Une semaine bien remplie, lourde de fatigue pour certains, pleine d’élan pour d’autres, mais animée pour tous. Après tant de semaines, parfois des mois, à voir les premiers habitants des Creux s’installer dans le silence des sous-bois, voilà qu’en ce début d’août, les chemins s’ouvrirent de nouveau. Plusieurs caravanes arrivèrent presque en même temps, soulevant la poussière et les cœurs, annonçant ce que beaucoup n’osaient encore croire : le commencement de la reconstruction de Coruscante.
En quelques jours à peine, une caravane s’installa aux abords de la place du Marché. Elle rassemblait des hommes et des femmes venus de tous horizons, de plusieurs Plans, tous porteurs d’un même désir de recommencement. Les feux de leurs cuisines et de leurs ateliers d’alchimie réchauffaient l’air, emplissant la forêt d’odeurs étranges et familières à la fois : le cuir, la terre, les herbes séchées, le pain chaud. Les sentiers du bois semblaient respirer à nouveau.
La place du marché reprit vie peu à peu. Les marchands installaient leurs étals, disposant fioles et remèdes, cartes anciennes, outils de soin et parchemins annotés. L’ordre et le tumulte revenaient ensemble, comme un souffle ancien retrouvé. Les conversations s’élevaient, s’entrecroisaient, emplissant l’espace d’un brouhaha familier. Ainsi, le cœur des Creux battait de nouveau, au rythme tranquille du commerce et des voix.
Puis vinrent d’autres silhouettes au Tocsin. Cela faisait déjà un moment que j’y voyais des visages connus, s’activant sans relâche pour redonner vie aux Creux. Ils parlaient aux voyageurs, les invitaient à rester, et petit à petit, les pierres abandonnées se couvraient d’outils, de rires, de voix. Mais c’est à ce moment-là que le groupe se compléta enfin. Ensemble, ils purent alors passer à l’action, organisant leurs premières expéditions vers la ville en ruine, non loin d’ici, comme on s’élance vers une promesse.
Bientôt, un père et sa fille arrivèrent à leur tour, accompagnés d’un vieil ami. Ils s’installèrent parmi nous, apportant leur conversation et leur feu. Puis d’autres suivirent, certains porteurs de cornes, d’autres aux oreilles effilées, quelques-uns tirant une carriole branlante, d’autres simplement à pied, les yeux pleins d’attente ou de volonté.
Et enfin, un dernier groupe fit son entrée. Ils venaient de la capitale, vêtus des couleurs de la Tour des Mages. Leur présence fit lever bien des sourcils. Que faisaient-ils là, parmi les artisans, les bâtisseurs, les paysans ? Je n’avais pas la réponse. Mais leur arrivée marqua la fin du silence. Ce soir-là, en regardant les feux des campements s’étendre sous les arbres, j’eus le sentiment confus d’assister à quelque chose de plus grand que nous. Peut-être n’était-ce encore que le frémissement d’un rêve. Ou peut-être, sans le savoir, étions-nous déjà les témoins d’une fabuleuse histoire à venir.
En des temps lointains, un nom courait dans les bois des Creux.
Les anciens parlaient d’une bête ; les plus superstitieux murmuraient un nom que personne n’avait prononcé depuis des siècles.
Les bûcherons, d’abord, puis les récolteurs, virent des traces : des empreintes impossibles, des taches de sang figées dans la pierre, des animaux effrayés.
Pour beaucoup, ce n’était qu’une légende locale ; une de plus pour effrayer les nouveaux venus.
Mais bientôt vinrent les disparitions, les villageois terrifiés, les attaques. Et chacun dut admettre qu’il ne s’agissait plus d’un conte… mais d’une présence.
Il y a fort longtemps, avant que les Creux ne soient habités, une créature mystérieuse se mit à faire parler d’elle. Ni bonne ni mauvaise, seulement inévitable, ce qui lui valut son nom : la Fatalité.
Lassé de sa présence, gênés par ses interventions, les hommes tentèrent de s’en débarrasser. Mais toujours, elle revenait.
On dit qu’elle fut scellée par des mystiques, loin sous la surface. On parle d’un repas rituel, de mémoire et d’oubli, pour l’attirer.. Mais on murmure aussi que tous ceux qui ont essayé ont disparu.
Des siècles passèrent, et l’histoire s’éroda, tout comme les pierres. Célestin Foropieu, aventurier de la Compagnie des Mille Lames, fut envoyé dans la région.
Séduit par les légendes autour de l’endroit plus que de la bête, il se mit en quête de retrouver le lieux oublié.
On dit qu’il mit la main sur trois fragments d’une clé, dispersés entre des galeries anciennes et les autels effondrés.
Son journal parle d’une “porte qui n’est pas une porte” et d’une “voix qui murmure sous la pierre”.
Seules quelques lettres envoyées à ses amantes et amants furent retrouvées par des chercheurs, quelques années plus tard. Artisan de son propre destin, il fut celui qui libéra la bête…
Des mois avant votre arrivée, les cris retentirent dans la forêt.
Pas des cris d’animaux, ni de bêtes : des échos humains, mêlés à d’autres, plus profonds, plus anciens.
Les arbres semblaient frissonner, les nuits se rallonger.
Les premiers qui s’enfoncèrent dans les bois parlèrent d’une silhouette cornue, tantôt crâne de loup, tantôt museau de lièvre, se mouvant dans les brumes.
Elle n’attaquait pas, ou peu. Elle observait. Puis, une fois, elle tua.
Et lorsque le sang d’une jeune serpentère se mit à nourrir les racines autour des Creux, on se mit à comprendre, un peu tard peut-être, que la légende était réelle.
Dans la panique, on rassembla les fragments, les textes, les symboles.
Mais pendant ce temps, la Bête tirait sur ses liens.
Des mineurs descendirent dans les galeries, traquant les trésors d’un roi fongique que la Bête semblait craindre. Ils échouèrent, échappant de peu à la terre qui se refermait sur eux.
Pendant ce temps, la Bête tirait.
Des herboristes cherchèrent des conseils auprès d’un tréant taciturne. Ils en revinrent meurtris pour l’un, les autres sans réponse, porteurs d’un malaise qu’aucun remède ne calmait.
De plus en plus fort, la Bête tirait.
Et toujours ils s’entredéchirèrent au sujet de la porte. La fameuse porte … Trouvée par les pêcheurs, tanière d’un homard titanesque. Elle fut le théâtre de la peur et de l’indécision. Des coups violents furent portés à ceux qui tentèrent de s’emparer des fragments de la clé censée l'ouvrir. Les opposants tétanisés à l’idée de ce qu’il pourrait libérer, sans comprendre que ce qui était derrière était déjà dehors. Le pinacle de la paranoïa fut atteint lorsque l’un, prit de panique, en avala les fragments. Un geste absurde, désespéré, presque comique si la tension n’avait pas été si lourde. Il pensait enfermer le danger dans son propre ventre, mais ne fit que retarder l’inévitable.
Pendant tout ce temps, la bête tirait
Enfin, l’urgence les pressa.
On ouvrit la porte, pour comprendre qu’un repas l’avait jadis forcé, l’avait jadis scellée ; pouvait la rappeler, peut-être la détruire…
Mais pendant qu’ils doutaient la bête se libéra, de son rôle et de son corps, trouva refuge ailleurs, dans ce qu’elle avait à sa portée.
Cette nuit-là, dans les Creux, tous rêvèrent du même rêve :
une créature enchaînée, au visage tantôt de crâne, tantôt de lièvre, tirant sur ses chaînes jusqu’à ce qu’elles se brisent.
Une silhouette dans l’ombre, au visage brisé, murmurait :
« Elle est libre. Elle vit dans vos mémoires. Vous n’avez plus qu’un an. »
Le matin, tous portaient la marque.
La Fatalité n’existe plus.
Son nom est devenu autre, plus intime, plus terrible :
Mnémose,
celle qui dévore le souvenir pour survivre.
Et en ces temps plus récents, un autre nom court dans les bois des Creux…
Le Nom de la Bête.
Imagine une vieille légende qu’on raconterait au coin du feu, une histoire de forêt malade et d’hommes trop curieux. Ce serait une belle légende, si elle ne venait pas tout juste de se dérouler… Voici celle de la Chasse au Roi-Myconide.
Tout a commencé dans les bois. Les bûcherons y ont trouvé un arbre mort, rongé de l’intérieur comme vidé de son âme. La sève en suintait grise, et autour d’eux, flottaient des spores blanches qu’aucun d’eux n’avait jamais vues. La mousse frémissait, la terre bougeait. Puis ils ont découvert un homme figé, déjà plus humain : des filaments lui traversaient les doigts, et un chapeau de champignon lui déformait la tête. C’était un avertissement.
Alors la forêt s’est tue. Le vent s’est arrêté. Une voix s’est glissée dans leurs esprits :
« Venez à moi. Offrez vos racines. »
Certains ont tremblé, d’autres ont levé la hache. Plus loin, un campement vide, des repas à moitié mangés, et, au centre d’un cercle de champignons palpitant, les traces s’arrêtaient net. Quand les spores sont tombées comme la neige, des créatures fongiques ont surgi des troncs. Le sang et la sève ont coulé. C’est là que le Roi est apparu: immense, multiple, et pensant.
Le feu l’a blessé, l’acier l’a ralenti, mais il n’est pas mort : il s’est enfoncé sous terre, fuyant vers son royaume.
Alors, la traque a continué. Les mineurs ont pris la relève, descendant dans les galeries tièdes où la pierre suintait de spores. Les tunnels s’entremêlaient, anciens et nouveaux, comme si la terre elle-même respirait. Là, ils ont trouvé l’un des leurs, vivant encore, mais pleurant des filaments blancs. Ses dernières paroles :
« Il voit… tout. »
Les racines fongiques couraient désormais sous la roche, traversant le granite comme du beurre. Le Roi n’était plus un être : il était devenu le sol, la pierre, le souffle du lieu. Dans un vaste dôme cristallin, des esclaves-mycéliens priaient en silence, jusqu’à exploser en nuées corrosives. Et la voix du Roi, plus forte, appelait chacun par son nom, promettant la paix, la fusion, la fin de la douleur. Certains ont voulu céder. Les autres ont continué à frapper, sourds à l’appel.
Enfin, ils ont trouvé le sanctuaire : une matrice fongique palpitante, semblable à un cerveau vivant. Le Roi y trônait, fusionné à la pierre, à ses esclaves, à la ruine du monde. Alors les bûcherons ont allumé le feu, les mineurs ont fait tomber la roche. La terre a tremblé, les spores ont brûlé, et le Roi a hurlé une dernière fois avant de se dissoudre dans le silence.
Quand tout fut fini, la forêt semblait respirer à nouveau.
Mais certains jurent que, certaines nuits, la mousse frémit encore, comme si, sous terre, le Roi rêvait toujours.
Ulric… personnage mystérieux pour beaucoup, ami ou meilleur ennemi pour d’autres. Peu peuvent se vanter d’avoir réellement connu ses véritables intentions. Certains affirmaient qu’il voyait grand, qu’il rêvait d’avenir et se donnait les moyens de le construire.
Son allure peu respectable, ses vêtements gris, parfois qualifiés de haillons, ne laissaient rien deviner de ce qu’il cachait vraiment. Pourquoi un homme comme lui se trouvait-il là ? Était-ce un réfugié de Coruscante, cherchant simplement à retrouver sa maison perdue ?
D’autres disaient qu’il venait du Plan de la Lumière, qu’il avait un nom, ou encore qu’il avait été envoyé par la Cité des Nuages. Certains le prétendaient espion… d’autres, Smaugh.
Dans tous les cas, s’il est une chose certaine, c’est qu’Ulric était un homme de secrets, et qu’il les a tous emportés dans sa tombe.
Nul ne sait exactement ce qui s’est passé. Les récits divergent selon les témoins ; chacun a sa version. On raconte qu’une altercation aurait éclaté à Coruscante entre les hommes d’Ulric et ceux de la Tour des Mages, au sujet d’une propriété disputée : la Tour des Archives.Ce lieu emblématique, jadis demeure des scribes et érudits, n’appartenait à nul autre qu’à la mémoire même de la cité. Tous espèrent encore qu’un jour, elle retrouvera sa vocation première, redevenant un phare de savoir et de vertus.
Mais revenons à notre sujet : cette querelle sanglante marqua le début de la fin. L’enquête sur les blasons et insignes portés par les belligérants révéla qu’ils agissaient sous les ordres d’Ulric lui-même. Les représentants de la Tour des Mages d’Ambre, contraints d’intervenir, décidèrent de faire un exemple. Ils voulurent lui rappeler les limites qu’il avait franchies en s’attaquant à des envoyés de la Capitale. Ce fut, sans doute, son erreur de trop.
Ainsi périt Ulric, sous la lame et le courroux des Mages.
Sa mort marqua un tournant pour les Creux. L’événement secoua les consciences et provoqua un sursaut collectif : plusieurs habitants se réunirent peu après pour fonder un Conseil, une assemblée censée faire autorité et rendre justice lorsque cela serait nécessaire.Beaucoup voyaient dans ce geste un espoir de protection, d’équilibre, voire de rédemption.
Comment des envoyés d’Ambre pouvaient-ils se permettre d’exécuter un homme sans procès ? Comment ces représentants de la Capitale, censés incarner la loi, avaient-ils pu s’en arroger le droit ?
Les débats restent vifs, les rancunes tenaces. Sans doute n’avons-nous pas encore entendu le dernier mot de cette affaire, et il y a fort à parier qu’elle trouvera un écho dans de futures chroniques… ou de nouveaux drames.
Ironie du sort : c’est en parlant d’un mort qui, de son vivant, ne semblait guère important, que l’on mesure à quel point il a bouleversé la vie des Creux.
