de la perte : « Dans le cœur nous sommes déjà séparés ». « Entrebescar » ou entrelacement : « L’un passe en l’autre / et l’autre en l’une s’emmêle/ dans une même étoffe amour / les tisse et les déchire ». Le recueil est la figuration d’un entrelacement amoureux espéré, attendu mais sans cesse ajourné, devenant comme pour les troubadours « amour de loin ». Le mode de relation est la double négation, via negativa propre à la théologie négative. L’amour est l’autre et le non-autre, dans un chiasme permanent qui renvoie à l’aporie de l’amour à la fois immanent et transcendant : « Au-dedans ils sont le dehors même/ Au-dehors le dedans même ». L’amour dans la méditation de Livane Pinet rejoint la fleur inverse du troubadour : « Peut-être rien que la fleur d’un fruit /qui ailleurs loin d’ici /mûrit », fleur croisée ou fleur de gel qui signifie simultanément la promesse du bonheur et sa disparition désespérée : « Ils sont/ comme deux cristaux de sel sur la pupille / tournée vers l’intérieur. » De l’intime, le poème va à l’universel et à l’anonyme, celui du conte de Cendrillon, de la légende de Castor et Pollux ou encore du mythe d’Orphée, l’aimé restant toujours dessaisi. Ainsi à cette expérience spirituelle correspond une forme originale. Le poème espère l'objet aimé, l'épure jusqu'à l'abstraction, et suscite une nouvelle sensualité chargée cette fois d'éternel. Un mouvement revient sans cesse à la fois identique et différent. Écriture du poème comme d'un retour de la langue sur elle-même, involution où les choses sont prises et reprises par les mots de la même façon que se rythmerait la mer : « Il était ce rocher / elle la vague » « Ils attendent/ Ils attendent toujours / sans savoir ce qu’ils attendent / Ils deviennent l’attente / délivrée d’elle-même », forme de litanie ou de prière : « Dans le corps de leur amour / ils se tiennent à l’écart / A l’écart de leur amour / ils se tiennent au cœur », qui est à la fois une louange et une ascèse à travers des mots de sensualité incorporelle et de sobriété lyrique. Dans la poésie de Livane Pinet, le lecteur ne peut qu’être frappé par le grand nombre de répétitions, de reprises de termes dans une sorte de circularité où le vers, « versus », semble sans cesse revenir sur lui-même. Le poème est fondé sur la force lancinante de l'obsession comme si la remise du mot à côté de lui-même pouvait mimer et produire l'identité toujours inouïe, à la fois de l’être et du non-être dans l’image inimagée du poème : « Au cœur de la nuit/ pas d’image ». Sorte de sur-place poétique, entre les deux pôles principaux de l'hésitation et de la rature, de l’oxymore et du paradoxe : « Pour le lui dire elle le lui tait/ Pour le lui taire elle le lui dit », l'écriture ne s'affirme que pour mieux se suggérer comme effacement de ce qu'elle vient à peine de souligner. Le langage va donc procéder par rétention, dénégation et annulations successives. Méditation sur l’amour, le recueil devient le lieu où les choses se rencontrent et conjointement le lieu où elles s'annulent, où l’écriture tente de retrouver une unité saisie aussitôt dessaisie.
Ainsi l’esthétique de Livane Pinet, va évoluer de la passion au retrait dans une sorte de détachement, apprenant la valeur du neutre, du rien, de la réserve, du silence, d’une discrétion s’ouvrant à la transformation. Sa quête s’oriente vers une absence de signes, une suspension, un effacement. Le pouvoir poétique procède ici d’un retrait, le sens se dérobe au moment où l’on croit le saisir : « Elle brise de ses doigts / chaque lettre brindille / et dans la nuit noire / elle en fait des étoiles » Nommer, c’est s’absenter et seul l’anéantissement permet de rendre la présence : « En son absence elle chérit sa blessure – il ne lui a rien laissé ». La poète choisit le détachement intérieur, poésie lointaine, belle dans sa limpidité, dans son atmosphère de présence-absence, de manifestation et de retrait dans l’aller-retour, le va-et-vient des choses. Rien n’accapare l’attention, tout ce qui commence à prendre forme se retire et se transforme, écriture comme traces, sentiment de renoncement qui l’auréole de vague et de solitude : « la cendre des mots envolés / c’est tout ce qu’ils ont à sauver ». Poésie qui n’est accessible qu’à partir d’un véritable itinéraire intérieur, le vide accueillant en lui tous les mondes possibles : « Elle oublie qu’elle n’est qu’un atome / de patience/ dans le grand corps vide de l’amour ». L’expérience émotionnelle de l’amour est décantée « Leur amour est sans voix / Leur amour est sans mots / Leur amour est sans visage ».
L’écriture devient celle de l’effacement du signe. Noli me tangere. Au désir de toucher la merveille, s’ajoute l’interdiction du contact pour laisser chance à la fragilité, les formulations négatives abondent, rappelant la méthode apophatique de certains mystiques, présentant une allégorie de l’absolu. Pour inspecter l’invisible, il s’agit d’introduire une sorte de vide dans le langage. Ce qui est essentiel ne se perçoit que par le creux qu’il dessine, créant le mystère. Cette constitution paradoxale du sens joue un rôle essentiel car il s’agit de faire corps avec l’amour, tout en restant distant de lui. L’amour est cela même qui se trouve hors de la saisie. Fatalité de la non-connaissance, de la non-possession, de la non-conquête inscrite dans la manifestation même de l’amour. C’est autour d’une absence, au cœur d’un néant que s’inverse et se retourne l’écriture poétique par l’introduction d’une sorte de vide, d’absence dans le langage. Vivant chaque instant comme un dessaisir, la poète saisit en poète les choses à dire, en même temps qu’invisiblement elle se retire, ne nous donnant de l’amour que pauvre, dénué, fragmentaire, fêlé."
Laudation prononcée le 05 juin 2026, par Béatrice Bonhomme. Espace Andrée Chedid.