Et pourtant, il ne fut pas le seul : Tol Galen, l’ambassadeur de la Sylve, trouva la mort quelques jours avant lui. Son corps fut découvert sur le bord d’un chemin, en pleine forêt. Étrange destin que celui de cet homme venu aider et servir, tombé sans qu’on en connaisse les raisons. Plus étrange encore fut le silence qui suivit : aucune clameur, aucune enquête ouverte pour en comprendre les causes. Certains, touchés par sa disparition, cherchèrent un temps le meurtrier, espérant entendre son plaidoyer. Mais à ce jour, nul ne sait ce qu’il s’est réellement passé.
Peut-être cette mort, comme tant d’autres, rejoindra la longue liste des mystères qui hantent les Creux. Ces âmes disparues qui, dans le silence, continuent peut-être de nous observer… et de nous juger pour l’éternité.
La chaleur d’août pesait sur la place du Marché lorsque le tumulte des premiers jours fut brusquement interrompu par l’arrivée d’une délégation d’Ambre. Les caravanes venaient à peine de s’installer, les étals prenaient forme, les voix s'élevaient dans la foret, et pourtant tout se figea lorsque les émissaires traversèrent les Creux. Leur présence suffisait à faire taire les conversations : ils venaient enquêter sur la disparition d’un marchand, un convoi disparu dans les bois, et Ambre exigeait une réponse.
On vit Vénata mené par les mercenaires, le visage fermé, le corps marqué par ce qu’il avait subi durant l’interrogatoire. Ceux qui l’avaient vu partir plus tôt dans la journée avaient détourné le regard : la Guilde des Marchands n’avait pas fait dans la douceur. Plus loin, John fut lui aussi conduit vers la place. Peu de mots circulaient, mais tous supposaient qu’ils avaient été les derniers à voir le marchand avant qu’il ne disparaisse.
Sous le soleil, la place fut transformée en cour de justice. Un trône fut dressé, massif: à sa droite se tenait le bourreau, immobile, son épée longue plantée dans la terre, à sa gauche, le procureur, visiblement mal à l’aise, arrangeait nerveusement ses parchemins. Lorsque le juge prit place, tenant dans sa main le lourd Marteau des Justes, un silence descendit sur les Creux. On n’entendait plus que le vent qui glissait entre les feuilles.
Le procès commença. On ne percevait que des bribes, des gestes, l’intonation de voix qui montaient ou s’éteignaient. Le procureur parlait longuement, pointant tantôt l’un, tantôt l’autre des accusés, mais son assurance semblait vaciller. À plusieurs reprises, le juge leva la main pour l’interrompre, et ces interruptions déclenchaient des murmures dans la foule. Certains hochaient la tête, d’autres fronçaient les sourcils : le discours du procureur ne convainquait manifestement pas tout le monde. On comprenait surtout que les preuves manquaient, que le corps du marchand n’avait jamais été retrouvé, et que le juge ne paraissait guère décidé à prononcer une condamnation pour meurtre.
Autour d’eux, les témoins se succédaient, appelés ou simplement poussés par d’autre à témoigner. Beaucoup semblaient défendre Vénata et John, rappelant leur travail aux Creux, leur bonne volonté, les risques qu’ils avaient déjà pris pour la communauté. Quelques-uns, cependant, désignaient aussi un fait simple : les deux hommes figuraient parmi les derniers à avoir vu le marchand. Les gestes des uns et des autres, les réactions du juge, le poids du Marteau sur l’accoudoir… tout indiquait que la balance hésitait, oscillant lentement entre la clémence et la rigueur.
Par moments, la foule se tendait, notamment lorsque la réputation du marchand était évoquée. On entendait des mots marmonnés à mi-voix : prix déraisonnables, habitudes douteuses, substances consommées ou vendues. Certains acquiesçaient vivement, d’autres semblaient mal à l’aise. On vit même un instant de tension lorsqu’une Taride, emportée par ses émotions, s’avança plus qu’elle n’aurait dû et parla au mauvais moment… Le procès dura de longues heures, étirant son ombre sous le soleil qui déclinait lentement. Les accusés prirent à plusieurs reprises la parole, se défendant du mieux qu’ils pouvaient. La foule attendait la sentence.
Lorsque le juge se leva enfin, la place se figea. Il resta un moment immobile, son marteau à la main, observant les accusés puis la foule entière. Aucun mot n’était nécessaire pour comprendre que la décision était prise. Le meurtre n’était plus évoqué : on avait compris que les preuves manquaient. Mais la disparition du marchand, l’attaque du convoi, l’absence d’aide, tout cela pesait assez lourd pour que la justice d’Ambre exige réparation. La sentence tomba, brève, nette, irrévocable. Vénata et John devraient payer vingt lingots d’or, somme destinée à renforcer la sécurité des routes jusqu’aux portes de la cité en reconstruction.
Lorsque le juge quitta la place, accompagné du bourreau et du procureur: les discussions reprirent peu à peu, d’abord en murmures, puis en vagues plus franches. Certains hochaient la tête, estimant la décision juste, d’autres détournaient le regard, pesant en silence ce qu’ils venaient de voir. Un procès public, ici, sur cette place encore marquée par les batailles et les ruines, avait rappelé à tous que les Creux n’étaient plus isolés. Ambre veillait... Les routes avaient un prix... Et les pas que chacun ferait désormais vers la reconstruction seraient observés, scrutés, jugés.
Ce soir-là, les feux des campements s’allumèrent plus lentement que d’habitude. La journée avait été longue, et même si la vie reprenait autour des étals et des caravanes, on sentait encore flotter dans l’air l’écho du marteau frappant le bois, comme un rappel discret mais tenace : le renouveau des Creux ne se ferait pas sans conséquence.
Par deux fois nous dûmes nous rendre à ce phare de malheur. La première était à vomir, la deuxième vous pique à l'âme.
L’air du bord de lac était chargé, l’odeur des poissons et des corps abandonnés à l’entrée des étales m'imbibèrent la langue d’une bille acide, pour certains camarades elle s'échappa en gerbe.Tout le monde avait la trouille, ce nom d’Irull ne disait rien de bon d’après les derniers renseignements. Un gars taillé pour la castagne et encadré d’un gang nombreux tout aussi sadique que lui.
Par chance les premiers rossés étaient dispersés et sans pitié nous avons pu zigouillé tous ceux qui erraient dans les étales. Le seul couard d’en face qu'on a vu, je m'en suis chargé salement à l’arc en le tuant d’une flèche dans le dos, avant qu’il ne se fasse la malle entre deux ruelles… Il aurait pu se rendre mais il a préféré prendre la fuite et nous laisser s’occuper de la créature qui lui tailladait le flanc … Il allait vers le phare… Ca nous a permis de rester discret, il ne fallait pas qu’on nous grille aussi vite. Dans ces premières escarmouches, même organisés, contre ces gars surpris et dispersés, nous y avons laissé certains des nôtres au tapis.
Petite pause pour souffler, l’odeur du sang et de la sueur s’invitèrent au tableau olfactif de cette journée.
S'ensuit un jeu du chat et de la souris, depuis la poterne effondrée de la muraille, on remarqua, en extérieurs de la cité, d’autres lascars sur les quais avec certains de leurs esclaves. Le temps que la hiérarchie décide de la manœuvre d’approche, ces enfoirés se tirèrent sous notre barbe. Introuvables, on a fini par comprendre qu’un petit accès était aménagé dans la muraille menant au phare. Ils étaient tous dedans désormais… ça allait être chaud.
Le palpitant monta d’un coup, on ne savait pas comment on allait être reçu la haut…La troupe se présenta bouclier levé sur la muraille, moi, arc tendu comme mes nerfs ! Pourtant, étrangement nous avançames sans encombre jusque devant la porte du phare… fermée bien évidemment. Une voix nous interpella, Irull, vraisemblablement nous sommant de partir ou mourir, enfin un truc du genre. S'ensuit un échange entre notre lieutenant, celui de notre allié Trémière et la voix venant du phare. Négociations, intimidations, insultes… tout y passa. Irull lâcha même une licorne d’or de la meurtrière pour acheter notre lâcheté. Les lieutenants impassibles ne flanchèrent pas, les ordres sont les ordres ! Après tout, de l'or fera un bon réconfort pour les survivants le soir venu.
Trève de bavardage, l'ordre fut lancé, le premier rang commença à forcer la porte. Trop solide elle tient bon. Même un bélier improvisé avec du bois de charpente trouvé dans les ruines ne parvint à la faire flancher. Dans cette idée de génie, Erin, un gars de chez Trémière fit un mauvais geste et dans espace trop à l’étroit chuta de la muraille, il termina son vol en contrebas. Le bruit de ses os fracassés sur la roche résonne encore dans mes viscères. Ses compagnons l'oublièrent très vite, personne n’est allé le chercher celui-là.
Éreintés par ce premier assaut, les lieutenants nous firent replier plus loin dans les étales fraîchement sécurisés. On surveilla comme on pu le phare qui brillait encore. On passa la nuit là, dans l’embrun putride et la fraîcheur ambiante du bord du lac. Maigre réconfort par cette journée assommante d’été. Du ravitaillement nous fut envoyé et les blessés furent remplacés. Effectif complet prévu pour le lendemain, on espéraient ne pas remettre ça mais on a dû s'y coller.
Le sommeil fut presque impossible et c’est la mine lourde et la peur au ventre que nous nous présentâmes une seconde fois devant le phare. La brume matinale nous permit d’avancer au plus près de la porte, mais sans les gars de Trémière, qui nous lâchèrent au pied levé. Le lieutenant fut formel, la violence sera maîtresse aujourd’hui et sans les alliés la tâche s'avèrera ardue.
La tactique mise au point pendant la nuit fut entreprise avec grâce et élégance. Nos deux meilleurs roublards, munis de leurs instruments de torture pour serrures, déverrouillèrent la porte, et dans un fracas sourd enfoncèrent l’enfoncèrent subitement. Le carnage commença, le piège en place se retourna contre les défenseurs et mutila plusieurs d’entre eux. Le premier rang s'engouffra à grande enjambées dans l’embrasure de la porte et taillada les lascars étourdis. S’ensuit un vacarme monstre, du sang, des hurlements, de la ferraille qui s'entrechoquent, des os qui se brisent, des corps qui se piétinent… En quelques secondes la sentence fut donnée. Planqué à l’arrière avec mon arc je n’ai pu tirer aucune flèche, je pu simplement constater l’étendu des dégâts et du désarroi ambiant, mon âme est à jamais entachée de cette scène. Tout ça pour quoi ?
Pour un type qui réussit à se faire la mal, comme à la manière d’un conte. Une corde pendouillant à la fenêtre, agile il mit les voiles de justesse…
On trouva les esclaves dans le sous-sol du phare, qu’on libéra bien évidemment. Ils nous racontèrent leur galère quotidienne entre partie de pêche à la dure et apnée interminable pour trouver des pierres précieuses dans le fond du lac.Il a dû s'en faire un sacré magot le Irull. On remarqua aussi des colliers bizarres que les esclaves portaient autour du cou, apparemment ça permet d'être docile sans être attaché ou gardé.
Aujourd’hui le phare ne brille plus la nuit et c’est pour le mieux. Nombreuses furent les âmes qui perdirent la vie à ses pieds. “Braves furent ceux qui terrassèrent Irrul le Bourreau des rives” dit-on dans les tavernes…
Enfin ! Merci ! Enfin ! Le marché des Couleurs nous est revenu grâce à une aide providentielle. Le quartier peut enfin respirer sans cette dernière épine au pied jonchée de monstres.
Pourtant personne ne s’y attendait au vu des premiers volontaires qui se sont présentés à la tâche. Un groupe de gars expérimentés au service d’un prénommé John, ils proposèrent vaillamment leurs armes, mais ni une ni deux, ils sont repartis à peine la porte du marché franchie. Ils repartirent quand même avec un trophée, une tête de monstre, en guise d’une bonne action pour éviter le néant du déplacement. Pour se racheter le mécène fit un don en licornes et ressources plus que bienvenu à la Milice.
Le lendemain un groupe plus nombreux s’est présenté au nom de la Caravane de l'Architecte. Le ton fut déjà donné la veille par ces gens, avec un don d’une licorne d’or, et le lendemain avec l’envi d’en découdre fermement. En appui d’une aide fournie par la Milice, le Marché fut nettoyé de ces créatures invasives.
Le combat fut rude, seuls les Miliciens sortirent indemnes du bâtiment. D’après eux, les hommes de la Caravane se seraient sacrifiés pour venir à bout des derniers ennemis leur laissant ainsi la vie sauve. Quel sens de l’honneur et du courage ! Certains devraient s’en inspirer de nos jours…
Où sont passés le cheval et son cavalier ?
Où sont les maréchaux-ferrants, les palefreniers, les messagers dont les montures faisaient autrefois vibrer les pavés de Coruscante ?
Depuis trop longtemps, les grandes écuries demeurent silencieuses, vidées de leur souffle et de leur tumulte, ouvertes comme des coquilles désertées après la tempête.
Libérées de leurs chaînes et de leurs gravats, elles attendent désormais leur renaissance. Les pierres sont là, les charpentes tiennent encore, et les vastes cours n’aspirent qu’à retrouver leur fonction première. Il ne manque plus que la volonté de les relever, et les mains capables de leur rendre vie.
À vous désormais, Caravane de l’Architecte.
À vous qui avez rassemblé les savoirs, les outils et les ressources, revient la charge d’assumer la résurrection du quartier des Éleveurs et de ses grandes écuries. Car sans chevaux, sans bêtes de trait, sans messagers capables de parcourir les routes, aucune cité ne peut prétendre se relever durablement.
À bride abattue, il faudra acheminer pierres et bois pour réparer les murs et les toitures, cuir et fer pour refaçonner harnais et ferrures, foin et avoine pour nourrir les premières montures. Il faudra de la patience, de l’effort, et sans doute des sacrifices, mais l’enjeu dépasse de loin un simple quartier.
Car lorsque les écuries renaîtront, ce seront les routes elles-mêmes qui reprendront vie. Alors, peut-être, le martèlement des sabots résonnera de nouveau sur les pavés de Coruscante, annonçant le retour des échanges, des nouvelles et du mouvement. Et avec lui, une promesse : celle d’une cité qui avance enfin, portée par le souffle retrouvé de ses bêtes et de ceux qui les élèvent.
Le mois de septembre s’étendit sur les Creux sous un ciel pâle, où l’odeur des cendres se mêlait au parfum âcre du bois fraîchement taillé. Coruscante, fragile dans ses fondations, tentait de retrouver forme. Les écuries et les étales portuaires, bien que sécurisées, n’étaient pas encore reconstruites et attendaient que les artisans puissent s’atteler aux réparations. Le martèlement des charpentiers et le froissement des scies ponctuaient la cité, donnant un rythme nouveau, même si de nombreux chantiers demeuraient suspendus par manque de mains ou de matériaux. Aux abords, champs et scieries reprenaient timidement vie, fermes rallumées comme des phares dans la forêt ou les plaines, fragiles mais déterminées.
À la suite de la mort d’Ulric, un Conseil des Creux s’était constitué, fragile tentative de gouvernance dans ce chaos. Toléré par commodité par le Conseil du Grand Chai d’Ambre, il servait à organiser les efforts de sécurisation et de reconstruction, mais ne créait pas de lois : les habitants devaient respecter celles de l’Alliance et d’Ambre, même si la cité était historiquement sous la tutelle de Coruscante. Les conseillers de Coruscante, actuellement à Ambre pour défendre les droits de leur peuple et solliciter une aide qui se faisait attendre depuis plus d’un an, laissaient le Conseil des Creux agir dans cette attente, conscients que rien de définitif ne pouvait être décidé sans leur aval. La nécessité obligeait chacun à prendre ses responsabilités, improviser des décisions, combler un vide que l’autorité centrale ne pouvait assumer.
Dans les tavernes, les Messagers reprenaient leurs allées et venues, reliant les Creux aux cités du continent et apportant nouvelles et rumeurs. On parlait de balances mystérieuses apparaissant ici et là, de silhouettes silencieuses: les Observateurs, disséminées dans plusieurs villes, sans que nul ne comprît leur dessein.
Pourtant, sous ce frémissement de vie et d’effort, une ombre demeurait. La Fatalité continuait de hanter les esprits, insaisissable et inquiétante. Les recherches sur la Bête étaient suspendues : manque de connaissances, absence de cuisiniers qualifiés pour le Banquet nécessaire à sa maîtrise. Le cuisinier de la Tour des Mages et la Maître-Queue de la Caravane étaient partis, engagés dans des investigations approfondies sur le phénomène, laissant les habitants des Creux sans personne capable de préparer ce repas. Il fallait donc patienter, accepter les limites du moment et attendre des jours meilleurs, où davantage de ressources, d’informations et surtout de cuisiniers seraient disponibles.
Dans cette attente, la vie continuait par touches : des voix dans les ruelles, des chants au-dessus des feux de camp, le claquement des marteaux sur le bois, la fumée des cuisines et des forges. Mais même dans ces instants d’apparente sérénité, le silence des bois semblait murmurer, rappelant aux habitants que l’ombre persistait, que la Fatalité n’était jamais loin, et que le sort des Creux restait suspendu, attendant ceux qui pourraient un jour le comprendre et l’affronter.
Dans un village proche de Coruscante
On les croyait exterminés et enterrés à jamais. Un mauvais souvenir, comme quand on se souvient d’une mauvaise fièvre qui inquiète tout le monde.
On pensait que les Mille Lames les avaient tous eu mais nous nous trompions. Même dans la fange la plus nauséabonde, les raclures survivent.
Ils s'étaient dissimulés parmi nous pendant plusieurs mois. Ce faisant passer pour d’honnête gens, profitant du chaos de l’attaque sur Coruscant pour se forger de nouvelles identités. Fermier, bûcheron, tavernier ou encore époux, voilà les personnes qui se sont dévoilées. Ils ont répondu à l’appel sombre de la débauche et du sang.
Une personne à sonné le rappel et maintenant, cet atroce regroupement parcourt à nouveau librement la lande. Profitant de l’instabilité de la région pour pouvoir agir en toute impunité. Dans chaque village, les gens prient : “Faite que l’hiver arrive et qu’ils soient bloqués quelque part loin de chez nous”. Tous espèrent que ce soit le village d'à côté qui soit ciblé.
Maintenant, les gens vivant ici sont suspicieux et vigilants. Tout étranger arrivant et considéré comme un assaillant potentiel. La courtoisie semble s’envoler comme des feuilles mortes avec le vent d’automne qui vient.
Dans une taverne proche des Creux
On buvait notre chope avec les copains quand soudain la porte de la taverne s’est ouverte en claquant comme si le vent lui-même arrivait. C’est alors qu’un gars qu’on connait pas est rentré en s’écroulant sur votre table. Heureusement qu’on était en début de soirée car on à pu sauver les chopines.
Le gars s’est redressé l’air tout effrayé comme si le spectre du Père de la douleur lui collait au basque. Il était tout mal fagoté, avec du sang sur les vêtements. On s’est rapidement écarté, méfiant, car on nous la fait pas à nous.
C’est alors que le gars a éclaté en sanglots. On savait pas quoi faire nous! On lui a proposé de s'asseoir et de boire un coup pour nous raconter ce qui le tracassait le pauvre bougre.
Il nous a dit qu’il a fui de justesse son village. Il y a quelques jours, le poing sanglant à débarqué dans son village qui est plutôt isolé. Après s’être servie au gré de leurs envies, ils ont décidé d’y passer l’hiver. Son village à fini réduit en esclavage par ces fumiers. Ils s’amusent à faire combattre les villageois entre eux pour un bout de pain. Ils se livrent aux pires bassesses et atrocités. A la fin de l’hiver il ne restera personne en vie dans le village…
Sur ces mot, le pauvre homme s’est écroulé. On s’est précipités pour le redresser. S’est alors qu’on s’est rendu compte qu’il perdait du sang depuis une vilaine blessure dans le dos. Sûrement une flèche quand il à fuit….
Au moins, cet hiver, on à pas de soucis à se faire par chez nous…..
Gravats et décombres
Au milieu des gravas encore présents dans les allées de Coruscante, des gens s’affairent. Ils déblaient en suivant les ordres d’une personne ne semblant pas être un homme de terrain.
Il aboie des ordres sans réellement comprendre comment il faut efficacement évacuer les gravats mais les gens sous ordres s'exécutent sans broncher pour autant.
La paye étant suffisamment importante par les temps qui cours, personne n’a envie de rater une occasion comme celle ci, même si l’employeur est le derniers des tyran incompétent.
Il est arrivé à Coruscante il y a peu, avec une cohorte de gens lettrés. Des scribes, des grattes papiers comme on les appelle dans les campagnes. Tout un groupe de scribes est venu d’une des cités état. Ils sont arrivés à grand frais pour aider à la reconstruction de la Tour des archives apparemment.
Certains d’entre eux commencent à faire le tri dans les documents récents rassemblés devant la tour. Il ferait même payer leur consultation en expliquant que c’est pour l’effort de reconstruction.
Le grand tri
En cette fin d’automne, ce ne sont pas les feuilles mortes qui tourbillonnent dans les rues de Coruscante, mais des scribes affairés, courant d’un quartier à l’autre. Pages sous le bras, ils sollicitent chaque passant pour authentifier des documents, vérifier une signature ou retrouver les personnes mentionnées dans leurs registres.
Après plusieurs jours de cette agitation presque fourmillante, le va-et-vient cesse soudain. À sa place, une lueur constante émane de la tour des Archives, illuminée nuit et jour. Chargée de conserver les actes officiels comme les accords rédigés par divers tiers, elle devient le centre d’une activité fébrile : les scribes s’y consacrent entièrement pour organiser, classer et protéger les écrits récupérés.
Beaucoup de documents doivent être copiés pour éviter leur disparition, certains ayant souffert des récents événements. D’autres peuvent encore être restaurés, tandis que quelques-uns, trop abîmés, ne survivront pas. Sans relâche, les scribes s’efforcent de remettre de l’ordre et de redonner vie au lieu.
Profitant des dernières journées douces, des habitants et voyageurs de passage viennent déposer leurs propres écrits récents, désireux de les conserver avant l’arrivée de l’hiver. Ainsi, en cas de litige, il suffira de consulter la copie déposée dans la tour pour trancher les différends administratifs ou juridiques.
Toutefois, l’accès au bâtiment reste limité : seules l’entrée et la grande salle du rez-de-chaussée sont ouvertes. Le reste de la tour demeure impraticable pour l’instant. Les scribes ont choisi de concentrer tous leurs efforts sur ces espaces afin de traiter en priorité les documents entreposés à l’extérieur, avant que le froid ne les menace davantage.
L’automne s’était glissé sur les Creux comme une respiration plus lourde, déposant sur les bois et les champs des nuances de cuivre et d’or éteint. Autour de Coruscante, les exploitations reprenaient vie, mais la fragilité demeurait perceptible dans chaque geste. Les fermiers affirmaient avoir vu des Smaughs descendre des montagnes, silhouettes voraces et affamées par les premiers froids. D’autres, plus terre à terre, rapportaient la présence de brigands en maraude, profitant des chantiers inachevés et des scieries à demi vides pour menacer les travailleurs isolés. Rien n’était certain, mais tout semblait plausible en ces temps où la peur se glissait partout.
Les caravanes, elles, continuaient de traverser les Creux. Certaines ne faisaient que passer, laissant derrière elles un parfum d’épices, des traces de roues et quelques rumeurs de passage. D’autres, plus courageuses ou plus désespérées, dressaient leurs campements pour quelques semaines, attirées par le commerce, les opportunités ou simplement l’envie de se reposer. Le hameau, encore meurtri, restait ainsi un carrefour mouvant : chaque matin voyait partir des visages, chaque soir en ramenait de nouveaux.
Au cœur de la cité, le Conseil des Creux poursuivait ses travaux, tâchant tant bien que mal de maintenir un semblant d’organisation. Leurs décisions, hésitantes et quelques fois contestées, avaient au moins le mérite d’exister, offrant une structure minimale à une population à bout de souffle. Les Messagers, infatigables, devenaient quant à eux indispensables : par leurs allées et venues, Coruscante demeurait reliée aux cités franches, recevant nouvelles, ordres et parfois menaces voilées. Pourtant, ces nouvelles inquiétaient davantage qu’elles ne rassuraient.
À Ambre, le Conseil du Grand Chai s’enlisait dans des débats interminables. Aucun accord n’avait été trouvé concernant l’aide à accorder à Coruscante, et certains parlaient de pressions politiques, de manœuvres secrètes visant à retarder volontairement toute décision. Comme si certaines cités avaient intérêt à voir Coruscante affaiblie. Comme si la ruine d’un hameau pouvait servir une stratégie plus vaste.
Pendant ce temps, une autre présence continuait de troubler les habitants : les Observateurs. Ces silhouettes immobiles, apparues d’abord comme des anomalies étranges, étaient désormais signalées dans presque toutes les grandes cités du continent. Leur mutisme et leur présence finissaient par les rendre presque familiers ; à force de les voir, certains ne les remarquaient plus. Comme s’ils avaient toujours été là. Comme s’ils attendaient.
Le soir, lorsque les bourrasques d’automne traversaient les ruelles effondrées, un malaise diffus s’installait. Des murmures semblaient s’élever des forêts alentour, trop proches pour être ignorés, trop lointains pour être compris. Le vent jouait avec les feuilles mortes, mais les sons n’étaient jamais clairs : parfois une plainte étouffée, parfois un souffle, parfois un mot qui n’existait dans aucune langue. Les habitants, superstitieux, parlaient d’esprits, de présences invisibles ou de vieux souvenirs qui refusaient de mourir. Chacun avait une explication différente, mais tous admettaient que quelque chose d’étrange planait sur les Creux, comme une ombre invisible dont le silence inquiétait plus que sa présence.
Lorsque le froid s’abattit sur Coruscante, il le fit sans retenue. Les nuits devinrent lourdes et glacées, les journées plus courtes et plus sombres, et les chantiers en souffrirent aussitôt. Le manque de matériaux, déjà criant à l’automne, devint critique. Les artisans, transis, peinaient à poursuivre leurs travaux, et les constructions promises restaient figées dans un entre-deux inquiétant. Seuls les Messagers et les caravanes continuaient de traverser les routes, bravant les intempéries, les embuscades et les créatures affamées par la saison.
Autour de Coruscante, les exploitations tenaient bon, tant bien que mal. Mais les attaques persistantes, qu’elles viennent de brigands désespérés ou des Smaughs attirés par les réserves, fragilisaient les récoltes. Les habitants craignaient pour l’hiver à venir. Les réserves étaient maigres. Trop maigres…
Le soir, cependant, les ruelles s’illuminaient d’un éclat plus chaleureux. Des feux de veillées étaient allumés, rassemblant travailleurs, voyageurs, familles et curieux autour de chants, d’histoires et de maigres repas. Un moyen de défier la morsure du froid. Un moyen aussi de donner le change, car chacun savait ce que signifiait ce silence pesant entre deux notes de musique.
Les Messagers rapportaient encore des nouvelles, et aucune n’était rassurante. À Ambre, le Conseil du Grand Chaï restait paralysé. Divisions, querelles, stratégies invisibles… Certains murmuraient que des cités cherchaient volontairement à bloquer l’aide promise. D’autres évoquaient des forces plus obscures, des agendas qui échappaient aux simples habitants des Creux. Le doute s’insinuait partout.
Et au milieu de cet hiver naissant, quelque chose continuait d’observer.
La Fatalité n’était pas réapparue depuis plusieurs lunes, et pourtant son absence pesait plus lourd que sa présence jadis. Tous se souvenaient de la promesse faite lors du cauchemar : un an de sursis avant la mort. Et l’année avançait.
La nuit, certains habitants affirmaient voir des silhouettes immobiles dans la forêt enneigée, entre deux troncs, parfaitement droites, parfaitement immobiles. D’autres juraient avoir entendu des pas dans la neige derrière eux, mais en se retournant : rien. Peut-être n’était-ce que le vent. Peut-être…
Mais une impression persistait :
Coruscante n’était jamais seule.
Quelque chose attendait.
L’hiver s’abattit sur Coruscante sans prévenir, sans lente transition, comme un voile tiré d’un seul geste brutal sur la cité encore fragile. En quelques jours à peine, les ruelles déjà meurtries disparurent sous une neige dense, lourde, qui avala les sons et étouffa toute activité. Le martèlement des outils s’éteignit, les chantiers se figèrent, et les pavés eux-mêmes semblèrent se refermer sous le gel. Les charrettes cessèrent d’arriver, les chemins devinrent impraticables, et les routes, englouties sous la glace, se fermèrent comme des portes verrouillées. Les scieries lointaines, pourtant vitales, ne purent plus fournir le moindre morceau de bois.
Coruscante entra alors dans une immobilité forcée, presque irréelle.
Le mouvement, si récent encore, fut remplacé par l’attente.
Les habitants s’organisèrent autour de foyers maigres, entretenus avec les derniers restes de bois récupérés dans les ruines. Chaque bûche était comptée, chaque flamme surveillée. On apprit vite à se serrer les uns contre les autres, à partager la chaleur autant que la nourriture, à vivre dans un espace plus restreint, plus dense. Le Conseil des Creux, conscient de la fragilité extrême de cette période, appela à l’unité. Il n’était plus temps aux querelles ni aux ambitions personnelles. Fatigués, éprouvés par les mois passés, mais profondément solidaires, les habitants répondirent présents.
Peu à peu, les veillées devinrent le cœur battant de Coruscante.
Autour des flammes vacillantes, on partageait le pain, les rares nouvelles venues de l’extérieur, les souvenirs d’un temps moins dur. Les noms des disparus circulaient à voix basse, parfois murmurés comme des prières. Des chants s’élevaient, fragiles, parfois à peine audibles, pour honorer ceux qui ne verraient pas le retour du printemps. Ces instants, suspendus hors du temps, apportaient une chaleur qui ne venait pas du feu. Ils rappelaient à chacun que, malgré les ruines, malgré le froid, Coruscante n’était pas morte. Elle respirait encore, lentement, obstinément.
Mais sous ce voile blanc, une inquiétude sourde grandissait.
La neige semblait rapprocher la forêt des murs, effacer les distances, transformer chaque tronc en une silhouette trop proche, trop présente. Certains habitants jurèrent avoir aperçu des formes immobiles entre les arbres, figées comme des ombres figées dans le givre. D’autres, plus nerveux, racontaient que leurs propres pas disparaissaient derrière eux, comme effacés par une volonté étrangère. Les nuits se firent plus lourdes. Les rêves revinrent, oppressants, chargés d’un souffle glacé qui semblait se glisser jusque dans les chambres closes. En décembre, la ville donnait l’impression de respirer en retenue, comme si elle attendait, dans un silence tendu, que quelque chose décide enfin de se révéler.
En janvier, la morsure de l’hiver se fit plus profonde encore.
La neige, d’abord légère, devint une chape glaciale qui durcissait les ruelles et fissurait les toits. Le gel s’insinuait partout, rendant la pierre cassante et les gestes plus lents. Les réserves s’amenuisaient trop vite, bien plus vite que prévu. Chaque retard de convoi provoquait désormais une inquiétude palpable, car les routes étaient devenues si périlleuses que même les Messagers hésitaient avant de s’y aventurer. Les fermes des alentours, déjà fragilisées, subirent de nouvelles attaques : brigands affamés, créatures descendues des montagnes, ou peut-être autre chose encore. Les récits divergeaient, se contredisaient parfois, et cette absence de certitude n’apportait aucun réconfort.
Le Conseil des Creux faisait ce qu’il pouvait pour maintenir l’ordre et le courage, mais la fatigue se faisait sentir. Les décisions devenaient plus lourdes, plus difficiles à porter. Les regards se tournaient sans cesse vers Ambre, vers le Grand Chai, dans l’attente d’un signe, d’une aide, d’une réponse claire. Mais rien ne revenait. Les débats semblaient s’éterniser là-bas, les promesses se dissoudre dans le silence, et à Coruscante, la patience s’effilochait lentement.
L’hiver s’abattit sur Coruscante sans prévenir, sans lente transition, comme un voile tiré d’un seul geste brutal sur la cité encore fragile. En quelques jours à peine, les ruelles déjà meurtries disparurent sous une neige dense, lourde, qui avala les sons et étouffa toute activité. Le martèlement des outils s’éteignit, les chantiers se figèrent, et les pavés eux-mêmes semblèrent se refermer sous le gel. Les charrettes cessèrent d’arriver, les chemins devinrent impraticables, et les routes, englouties sous la glace, se fermèrent comme des portes verrouillées. Les scieries lointaines, pourtant vitales, ne purent plus fournir le moindre morceau de bois.
Coruscante entra alors dans une immobilité forcée, presque irréelle.
En février, les jours commencèrent à s’étirer, presque imperceptiblement d’abord, puis avec une constance rassurante. Une lumière pâle, encore froide, se glissait plus longtemps entre les toits et sur les ruelles gelées, offrant à la cité un souffle timide mais bienvenu. Coruscante sortait lentement de sa torpeur hivernale, sans pour autant retrouver son élan. Le gel persistait dans les pierres, et chaque pas rappelait que l’hiver n’avait pas encore lâché prise.
Les travaux reprirent par à-coups, limités et prudents. Il manquait toujours l’essentiel : trop peu de matériaux pour relancer les chantiers, trop peu de mains valides pour avancer, et surtout trop peu d’espoir pour croire à une reprise franche. Beaucoup d’habitants cessèrent d’attendre les décisions lointaines du Grand Chai. Les promesses venues d’Ambre semblaient désormais trop fragiles, trop éloignées. Peu à peu, une conviction s’installait : le salut de Coruscante ne viendrait pas d’ailleurs, mais de ceux qui vivaient là, jour après jour, malgré le froid et la fatigue.
Dans les forêts alentour, cependant, quelque chose changeait.
Le silence n’était plus celui, vide et figé, de l’hiver profond. Il semblait épaissi, chargé d’une présence difficile à nommer. Le vent, lorsqu’il soufflait depuis les sous-bois, ramenait jusqu’aux portes de la cité des murmures que nul ne parvenait à expliquer. Certains voyageurs parlaient de voix portées par la neige, parfois distinctes, parfois confondues avec le craquement des branches. Quelques-uns affirmaient même avoir entendu leur propre nom, chuchoté là où aucun souffle humain n’aurait pu se trouver.
D’autres récits évoquaient une sensation plus diffuse encore : celle d’une présence derrière soi, invisible mais insistante, accompagnant chaque pas dans la forêt, jusqu’au moment précis où apparaissaient les premières torches de Coruscante. Alors seulement, la pression se dissipait, comme si quelque chose refusait d’aller plus loin.
Ces histoires circulaient le soir, au coin des feux, se mêlant aux craintes encore vives de l’hiver. Elles nourrissaient une impression partagée, rarement formulée à voix haute : les bois ne dormaient pas. Ils observaient. Ils guettaient. Et, peut-être, attendaient leur heure.
Puis vint mars, et avec lui le dégel. La glace céda lentement, libérant les chemins et rouvrant les routes longtemps restées impraticables. Les caravanes revinrent d’abord avec prudence, presque à tâtons, puis de plus en plus nombreuses, à mesure que la nouvelle se répandait. Elles apportaient des vivres attendus, des matériaux nécessaires, des nouvelles venues du continent, et surtout des visages inconnus, porteurs d’histoires et d’intentions encore floues.
Le marché reprit vie peu à peu. Les étals se dressèrent de nouveau, et un tumulte fragile s’installa, mêlant rires, marchandages animés et regards méfiants. L’effervescence retrouvée avait pourtant un revers : dans le sillage du renouveau affluaient aussi les opportunistes. Marchands douteux flairant la misère et la reconstruction, mercenaires en quête d’or facile, curieux attirés par les ruines de Coruscante et par ce qu’ils espéraient y découvrir. La vie revenait, mais elle apportait avec elle son lot d’ombres.
La Confrérie des Messagers sut tirer parti de la réouverture des routes. Leur petit guichet, récemment établi, devint rapidement un point névralgique de la cité renaissante. Les nouvelles du continent y circulaient de nouveau, tout comme les informations sur l’état des chemins, les alertes, les rumeurs et les avertissements. Grâce à eux, les Creux cessaient peu à peu d’être coupés du monde, sans pour autant retrouver une véritable sécurité.
Et partout, les conversations revenaient toujours vers un même sujet : les Observateurs. Leur présence était désormais confirmée dans toutes les grandes cités des Territoires Francs. Ces silhouettes muettes, jadis source de crainte et de fascination, étaient devenues presque familières. Leur immobilité et leur silence pesant finissaient par anesthésier l’attention. On les voyait sans vraiment les regarder, comme s’ils faisaient partie du décor. Pourtant, une question persistait, lancinante, jamais formulée à voix haute : pourquoi étaient-ils là ?
Aux Creux, une inquiétude nouvelle s’insinua dans les chemins et les ruelles. Plusieurs témoins affirmèrent avoir aperçu des silhouettes immobiles derrière une palissade, ou tapies dans l’ombre d’un chantier abandonné, disparaissant dès qu’on tentait de s’en approcher. Beaucoup balayèrent ces récits d’un revers de main, les attribuant à la fatigue, à l’imagination ou aux peurs accumulées durant l’hiver. Mais l’idée demeurait, tenace : les Creux n’étaient peut-être plus seulement observés depuis les forêts alentour. Peut-être l’étaient-ils désormais depuis l’intérieur même du village.
Ainsi, mars, malgré ses promesses de printemps et de renouveau, laissa sur Coruscante un arrière-goût d’inquiétude. Comme si quelque chose s’éveillait avec la fonte des glaces. Comme si l’hiver n’avait pas seulement éprouvé la cité… mais lui avait ouvert les yeux.
Le printemps arriva d’abord par petites touches, timides et hésitantes : quelques bourgeons sur les haies, un souffle plus doux au lever du jour, la fonte lente de la glace sur les toits écornés. Puis, presque d’un coup, Coruscante reprit des couleurs. Les exploitations se remirent en mouvement, les champs furent ensemencés, et les ateliers rouvrirent leurs portes en grand, comme si le simple retour de la lumière suffisait à raviver l’ardeur des habitants. Dans les ruelles, l’air semblait plus léger. Pour la première fois depuis de longs mois, on entendit de nouveau des rires d’enfants, courant entre les palissades et les chantiers encore en reconstruction. L’optimisme se glissait partout, comme une sève nouvelle.
Mais derrière cette énergie renaissante, un malaise discret persistait. Les forêts, assoupies durant l’hiver, semblaient maintenant bruire de voix lointaines. Les éclaireurs envoyés en reconnaissance revenaient avec des récits troublés : l’un parlait d’un chant étouffé venu d’un vallon, un autre affirmait avoir senti des regards peser sur lui à chaque pas. Quelques-uns ne revinrent pas du tout, et leur absence alimentait l’idée, encore murmurée, rarement assumée, que la forêt n’était pas seulement un voisin silencieux, mais une présence attentive, peut-être même inquiète.
Ainsi s’écoula le mois d’avril, marqué par une étrange dualité. Chaque jour, l’espoir grandissait, porté par la renaissance des terres et la détermination d’un peuple qui refusait de plier. Mais à la lisière des bois, quelque chose semblait écouter. Observer. Coruscante vivait entre ces deux forces contraires : l’élan vital de ses habitants, et le soupir mystérieux des arbres qui bordaient ses murs.
Une fête en prévision…
Lorsque les premières semaines de mai arrivèrent, la douceur du printemps enveloppa le hameau des Creux, d’un sentiment presque irréel. Les ruelles s’animèrent, les chantiers reprirent, et partout on s’affairait aux préparatifs de la Fête du Printemps, un événement que chacun voulait festif et lumineux, comme pour conjurer les ombres passées.
Des guirlandes de tissus colorés furent suspendues sur les places. Les artisans taillèrent des décorations, les familles préparèrent des plats simples mais partagés, et les Messagers se portèrent volontaires pour amener musiques, récits et danses venues d’ailleurs. Le Conseil des Creux, enthousiaste, encourageait l’initiative : cette fête, disait-on, serait l’occasion de renforcer l’unité du hameau, de sceller la renaissance de Coruscante par un moment de joie offert à tous.
Les tables communes s’organisaient déjà, promises à déborder de mets, d’histoires et de toasts. Les voyageurs de passage furent invités à participer, et chacun, fermiers comme artisans, ajoutait sa pierre à cet édifice éphémère de solidarité. Pour un temps, les habitants voulaient oublier les épreuves, oublier l’hiver, oublier la menace muette qui planait encore au-dessus de leurs têtes.
Pourtant, derrière cet enthousiasme naissant, certains demeuraient songeurs. La forêt, d’ordinaire vibrante au printemps, restait étrangement silencieuse, comme si elle observait les préparatifs à distance. Mais un autre espoir, plus secret, se glissait dans les pensées.
Car si la fête du printemps devait célébrer le renouveau, elle portait pour beaucoup un sens plus profond : le rêve de découvrir enfin les composants nécessaires à un remède. Un remède pour effacer la marque. Pour briser la sentence qui pesait encore sur chaque jour, chaque nuit, chaque rêve depuis la rencontre avec la Fatalité.
Le printemps, cette année-là, ne célébrait pas seulement la vie revenue. Il marquait le début d’une quête, d’une promesse fragile, et peut-être du premier pas vers la délivrance.
Dans les Territoires Francs, la Fête du Printemps marque la véritable fin de l’hiver. Plus que toute autre célébration de l’année, elle est attendue avec une impatience mêlée de soulagement, car elle annonce le retour de la lumière, la promesse de terres fertiles et l’espoir d’une saison clémente.
Les anciens disent qu’avant cette fête, l’hiver peut encore mordre.
Partout, dans les villages comme dans les hameaux isolés, les préparatifs commencent plusieurs jours avant la date consacrée. C’est alors que l’on façonne le Bruegel, grande effigie faite de bois, de paille et de tissus usés, assemblés avec ce que chacun peut offrir.
Le Bruegel n’est pas une simple figure : il incarne les peines de la saison passée, le froid, la faim, la peur, les nuits trop longues et les jours trop courts.
Une fois dressé, le Bruegel est placé sur un chariot et conduit à travers les cultures et les chemins des environs. À son passage, les habitants viennent y déposer des offrandes modestes mais symboliques : un lien de paille arraché aux champs, une poignée de terre, une branche encore rude d’écorce, parfois même un outil trop usé pour servir encore.
Chacun y confie ainsi ce qu’il souhaite voir disparaître avec l’hiver, ou ce qu’il espère voir naître avec le printemps.
Lorsque le chariot atteint enfin le village choisi pour accueillir la fête, l’effigie est dressée sur la place principale. Il revient alors aux habitants du lieu d’achever sa parure. La tradition veut que deux éléments soient ajoutés par la communauté : l’un vivant, l’autre façonné par la main humaine.
Ainsi voit-on parfois une fleur fraîche nouée à la paille, un morceau de bois sculpté, une pierre gravée ou simplement peinte.
Par ce geste, on rappelle l’équilibre fragile entre la nature qui renaît et l’effort des hommes qui la cultivent.
Le jour de l’arrivée du Bruegel est consacré aux jeux et aux rites populaires. Parmi eux, la chasse aux monstres de l’hiver demeure l’un des moments les plus attendus. Certains habitants se couvrent de masques et de haillons pour incarner les créatures grotesques du froid et des vieilles peurs. Ils parcourent les bois et les abords du village avant d’être pourchassés par les autres habitants.
Les cris, les rires et les poursuites résonnent alors dans les sous-bois, comme pour chasser symboliquement l’hiver jusque dans ses derniers retranchements.
Dans ces mêmes forêts, les plus curieux partent à la recherche de coffres dissimulés entre les racines et les rochers. Décorés de fleurs ou de rubans, ils renferment parfois de modestes trésors, des objets symboliques ou de simples présents, rappelant que le printemps est aussi une saison de découvertes et de renouveau.
Le lendemain, la communauté entière se rassemble pour le banquet commun. Chacun apporte ce qu’il possède : denrées simples ou préparations plus généreuses, pourvu qu’elles soient issues de la terre ou du travail des hommes.
En ce jour, nul ne doit rester à l’écart, car le repas appartient à tous.
Lorsque le soleil décline et que les tables se vident peu à peu, le Bruegel est conduit hors du village pour être livré au feu.
C’est au moment où les flammes s’élèvent que sont traditionnellement annoncées les fiançailles et les unions à venir. Tandis que le brasier emporte l’effigie et les maux de l’hiver, les promesses du printemps prennent leur place.
Au matin suivant, les cendres du bûcher sont recueillies avec soin. Une poignée est ensuite dispersée dans les champs et les jardins, afin de porter chance aux cultures et rappeler que même ce qui brûle peut nourrir la terre.
Ainsi se conclut la Fête du Printemps dans les Territoires Francs :
par le feu, par le partage, et par la certitude tranquille que la vie reprend toujours ses droits.
Parmi les nombreuses coutumes du printemps dans les Territoires Francs, peu sont aussi bruyantes, désorganisées et étonnamment appréciées que la chasse aux monstres de l’hiver. Car voyez-vous, après plusieurs lunes passées à craindre les véritables créatures rôdant dans les bois, les habitants ont pris l’habitude, une fois le retour des beaux jours annoncé, de se déguiser eux-mêmes en monstres afin de courir dans la forêt en criant.
Et, contre toute logique, cela semble faire beaucoup de bien au moral.
Cette année encore, aventuriers et habitants des Creux répondirent à l’appel. Certains endossèrent le rôle des chasseurs ; d’autres acceptèrent de devenir les monstres de l’hiver. Ces derniers se couvrirent alors d’étranges masques grotesques faits de bric et de broc : bois fendu, tissus usés ou cornes mal fixées héritées d’un hiver particulièrement rude.
À vrai dire, plusieurs monstres semblaient davantage ressembler à des armoires tombées dans un carnaval qu’à de véritables créatures des ténèbres. Mais cela suffisait largement.
Au signal de départ, la forêt s’emplit aussitôt de cris, de rires et du bruit caractéristique de gens courant entre les arbres sans avoir la moindre idée de ce qu’ils faisaient.
Les règles étaient pourtant simples : attraper les monstres avant qu’ils ne s’échappent ou ne piègent les chasseurs. Car les créatures de l’hiver avaient tous les droits, ou presque. Faire peur, tendre des embuscades, mentir, courir, disparaître dans les buissons ou pousser des hurlements absurdes afin d’attirer les plus naïfs dans les mauvais chemins.
Et certains prirent leur rôle extrêmement au sérieux. Trop sérieusement, diraient même plusieurs témoins. Mais le moment dont tout le monde parle encore reste sans doute la défaite de Bastion. Et d’après plusieurs témoins, il demeura particulièrement grognon après cela.
À l’inverse, deux noms furent acclamés au retour des chasseurs : Selenn et Marin. Tous deux réussirent à traverser les bois sans encombre, évitant pièges et chaos général avec efficacité.
Mais au fond, peu importaient réellement les vainqueurs. Car lorsque les chasseurs revinrent enfin aux Creux, fatigués, essoufflés et hilares, quelque chose semblait avoir changé. L’hiver paraissait soudain plus loin.
Les monstres avaient fui jusque dans les profondeurs des bois, les rires avaient remplacé le froid, et les lanternes du village brillaient à nouveau jusque tard dans la nuit.
Ainsi va la chasse aux monstres dans les Territoires Francs : un grand désordre folklorique où chacun oublie un instant ses peurs… en courant déguisé dans une forêt derrière des voisins portant des masques absurdes.
Et à voir les sourires fatigués des habitants ce soir-là, une chose semblait certaine : le printemps était enfin revenu aux Creux.
Il existe aux Creux des histoires que personne ne parvient réellement à expliquer. Non pas parce qu’elles sont pleines de secrets ou de complots… mais simplement parce qu’elles n’ont absolument aucun sens. La nuit des petits couteaux fait partie de celles-là.
Tout avait pourtant commencé comme une soirée parfaitement normale. Enfin… aussi normale qu’une fête de printemps impliquant plusieurs Skrevats puisse l’être.
Les hommes-rats étaient arrivés avec une idée simple : profiter de la fête, faire du bruit, lancer quelques défis absurdes et pratiquer ce qu’ils appelaient eux-mêmes “la rapine festive”, étrange tradition consistant à voler des objets sans grande valeur avant de les rendre plus tard dans des endroits toujours plus ridicules. Ils dansaient mal, chantaient plus fort que juste et couraient partout avec cette énergie incontrôlable qui pousse généralement les habitants à en rire.
Au milieu d’eux se trouvait la Confiseuse. Les Skrevats l’appelaient tantôt “Maman”, tantôt “Apprenti”, ce qui ne clarifiait absolument rien. Certains habitants étaient persuadés qu’elle dirigeait cette petite bande. D’autres soutenaient au contraire qu’elle se contentait de suivre leurs folies avec amusement. À vrai dire, personne n’a compris qui commandait qui.
Mais ce soir-là, cela importait peu. Car la fête battait son plein, et même les plus grincheux des Creux finirent par rire devant ce chaos presque contagieux. Puis les Skrevats décidèrent d’aller “se calmer un peu”. Décision qui, rétrospectivement, aurait probablement dû inquiéter davantage de monde.
C’est alors qu’ils croisèrent un homme des Creux, apprécié de beaucoup et connu pour sa gentillesse. Voyant sans doute leur joyeuse agitation, il leur proposa simplement un verre d’eau. Et c’est précisément à partir de cet instant que l’histoire cesse d’avoir le moindre sens. Selon les récits confus des concernés eux-mêmes, quelqu’un aurait évoqué “la nuit des petits couteaux”.
Pourquoi ? Dans quel contexte ? Était-ce une plaisanterie ? Une vieille expression Skrevat ? Une hallucination collective née de la fatigue, de l’alcool ou d’un excès évident de mauvaises idées ? Nul ne le sait.
Toujours est-il que quelques instants plus tard, l’homme se retrouvait poignardé. Il n’y eut aucun témoin direct de l’attaque. Seulement des Skrevats soudainement paniqués, comme réveillés d’un mauvais rêve dont ils ne comprenaient eux-mêmes ni le début ni la fin. Et ce qui suivit fut peut-être encore plus absurde. Car au lieu de fuir, ils appelèrent un médecin. Puis, retournèrent eux-mêmes aux festivités afin de patrouiller autour des Creux, persuadés qu’une autre attaque pourrait se produire. Comme si eux aussi cherchaient encore le véritable responsable.
Le plus surprenant reste peut-être la réaction de l’homme agressé lui-même. Après une discussion avec la Confiseuse, celui-ci aurait finalement excusé ses agresseurs, admettant que certaines choses, semblent parfois échapper à toute logique.
Depuis cette nuit, beaucoup racontent cette histoire avec un rire hésitant, sans vraiment savoir s’il s’agit d’une tragédie, d’une farce ou d’un mauvais rêve partagé. Mais une chose est certaine : lorsque les Skrevats affirment aujourd’hui qu’ils voulaient simplement faire la fête… La plupart des habitants les croient sincèrement.
Owler Olen’Syl était arrivé aux Creux comme tant d’autres après la chute de Coruscante : avec ses blessures, ses silences et l’espoir de trouver un sens au milieu des ruines. Égle discret, profondément mystique, il s’était rapidement fait connaître pour ses visions, ses recherches et cette manière singulière qu’il avait d’observer le monde, comme s’il voyait toujours quelque chose que les autres ne percevaient pas encore.
Beaucoup le considéraient comme un érudit tourmenté, partagé entre sagesse et inquiétude, cherchant sans relâche un équilibre fragile entre les forces qui traversent ce monde.
Au fil des lunes, il avait aidé nombre d’habitants grâce à ses pratiques divinatoires. Certains venaient à lui pour comprendre leurs rêves, d’autres espéraient obtenir des réponses face aux épreuves qui frappaient les Creux. Et malgré le malaise que sa magie pouvait parfois provoquer, rares étaient ceux qui doutaient réellement de sa sincérité ou de sa volonté d’aider.
Puis vint l’hiver suivi du printemps. Certains le trouvaient quelque peu changé…
Toujours calme en apparence, toujours réfléchi dans ses paroles, il s’était peu à peu enfermé dans des discours plus sombres. Il parlait parfois de fin du monde, d’un mal impossible à arrêter. Beaucoup mirent cela sur le compte de ses visions, ou des nombreuses divinations qu’il réalisait pour les habitants des Creux. Car malgré l’inquiétude que suscitaient parfois ses paroles, nombreux étaient ceux qui continuaient à venir à lui, offrant leur sang afin de nourrir sa magie et obtenir réponses ou présages.
Ensuite vint ce matin fatidique où Owler Olen’Syl avait disparu.
Là où il avait dormi, il ne restait qu’une masse blanchâtre et poisseuse mêlée à quelques fragments d’os. Bastion confirma rapidement ce que beaucoup refusèrent d’abord de croire : c’était un Smaugh.
Depuis cette découverte, les questions hantent les Creux.
Owler était-il condamné depuis des mois déjà ? Était-ce ce mal qu’il cherchait à combattre à travers ses visions, ses recherches et ses propres blessures ?
A-t-il tenté de résister jusqu’au bout à une transformation devenue inévitable ?
Ou bien le véritable Owler avait-il disparu bien avant cette nuit de printemps, remplacé peu à peu par quelque chose d’autre ?
Aujourd’hui encore, nul ne sait réellement ce qui a emporté Owler Olen’Syl. Mais depuis sa mort, beaucoup regardent différemment ceux qui les entourent.
Car peut-être est-ce cela, le plus terrible : découvrir que certains monstres portent encore longtemps le visage de ceux que l’on croyait connaître.
À l’approche de la fête du printemps, alors que les derniers froids de l’hiver semblaient enfin reculer, un étrange hurlement troubla le calme des bois entourant les Creux.
Tous ceux qui l’entendirent le décrivirent différemment, mais sur un point chacun s’accordait : ce cri n’avait rien de naturel.
On le disait aigu, sinistre, presque inhumain. Certains affirmèrent qu’il semblait résonner entre les arbres comme si toute la forêt elle-même hurlait d’une seule voix. D’autres jurèrent qu’il était si puissant qu’il avait fait taire oiseaux, chiens et même plusieurs aventuriers pourtant connus pour leur grande capacité à parler beaucoup trop fort après quelques verres.
Bien entendu, il ne fallut guère longtemps avant qu’apparaisse une explication.
Une sorcière.
Car aux Creux, lorsqu’un phénomène étrange survient au milieu des bois, quelqu’un finit toujours par accuser une sorcière. Et à vrai dire, plusieurs habitants estimèrent que l’idée n’était pas totalement absurde. Entre les malédictions, les disparitions, les farces douteuses et les événements inexplicables ayant récemment frappé les environs, beaucoup commencèrent à croire qu’une vieille créature des forêts avait été réveillée ou dérangée dans sa quiétude.
Pourtant, après ce premier hurlement, plus rien. Seulement le silence. Enfin… presque.
Car certains racontaient encore entendre parfois, au loin, des tambours résonner entre les arbres au beau milieu de la nuit. Mais les Creux étant les
Creux, beaucoup préférèrent considérer cela comme le problème de quelqu’un d’autre.
C’est lors de la nuit du Bruegel, alors que les flammes dévoraient l’effigie de l’hiver et que les habitants dormaient après avoir célébré le retour du printemps, le hurlement retentit de nouveau. Plus proche cette fois. Plus terrible aussi.
Le cri traversa la nuit juste avant l’aube, déchirant le sommeil des paysans installés près des champs. Les paysans jurèrent que le son semblait tourner autour du campement comme une bête cherchant sa proie. Ils racontèrent aussi avoir refusé de sortir de leurs couvertures jusqu’au lever du soleil, estimant avec une grande sagesse que les problèmes nocturnes deviennent souvent moins graves une fois le jour levé.
Au matin, cependant, la peur l’emporta sur la prudence.
Plusieurs paysans se cotisèrent afin d’envoyer deux volontaires chercher de l’aide. Armés jusqu’aux dents. Ce qui, dans leur cas, signifiait principalement deux arbalètes, quelques couteaux, beaucoup d’inquiétude et un courage fluctuant. Les deux hommes partirent en direction de la place du marché avec l’intention d’envoyer une missive aux Paladins Bleus afin qu’ils viennent débarrasser les Creux de cette prétendue sorcière.
Leur mission fut, paraît-il, particulièrement éprouvante. Nerveux au moindre bruit, les deux chasseurs de sorcière passèrent une bonne partie du trajet à tirer dans les fourrés, sur des branches, près de leurs propres bottes et, dans un incident encore difficile à expliquer, directement dans une tente vide.
À un moment, l’arbalète de l’un d’eux se brisa brutalement entre ses mains, événement qu’il attribua immédiatement à un terrible maléfice de la sorcière des bois. Plusieurs témoins avancèrent plutôt qu’il s’agissait d’une vieille arbalète mal entretenue. Mais il est vrai qu’une malédiction rend l’histoire beaucoup plus impressionnante.
Quoi qu’il en soit, leur mission fut accomplie. Une missive fut envoyée aux Paladins Bleus, accompagnée de quelques pièces et, pour une raison que nul ne parvient encore à expliquer clairement, d’un bouton. Puis les deux hommes retournèrent vers leur campement, persuadés d’avoir accompli un acte héroïque.
Depuis lors, les hurlements semblent avoir cessé. Mais dans les Creux, nombreux sont ceux qui évitent encore les bois lorsque tombe la nuit. Après tout, il est parfois préférable de laisser les sorcières tranquilles… même lorsqu’on ignore si elles existent réellement.
La première tombe ouverte ne troubla personne immédiatement.
Aux Creux, la terre bouge sans cesse. La pluie déforme les sépultures, les racines soulèvent les pierres, les cercueils s’enfoncent lentement dans la boue humide comme si le sol lui-même cherchait à reprendre ce qu’on lui avait confié. Alors, lorsqu’on découvrit la tombe de Feng éventrée au petit matin, beaucoup crurent d’abord à l’œuvre d’un animal, ou d’un mauvais terrain devenu trop meuble après les dernières pluies du dégel.
Puis on regarda à l’intérieur. Et il n’y avait plus rien.
Le cercueil avait été ouvert proprement, sans violence véritable, comme si l’on avait pris le temps d’écarter le bois afin de ne pas troubler le sommeil du mort. Il ne restait au fond que quelques morceaux de tissus détrempés collés contre les planches noircies par l’humidité, et cette odeur… cette odeur lourde de terre froide et de chair enfermée trop longtemps, qui semblait rester accrochée dans le fond de la gorge bien après avoir quitté le lieu.
Très vite, les rumeurs commencèrent à ramper dans les Creux comme des insectes sous les planches d’une maison humide.
Les mages de sang furent montrés du doigt les premiers, naturellement. Ils le sont toujours lorsque quelque chose saigne encore après la mort. On parla de rituels, de chairs volées pour nourrir des pratiques, de cérémonies murmurées dans des lieux éclairés à la bougie. Puis vinrent les accusations envers les Mantis, avant que quelques habitants plus lucides ne rappellent qu’un cadavre en décomposition et du sang séché constituent un festin particulièrement misérable, même pour eux.
Mais malgré cela, personne ne riait réellement.Car les morts ne quittent pas leurs tombes seuls.
Les jours suivants, ce furent les sépultures des Koutoarine que l’on retrouva ouvertes à leur tour. Cette fois, rien n’avait été fait proprement.
La terre semblait avoir été fouillée avec frénésie, retournée dans tous les sens comme après le passage d’un animal affamé ou d’un homme devenu fou à force de creuser. Des traces s’enfonçaient profondément dans la boue autour des tombes, multiples, confuses, impossibles à suivre correctement tant elles semblaient tourner sur elles-mêmes. Plus loin dans les bois, entre les racines détrempées et les pierres couvertes de mousse, plusieurs os furent retrouvés abandonnés dans l’humidité du sous-bois.
Certains simplement jetés là. D’autres disposés en cercle avec une lenteur presque religieuse. Comme si quelqu’un avait tenté de donner un sens à la mort en réarrangeant ce qu’il restait des corps.
Alors les lanternes restèrent allumées plus tard qu’à l’habitude. Même les chemins paraissaient différents après le coucher du soleil, plus étroits, plus silencieux.
Puis vint Tol Galen. Et avec lui, quelque chose sembla définitivement se briser.
Car au lendemain de l’incinération du Bruegel, alors que les dernières braises fumaient encore dans l’air froid du matin, son crâne fut retrouvé posé au sommet des cendres noircies. Personne n’oubliera réellement cette vision.
Le bois consumé craquait encore sous le vent. L’odeur de fumée flottait au-dessus des arbres. Et là, au milieu des restes du brasier du printemps, reposait cette tête blanchâtre couverte de cendres et de sang séché, tournée vers les cultures comme si les morts eux-mêmes observaient désormais les récoltes à venir.
Le Bruegel devait emporter les peines de l’hiver. À la place, il semblait les avoir gardées dans ses flammes. Le sang avait souillé les cendres sacrées. Des fragments de chair brûlée y étaient mêlés. Et plus personne n’osa toucher au bûcher.
Car selon les anciens rites, ces cendres auraient dû être répandues dans les champs afin d’apporter fertilité et prospérité pour les saisons futures. Pourtant cette année, nul ne voulut les prendre entre ses mains. Elles restèrent là, humides et noires sous les rayons du printemps, comme si la terre elle-même refusait désormais de les accepter.
Depuis lors, les cimetières des Creux ne semblent plus tout à fait endormis.
Les habitants évitent d’y marcher seuls lorsque tombe la brume du soir. Certains jurent entendre la terre craquer sous leurs pieds comme du bois humide que l’on force lentement. D’autres prétendent que les animaux refusent désormais d’approcher certaines tombes, grognant vers les arbres avant de reculer.
Et lorsque le vent souffle dans les branches après minuit, il arrive encore que quelques habitants se réveillent avec l’étrange impression que quelque chose creuse doucement.
Avant même que les aventuriers des Creux ne voient les Enragés, on dit qu’ils entendirent leur faim.
Depuis plusieurs lunes déjà, certaines nuits étaient troublées par des tambours lointains résonnant au fond des bois, frappés lentement dans les profondeurs de la forêt comme le battement irrégulier d’un cœur malade que l’on aurait laissé pourrir sous la terre. Parfois les sons s’interrompaient brutalement, laissant derrière eux un silence si lourd que beaucoup préféraient rentrer avant la tombée complète du jour, comme si rester dehors après cela revenait à répondre à un appel que personne ne souhaitait entendre.
Il y eut des traces. De profondes empreintes dans la boue des chemins. Des carcasses laissées ouvertes dans les sous-bois. Des griffures sur les troncs. Et parfois des os suspendus aux branches comme de vieux gris-gris oubliés par une tribu devenue folle.
Toujours revenait cette même sensation désagréable : celle d’être observé depuis la lisière des arbres.
Les premiers récits parlant des Enragés arrivèrent avec des voyageurs venus des Terres de Sang. Là-bas, disait-on, il existe des terres si meurtries par les anciennes guerres que les hommes eux-mêmes y oublient peu à peu ce qu’ils étaient. La faim les ronge. La magie les tord. Et à force de survivre dans les ruines, la boue et le sang séché, il ne reste d’eux qu’une colère animale incapable de mourir.
Beaucoup pensèrent d’abord qu’il ne s’agissait là que d’histoires destinées à effrayer les plus crédules ou à faire taire les enfants trop curieux lorsque venait la nuit.
Pourtant, peu à peu, les habitudes changèrent aux Creux.
Les récolteurs cessèrent de partir seuls. Les chasseurs surveillèrent davantage les lisières. Et lorsque quelqu’un tardait à rentrer avant le coucher du soleil, les conversations devenaient plus courtes autour des feux.
Car les Enragés n’attaquaient presque jamais les groupes. Ils attendaient…
Tapis derrière les arbres noirs, observant les silhouettes qui s’éloignaient trop loin, suivant les odeurs, écoutant les pas isolés dans la boue comme des bêtes patientes certaines que la faim finit toujours par trouver une faille.
Et il y eut le banquet… Ce matin- là, les bois rendirent enfin leurs monstres.
Les Enragés surgirent brutalement entre les arbres dans leurs vêtements déchirés couverts de terre et de feuille, le corps enveloppé de peaux et de fourrures sales dont l’odeur rappelait autant les bêtes mortes que le bois humide resté trop longtemps sans lumière. Ils poussaient des grognements rauques, hurlaient comme des animaux blessés, et au milieu de leurs cris résonnaient encore ces tambours tribaux frappés avec une lenteur presque rituelle, comme si la forêt elle-même battait au rythme de leur approche.
Pourtant, ce qui troubla le plus les habitants des Creux ne fut pas réellement leur violence.
Mais leur regard…Car derrière la boue, derrière les cheveux emmêlés et les gestes animaux, plusieurs jurèrent avoir aperçu quelque chose d’humain : une manière de courir, de respirer, parfois même de se tenir immobile avant de charger. Comme si ces créatures avaient autrefois marché parmi les hommes avant d’oublier peu à peu leurs noms, leurs visages et jusqu’au souvenir même de leur propre humanité.
Depuis lors, certains habitants pensent que ce sont également eux qui ont ouvert les tombes des Creux, fouillant les corps comme des bêtes affamées cherchant encore un peu de chair sous la terre. D’autres refusent d’y croire, car il est plus rassurant d’imaginer des monstres que d’accepter qu’il puisse s’agir d’anciens hommes ayant simplement oublié ce qu’être humain signifiait.
Et pourtant, depuis l’attaque du banquet, les tambours se sont tus... Les bois sont redevenus silencieux. On suppose que tous sont morts dans cette ultime attaque. Mais beaucoup savent désormais qu’un silence peut parfois être plus inquiétant encore que les hurlements.
Depuis quelques jours, une drôle de rumeur rampe entre les tables des tavernes, les feux de camp et les chemins boueux des Creux. Une de celles qui naissent doucement, presque discrètement, avant de finir par s’accrocher dans l’esprit des gens comme une écharde impossible à retirer.
On raconte que plusieurs textes auraient été retrouvés.
Des pages couvertes d’une écriture appliquée, précise, presque élégante. Des notes rédigées avec le calme méthodique d’une personne certaine de ce qu’elle faisait. Pourtant, ceux ayant parcouru ces écrits parlent d’un profond malaise, sans toujours parvenir à expliquer pourquoi. Peut-être parce que ces pages décrivent des expériences, des observations, des études menées sur ce qui n’est jamais réellement nommé autrement que par un mot revenant encore et encore :“Sujet”.
Jamais de prénom. Jamais de visage. Seulement des sujets.
Certains assurent qu’il ne s’agit probablement que d’animaux. Des créatures des bois, des bêtes et autres animaux de la forêt, ni plus ni moins. Les autres sont moins rassurés. Quelques lignes semblent décrire des comportements trop précis, des réactions trop humaines pour qu’il ne s’agisse que de simples animaux.
Mais personne n’est capable de dire ce qui était réellement étudié: les Enragés, peut-être, la Fatalité, ou quelque chose d’autre encore.
Car les textes parlent de réactions, de comportements observés dans certaines conditions, comme si quelqu’un cherchait à comprendre quelques choses de précis chez ces sujets…
Et dans les Creux, les habitants commencent naturellement à relier ces écrits à tout ce qu’ils ne comprennent déjà pas.
Aux hurlements entendus dans les bois. Aux tombes ouvertes. Aux silhouettes observées entre les arbres. Aux disparitions. Aux regards devenus parfois étranges après plusieurs semaines passées ici. Alors les suppositions grandissent.
On murmure que ces recherches pourraient être l’œuvre de la sorcière des bois. D’autres prétendent que leur auteur serait déjà mort depuis longtemps et que quelqu’un aurait simplement retrouvé ses travaux oubliés. Certains affirment même reconnaître l’écriture sans jamais oser dire à qui elle appartient réellement. Et c’est peut-être cela, au fond, le plus inquiétant.
Car les Creux semblent désormais rongés par une autre maladie, plus discrète encore que toutes les autres : celle de l’esprit qui imagine, relie les détails entre eux et finit par voir des menaces partout.
On commence à observer ses voisins plus longtemps qu’avant. À se demander qui disparaît la nuit. Qui revient blessé. Qui prend des notes. Qui semble trop intéressé par les monstres. Ou qui regarde parfois les habitants comme s’ils étaient eux-mêmes devenus des sujets d’étude.
Peut-être que tout cela n’est rien. Quelques pages oubliées. Quelques expériences inoffensives. Quelques esprits fatigués après des semaines de peur et de mauvais présages. Ou peut-être que les Creux abritent depuis longtemps déjà quelqu’un cherchant à comprendre ce qui transforme les hommes en monstres. Et dans ce cas, la véritable question n’est peut-être pas de savoir ce qui était observé, mais plutôt qui écrivait encore pendant que les autres dormaient.
Je vais vous dire une chose. Les Creux ne sont pas un endroit normal. Je le sais parce que j'y suis allé.
Tout a commencé lorsque je suis arrivé dans ce vaste assemblage de campements que les gens appellent les Creux. Des étrangers partout, des aventuriers, des marchands, des gens qui avaient l'air parfaitement respectables au premier regard. Alors je me suis dit que j'allais explorer un peu les alentours.
Quelle erreur !
Je me promenais dans les bois lorsque je suis tombé sur un homme. Enfin... je crois que c'était un homme. Il était là, penché sur une tombe ouverte, à fouiller dedans comme un animal cherchant quelque chose à manger.
Je n'ai pas attendu de savoir quoi. J'ai couru prévenir les habitants.
“ Une tombe ouverte ! Un fou dans les bois ! Un pilleur de sépulture ! “
Mais personne ne semblait comprendre l'urgence de la situation. Pire encore, je me suis retrouvé à discuter avec un homme richement habillé qui décida, pour une raison qui m'échappe encore aujourd'hui, de me rosser copieusement. Voilà la récompense que l'on reçoit lorsqu'on essaie d'aider son prochain…
Heureusement, un saltimbanque eut la bonté de me relever. Il accepta même de m'accompagner jusqu'à l'endroit où j'avais aperçu le profanateur afin de vérifier mes dires.
Nous sommes retournés dans les bois.
Et là… Des hommes armés…Qui nous attendaient… Enfin, c'est comme cela que je l'ai vécu…
Je n'ai pas cherché à comprendre davantage. J'ai tourné les talons et je me suis mis à courir. En fuyant, j'ai aperçu la tombe une seconde fois. Elle était bien ouverte. J'en suis certain. Et il y avait des restes humains à côté.
Des restes ! Que fallait-il de plus pour convaincre les gens ?
Je poursuivis ma fuite jusqu'à un autre campement. Et c'est là que les choses devinrent véritablement inquiétantes. Je suis tombé sur un groupe de personnes qui menaient ce qui ressemblait à des expériences médicales. Jusque-là, rien d'anormal, me direz-vous. Sauf que les volontaires semblaient accepter de mourir pour les besoins de ces expériences.
Et le pire ? Ils revenaient ensuite à la vie.
Je vous vois déjà lever les yeux au ciel. J'ai eu exactement la même réaction. Mais je l'ai vu!
Des gens qui discutaient de la mort comme d'une simple promenade. Des guérisseurs qui observaient cela avec intérêt. Des curieux qui prenaient des notes. Et personne ne trouvait cela étrange. Personne !
J'ai raconté ce que j'avais vu. J'ai parlé de l'homme sauvage…De la tombe…Des restes humains…Des expériences…Des morts qui revenaient…Et plusieurs personnes m'ont écouté.
Notamment un vieux conteur. Je pensais enfin avoir trouvé quelqu'un de raisonnable.Mais non! Il m'écouta avec le plus grand calme. Comme si tout cela était parfaitement normal. Comme si les tombes ouvertes, les hommes sauvages et les gens qui meurent volontairement faisaient partie du quotidien.
C'est à cet instant que j'ai compris. Ils étaient tous dans le coup. Ou alors ils étaient tous fous. Je ne vois pas d'autre explication…
Alors je suis parti. Et je suis parti vite. J'ai quitté ce vacarme, ces expériences, ces étrangers et leurs histoires absurdes.
Puis j'ai averti les villages alentours. J'ai parlé des tombes profanées. J'ai parlé des bois. J'ai parlé des morts. J'ai parlé des Creux. Peu de gens m'ont cru. Mais quelque temps plus tard, une nouvelle tombe fut retrouvée ouverte.
Alors aujourd'hui encore, lorsque l'on me demande ce que je pense des Creux, je réponds toujours la même chose :
Je ne sais pas exactement ce qui se passe là-bas. Je ne sais pas qui est responsable. Je ne sais pas si ce sont des bandits, des savants ou des démons, mais je sais une chose.
Les ténèbres ont trouvé un chemin jusqu'à ces terres. Et elles s'y sentent parfaitement chez elles !
Voilà, chers amis, le récit de la Bête aux Deux Visages ; de lièvre et de crâne ; aux bois majestueux.
Nous contons ici la fin d’un être ; d’une enveloppe abandonnée puis rejetée ; une créature vide de toute grandeur, mais demeurée fidèle à sa nature sauvage jusque dans ses derniers instants.
Elle trouva un maître. Un nom lui fut donné : « Fatalité », et ce faisant, lia son nom au sien.
Mais rien n’est éternel, et lorsque le vent tourna, il lui fallut trouver un moyen de survivre ; un moyen de perdurer. Car telle avait toujours été sa seule ambition : continuer d’exister.
Les recoins étaient la clé. Les espaces oubliés entre les souvenirs. Les failles de la mémoire.
Certains anciens des Creux l’avaient compris bien avant les autres. Ils avaient élaboré un stratagème terrible : l’innommable sacrifice des souvenirs d’un volontaire, offert au Banquet des Souvenirs. Dans une chapelle aujourd’hui engloutie, ils avaient tenté d’attirer la créature, de l’affaiblir, avant de la sceller. Mais leurs préparatifs s’étaient révélés insuffisants face à sa sauvagerie.
Ce ne fut que bien des années plus tard que les portes de sa prison furent rouvertes par un mercenaire en quête d’aventure, libérant à nouveau la créature dans les Creux.
Les colons nouvellement arrivés constituèrent malgré eux une proie idéale pour la Fatalité, désormais en quête d’un refuge. Elle s’insinua dans leurs mémoires, y grava sa présence à coups de griffes invisibles et abandonna son ancien nom. On la connut alors sous celui de Mnémose.
Poussés par l’urgence et la mort certaine qui attendait les marqués, nos chers colons exhumèrent les secrets oubliés des anciens. Réprimant leur dégoût pour cette recette honnie, les fiers Maîtres-Queux Olga et Nouba entreprirent de recréer leur propre interprétation du Banquet des Remords.
Malgré l’absurdité d’un plat dont nul ne pourrait jamais se souvenir du goût.
Malgré l’horreur que leur inspirait une telle préparation.
Malgré le péril qu’ils faisaient peser sur le monde en réveillant un savoir aussi ancien.
Ils se mirent à l’œuvre.
Bien des parchemins furent noircis. Bien des marmites furent sacrifiées aux flammes. Bien des carcasses furent vidées de leur substance. Mais à force d’essais et d’obstination, ils finirent par percer une partie du secret.
De leurs travaux, seules quelques bribes sont parvenues jusqu’aux oreilles de votre humble narrateur :
“Le Grand Banquet des Remords
La Première Infusion
Trois offrandes oubliées, plongées durant trois heures dans les vapeurs du souvenir.
La première provenait d’une vigne dont nul ne connaît plus le nom, cultivée sous des cieux que les cartes ont depuis longtemps effacés.
La seconde reposait sur les rivages où la mer se retire parfois plus loin qu’elle ne le devrait, révélant pour quelques instants les traces d’un monde disparu.
La troisième était extraite des racines d’un arbre pâle, aperçu seulement par ceux qui se sont égarés trop longtemps dans les forêts hivernales.
De cette infusion naquit une essence étrange, destinée à imprégner chacun des mets du banquet.
L’entrée fut consacrée au Bouillon des Enfants Perdus, préparé à partir d’une chair suspendue entre ciel et terre, lentement bercée par les fumées de l’infusion.
Vint ensuite la Chair des Noces Fantômes, un rôti sombre et parfumé, dont les effluves évoquaient autant la célébration que le deuil.
Enfin fut servi l’Éclipse de Sève, dessert austère et amer, où se mêlaient des substances dont les herboristes prudents refusent encore aujourd’hui de prononcer le nom.
Et lorsque tous les plats furent dressés, les cuisiniers y versèrent quelques gouttes d’une huile ancienne, réputée capable d’effacer jusqu’aux traces laissées par les souvenirs les plus tenaces.
Ainsi fut achevé le Banquet des Remords.”
Mais toute cette histoire exigeait un sacrifice.
Quelqu’un devait accepter les effets du banquet et devenir le phare destiné à attirer Mnémose. Une âme assez vaste pour lui offrir un refuge ; un esprit assez généreux pour abandonner tout ce qui faisait de lui une personne.
Ce fut Venata qui choisit. En pleine conscience.
Il confia ses souvenirs aux habitants des Creux et porta à ses lèvres le repas maudit.
Les adieux furent brefs. La cérémonie avait déjà des allures de funérailles.
Puis, tandis qu’il oubliait jusqu’à son propre nom, elle apparut.
Immense.
Majestueuse.
Terrifiante.
Tout son être tendu vers cet espace nouveau qui lui était offert.
Mais elle commit une erreur.
Celle d’ignorer les guerriers qui, pressentant l’issue des événements, avaient déjà dégainé leurs armes.
Le combat fut rapide.
Sanglant.
Sauvage.
Les pauvres âmes soumises à la créature se déchaînèrent, occupant une grande partie des combattants présents.
Mnémose s’attaqua d’abord à ceux qui détenaient le savoir capable de la faire venir, révélant par là une intelligence inquiétante. Olga faillit périr sous ses griffes meurtrières.
Bien avisé fut Nouba qui, dans un éclair de prescience, quitta rapidement les lieux.
Mais heureusement des combattants avisés parvinrent à contenir la créature dans sa rage. parvinrent à contenir la créature dans sa rage déchaînée.
Cette fois pleinement présente dans le monde, elle ne put échapper aux coups qui lacéraient sa chair.
Lames après lames.
Blessure après blessure.
Jusqu’à ce qu’enfin, dans un ultime râle, elle s’effondre.
Épuisée.
Déchirée.
Brisée.
Mais non morte.
Les colons tentèrent alors tout ce qu’ils purent pour lui arracher son dernier souffle. Crocs, lames, acides ; rien n’y fit. La créature respirait encore.
Puis, dans un de ces hasards absurdes dont les Creux semblent avoir le secret, des observateurs apparurent.
Sans un mot, ils s’emparèrent de Mnémose.
Elle hurla.
Elle se débattit.
Elle tenta de résister.
Mais leur emprise était inébranlable et ses forces l’avaient abandonnée.
Ainsi fut-elle emmenée loin des Creux.
Loin de ceux qu’elle avait tourmentés.
Et vers son dernier maître, elle repartit enfin.
La journée avait pourtant commencé presque normalement, ce qui, aux Creux, constitue déjà une forme d’événement remarquable.
Un groupe de scribes était arrivé tôt dans la matinée, escorté par quelques mercenaires du Point Sanglant qui prétendaient être présents “uniquement pour des raisons de sécurité”. Une phrase qui suffit généralement à faire comprendre à tout le monde que quelque chose de suffisamment inquiétant se prépare pour nécessiter des hommes armés.
Mais l’étrange ne tarda pas à rattraper la place du marché.
Car peu après leur arrivée, plusieurs habitants entendirent des pas lourds résonner dans les chemins boueux des Creux. Des pas réguliers. Militaires.
Le genre de marche qui annonce des gens habitués à donner des ordres plutôt qu’à en recevoir.
Et curieusement, ce fut précisément à ce moment-là que les mercenaires du Point Sanglant décidèrent qu’ils avaient sans doute mieux à faire ailleurs. Ils détalèrent presque aussi vite que des lapins voyant arriver les chiens de chasse.
Puis les nouveaux venus apparurent enfin sur la place. Cinq hommes, des armures brillantes malgré la boue des chemins, des couleurs bleues et orange inconnues de beaucoup d’habitants, et cette manière froide de se tenir qui trahissait immédiatement des soldats venus d’un autre Plan. Trois
Paladins Bleus, un Sicaire de l’Orage… et surtout un dernier homme maintenu à genoux, menotté et tenu en laisse comme un animal dangereux malgré son apparence parfaitement humaine.
Le contingent expliqua être venu enquêter sur certains événements ayant eu lieu aux Creux, notamment la mort d’un ambassadeur dont les conséquences semblaient finalement bien plus importantes que beaucoup ne l’avaient imaginé. Un silence étrange tomba alors sur la place du marché.
Car cette mort, que plusieurs habitants avaient presque fini par ranger parmi les nombreux drames habituels, semblait soudain intéresser des gens capables de traverser les Plans pour obtenir des réponses.
Plusieurs témoins furent interrogés. Quelques noms furent donnés. Et certains affirmèrent même que le commanditaire supposé de cette affaire serait déjà mort. Mais comme souvent aux Creux, les choses cessèrent rapidement d’être raisonnables.
Le prisonnier se montrait agité. Quelques habitants commencèrent à discuter un peu trop vivement avec les Paladins. Et dans une démonstration de magie dont personne ne comprit réellement l’utilité avant qu’il ne soit trop tard, l’un des présents lança un sort enfermant trois malheureux sous l’échoppe des scribes dans une étrange prison invisible.
Impossible d’entrer. Impossible de sortir.
Et voilà donc qu’aux yeux de tous, un guerrier, un mire et un prisonnier se retrouvèrent enfermés ensemble sous une tente, comme le début d’une très mauvaise blague racontée par un ivrogne après trois chopes de trop. Sauf que la plaisanterie devenait soudain bien moins drôle lorsque le prisonnier en question affirmait être un Smaugh. Un véritable Smaugh.
Le mire et le guerrier gardèrent immédiatement leurs distances malgré les limites de leur étrange cage improvisée, tandis que le prisonnier, lui, semblait étonnamment calme, presque courtois. Et c’était peut-être cela le plus dérangeant.
Car il semblait difficile d’imaginer qu’un visage aussi banal puisse cacher quelque chose d’aussi monstrueux. Pourtant la discussion commença. Timide d’abord. Puis de plus en plus vive à mesure que les minutes passaient.
Le Smaugh expliqua qu’il se rendait vers Coruscante afin de tenter de détruire le portail menant à son propre Plan, affirmant que celui-ci était déjà condamné, mourant, peut-être même déjà mort. Selon ses dires, il ne souhaitait ni guerre ni invasion, contrairement aux autres créatures de son espèce.
On pourrait presque arrêter cette chronique ici tant tout cela semble absurde.
Un Smaugh refusant de combattre ? Un Smaugh souhaitant vivre paisiblement dans les Territoires Francs ? Qui pourrait croire une chose pareille ? Et pourtant, les questions commencèrent à se multiplier dans les esprits des habitants présents.
Mentait-il ? Était-ce une manipulation ? Combien d’autres pensent comme lui ? Et surtout… Comment reconnaître un Smaugh si eux-mêmes peuvent porter un visage parfaitement humain ?
La suite de l’histoire n’aida malheureusement personne à se sentir rassuré. Car tandis que les discussions continuaient, l’esprit scientifique de certains revint brusquement au galop. Avec l’approbation silencieuse des Paladins restés non loin de là, une étrange expérience fut menée sur le prisonnier. On lui trancha un doigt. Le Smaugh hurla de douleur.
Et il saigna… Simplement. Normalement. Comme n’importe quel être humain. Aucune transformation. Aucune monstruosité visible. Seulement du sang.
Le prisonnier affirma alors qu’il était impossible de reconnaître un Smaugh avant sa mort, expliquant que leur véritable nature ne se révélait qu’au moment de leur transformation finale en cette matière blanchâtre que plusieurs habitants ne tarderont pas à connaître dans deux lunes seulement. Alors comment savoir ? Comment les habitants des Creux pourraient-ils se protéger de quelque chose qu’ils ne peuvent reconnaître avant qu’il ne soit trop tard ? Voilà sans doute le genre de question qui empêche désormais certaines personnes de dormir.
Finalement, après près d’une heure enfermés sous l’échoppe des scribes sous les regards curieux, nerveux ou fascinés des habitants, la barrière magique finit par disparaître. Chacun reprit lentement ses affaires, comme si tout cela avait été parfaitement normal.
Le Smaugh fut de nouveau attaché et entouré par les Paladins Bleus, qui quittèrent ensuite les Creux afin de poursuivre leur enquête du côté de
Coruscante avant, semble-t-il, de repartir vers Tyrgarde sur le Plan de la Lumière.
C’est depuis cette journée, qu’une pensée désagréable semble s’être installée dans plusieurs esprits. Et si les monstres avaient finalement appris à nous ressembler un peu trop bien ?
Il est des soirées qui passent sans laisser de traces. Quelques verres partagés, quelques chansons oubliées au lever du jour, puis chacun retourne à sa vie comme si rien ne s’était produit. Et puis il y a celles dont on parle encore longtemps après. Durant les festivités du printemps, la Cambuse ouvrit grand ses portes pour accueillir une animation peu commune : le D’Kyri.
Tout commença avec une arrivée pour le moins remarquable. Une carriole chargée de douceurs et de boissons entra aux Creux, tirée par un humain accompagné de la Confiseuse et de deux Skrevats particulièrement enthousiastes. À cet instant précis, plusieurs habitants comprirent immédiatement que le calme ne survivrait probablement pas à la soirée. Et ils avaient raison.
Car si la Cambuse continuait d’assurer ce qu’elle fait de mieux: servir boissons, repas et rafraîchissements aux voyageurs comme aux habitués, le D’Kyri s’installa en son sein pour y apporter tout autre chose : des jeux, des paris, des défis et cette ambiance particulière qui pousse les inconnus à rire ensemble comme de vieux amis.
Très vite, les tables se remplirent.
On y jouait aux dés, aux cartes, aux boissons, aux charmes aussi, semble-t-il, bien que plusieurs participants refusent encore aujourd’hui de préciser les règles exactes de ce dernier jeu. Certains repartirent avec quelques pièces de plus dans leurs poches. D’autres découvrirent au petit matin que la chance est une amante capricieuse qui vide parfois les bourses aussi vite que les bouteilles. Mais personne ne semblait réellement s’en plaindre.
Car cette nuit-là, la Cambuse était devenue bien plus qu’une simple taverne. Sous l’impulsion du D’Kyri, elle s’était transformée en refuge de rires et d’histoires. Un lieu où les soucis restaient à la porte, quelque part entre les lanternes du chemin et les derniers froids de l’hiver.
Au matin, les Creux découvrirent les premières victimes du D’Kyri : joueurs endormis sur leurs pénates, aventuriers regrettant certains paris, inconnus partageant encore un dernier verre alors que le soleil était déjà levé, et plusieurs habitants tentant désespérément de reconstituer les événements exacts de la nuit précédente.
Mais au-delà des pertes aux jeux, des rires et des maux de tête, quelque chose semblait avoir changé.
Les habitants ne parlaient plus simplement d’une fête réussie. Ils parlaient d’une soirée dont ils espéraient déjà le retour. Du D’Kyri et de ses jeux. De la
Cambuse et de son accueil. D’une alliance inattendue qui avait offert aux Creux une nuit dont chacun garderait un souvenir différent, mais dont personne n’avait réellement envie de voir la fin.
Et à entendre ceux qui étaient présents ce soir-là, une chose paraît désormais certaine : Les dés sont lancés. Et le D’Kyri n’a pas fini de faire parler de lui.
De sympathiques Sanghs, en quête d'aromates,
Parcouraient les sentiers d'un pas vif et sans hâte.
En passage dans les Creux en début de saison,
Pour leurs ragouts funestes, ils posèrent des questions
C’est Fiön qui répondit, en bon garde de chasse
Que les fleurs alentours criaient qu’on les ramasse
Motivés, affamés, en quête de saveurs
Les porcins citoyens jouèrent aux récolteurs
S’enfonçant dans les bois, quelle fut leur stupeur,
Lorsque les fleurs coupées ne fanaient pas dans l’heure
Intrigués par les fils ; suivant les filaments
Qui parcouraient partout les végétaux luisants
Ils découvrirent ainsi, quelle était la raison
De cette persistance qui défie la raison
Ce n’étaient plus des fruits, mais de simples copies
Qu’un sombre mycélium absorbait à l’envie.
Répandant son réseau à travers la forêt ;
Il singeait désormais tout ce qu’il absorbait.
Déterminés pourtant à remonter sa trace,
Les Sanghs poursuivirent leur enquête tenace.
Ils comprirent bien trop tard, Pour leur plus grand malheur,
Que les « fleurs » coupées exhalaient une vapeur
Qui une fois exposé ; à l’air libre et au vent,
Se transformait soudain en un poison violent
Leurs poumons mis à mal par le gaz volatil,
Ils perdirent connaissance, entourés par des fils
Qui s’animèrent alors, pour enserrer leurs chairs,
Mycélium animé en cordes des enfers
Ainsi débuta donc l'affreuse altération,
Qui fait de créatures douées de raison
Des esclaves dociles, pilotés à distance ;
Par la conscience fantôme d’un esprit en croissance
Les Sanghs-champignons furent dès lors chargés,
De défendre le cœur si jamais menacé.
Car dans les bois des Creux, sous les couches d’humus,
On trouve souvent des coffres mais quelquefois bien plus
Alors lorsque viendra l'envie de voyager,
Prenez garde au chemin où vous irez marcher.
Sinon gare à vos flancs lorsque soudain se dressent
Cinq Sanghs-mycéliens prêts à botter vos fesses !
Je me levais de ma gueule de bois de la veille et ça tambourinait encore. Faut dire que les célébrations du Bruegel on se fait plaisir.
Le temps de me laver le visage j’ai entendu des cris au dehors, je suis sortie et je suis tombée sur un de mes gars. Il arrivait en courant, avec un grand sourir d’idiot.
Il est venue vers moi en courant cet andouil, en hurlant :” Chef, chef on est riche!”.
Il est arrivé à moi et à mis 5 licornes d’or dans mes mains et d'autres d'argent. J’ai écarquillé les yeux quelques minutes avant de réaliser ce que c’était. De l’or et du vrai en plus. Pas une contrefaçon, du vrai.
Je lui ai pris la tête et lui grattant le crâne avec frénésie en lui disant que j’avais toujours cru en lui. Vous savez, c’est les salades qu’on sort à ses hommes pour les féliciter quand y font un truc de pas trop con.
D’autres que lui seraient sûrement partie avec l’argent, mais cet imbécile heureux est aussi fidèle qu’un clébard.
Et là, il me sort en plus 2 parchemins avec des truc étranges écrit dessus. De la magie pour sûr mais je n’y connait que dalle. Il va falloir que je demande une expertise sur ce butin. Cela pourra servir plus tard.
En tout cas, ce De La Flaque ou De La Marre…. j’l’aime bien moi.
Je hurle au gars à peine levé : “Ce soir on picole en l’honneur de la flaque !”
Pendant la soirée, il nous explique comment il à fait, comment son groupe est tombé sur un Mantis et des tarés au Creux qui prélèvent le sang de tout ce qui bouge. Son équipe est morte mais il à réussi à fuir et à les reprendre par derrière. Ça c'est un bon gars.
Il à sauté depuis un fourré sur De la Flaque et l'a détroussé avant de filer comme si la mort lui courrait après.
Mes gars sont plutôt compétents en fait. Quand il ne se font pas tuer.
Espèce : Xylophorus rex
Classification : Non répertoriée ; Organisme xylophage de grande taille
Niveau de menace estimé : Élevé
Résumé
Le Xylophorus rex est une espèce arthropodoïde dont l'origine demeure inconnue. Les premières observations suggèrent un organisme issu d'un programme de sélection biologique ou d'une mutation artificielle.
Question actuellement débattue : Apparenté au Mantis ? Les caractéristiques des membres antérieurs et de l'appareil visuel composé, associé à une intelligence relative font converger l’hypothèse de cet appariement mais le manque de sources et surtout d’analyses anatomiques ne permettent pas de confirmer une parenté.
Description morphologique
Taille moyenne : 1,60 à 1,80 mètres en position redressée.
Longueur totale : jusqu'à 2,60 mètres.
Poids estimé : entre 260 et 410 kilogrammes selon le développement de l'exosquelette.
Locomotion : bipède avec assistance des membres antérieurs lors des accélérations.
Espérance de vie estimée : inconnue.
L'organisme possède un imposant exosquelette externe segmenté, constitué d'une chitine extrêmement dense enrichie de composés minéraux encore non identifiés. Celui-ci protège :
le céphalon ;
le thorax fortement musclé ;
un abdomen articulé composé de huit segments principaux.
Les membres antérieurs présentent des appendices préhensiles capables d'exercer une pression importante tout en conservant une remarquable précision.
Les mandibules sont adaptées au broyage du bois mais peuvent également lacérer efficacement les tissus organiques.
Régime alimentaire
Le Xylophorus rex est avant tout xylophage.
Son système digestif héberge plusieurs colonies symbiotiques permettant la décomposition de la cellulose et de la lignine. Toutefois, des observations de terrain indiquent un comportement opportuniste : toute matière organique riche en protéines peut être consommée lorsque les ressources forestières deviennent insuffisantes.
La vitesse de consommation d'un arbre adulte est estimée entre quelques heures et deux jours selon l'essence.
Origine supposée
Les archives récupérées mentionnent que le Xylophorus rex constituerait un rejeton spécialisé Mantis, développé afin d'assurer l'exploitation intensive ou la destruction ciblée de masses forestières.
Une annotation retrouvée dans plusieurs documents emploie également le terme « d’anomalie de crèche », laissant penser que certains individus présentaient dès leur développement larvaire des mutations imprévues ayant profondément modifié leurs capacités cognitives.
Ces individus étaient normalement voués à l'extermination, les protocoles de sécurité considérant leur maintien en vie comme inacceptable.
Incident historique
Plusieurs témoignages concordants rapportent que des sujets se seraient échappés lors de la mort de Berger du Massacre.
La nature exacte de cet événement reste inconnue. Les archives disponibles sont incomplètes et parfois contradictoires, mais cette fuite expliquerait la présence sporadique d'individus isolés dans diverses régions forestières.
Aucune confirmation officielle n'a pu être obtenue.
Capacités cognitives
Le Xylophorus rex possède une intelligence relative, nettement supérieure à celle observée chez les insectes connus.
Les individus démontrent :
une mémoire spatiale développée ;
des capacités d'apprentissage par observation ;
une reconnaissance des menaces récurrentes ;
Des cas documentés montrent également que certains spécimens peuvent manier certaines armes rudimentaires : masses improvisées, pieux, outils agricoles ou objets contondants. Aucun usage confirmé d'armes à mécanisme complexe n'a été observé.
Cette aptitude semble davantage relever d'une compréhension fonctionnelle que d'une véritable maîtrise technologique.
Comportement
L'espèce est principalement diurne.
Les individus défendent activement leur territoire et privilégient les embuscades. Leur excellente perception des vibrations leur permet de détecter des déplacements à plusieurs dizaines de mètres.
A noter une absence totale de coordination entre plusieurs individus, faisant requestionner leur appartenance au système Mantis, tant leur individualité est forte. Ils semblent incapables de fonctionner en groupe.
Reproduction
Les données demeurent insuffisantes.
Impact écologique
Le Xylophorus rex représente une menace pour les écosystèmes.
Les conséquences potentielles incluent :
destruction accélérée des forêts ;
disparition des habitats naturels ;
modification des cycles de décomposition ;
effondrement local des chaînes alimentaires ;
propagation rapide vers de nouveaux massifs forestiers.
L'espèce pourrait provoquer un déséquilibre écologique majeur si aucune mesure de confinement n'était appliquée.
Vulnérabilités observées
Sensibilité aux températures extrêmement basses.
Mobilité réduite après destruction partielle de l'abdomen.
Exosquelette vulnérable aux fortes vibrations répétées.
Forte dépendance à un apport régulier de matière ligneuse.
Conclusion
Le Xylophorus rex constitue une anomalie biologique majeure combinant la robustesse d'un arthropode géant, les capacités digestives d'un organisme xylophage spécialisé et un niveau cognitif inhabituellement élevé.
Bien que son origine reste incertaine, plusieurs indices suggèrent une création artificielle Mantis suivie d'une perte de contrôle.
Toute apparition d'un spécimen devrait être considérée comme un risque biologique de niveau critique et signalée immédiatement aux autorités compétentes afin d'éviter toute propagation.
P.Menzelmarr ; académie des science de Veronèse