« Il est des lieux qui façonnent une vie. Pour moi, ce furent les Hautes-Alpes (Monêtier-les-Bains & Embrun / Lac de Serre-Ponçon), avec leurs sommets enneigés, leurs vallées baignées de lumière, leurs traditions montagnardes et un cadre de vie à taille humaine. Ce témoignage est une invitation à partager ces souvenirs : l’odeur du bois et du charbon, les rires d’enfants dans la neige, et cette liberté que seule la montagne sait offrir. »
Ma région d’adoption est le département des Hautes-Alpes. J’y ai vécu mon enfance, mon adolescence et ma vie de jeune adulte durant les décennies 1960, 1970 et 1980, dans un environnement que je considère comme particulièrement privilégié : un cadre rural et montagnard, à taille humaine, à l’opposé des enfants ayant grandi en milieu urbain ou en banlieue bétonnée (je connais bien cet autre univers pour y avoir travaillé plus tard comme directeur de Centre Social).
Je suis né en septembre 1956 à Reims, au pays du célèbre champagne qui pétillait déjà dans l’air champenois. Selon la tradition locale, mon baptême fut arrosé au précieux breuvage, un rituel festif où rires et bulles se mêlaient dans l’église parfumée de fleurs blanches, sous les regards attendris de la famille. Aîné de deux frères, j’ai accueilli Gil, né en 1959 à Reims, avec ses boucles blondes et son énergie débordante, puis Sylvain, venu au monde en 1967 à Embrun, dans les Hautes-Alpes, annonciateur de notre nouvelle vie montagnarde.
Juillet 1961 : j’avais tout juste cinq ans lorsque nos parents prirent cette décision audacieuse de quitter Reims pour les Hautes-Alpes. Notre père, déjà passionné de cuisine, avait décroché un poste de chef cuisinier en station de ski, un métier qui promettait l’aventure des sommets enneigés et l’excitation des saisons touristiques. Ce changement radical, nous l’avons vécu comme une grande expédition familiale : valises bouclées dans la 2 CV bringuebalante, adieux émus aux cousins champenois, et route sinueuse vers le sud, entre champs de betteraves et premiers reliefs alpins qui se dessinaient à l’horizon.
L’arrivée dans ces montagnes pures, avec leur air vivifiant et leurs villages nichés comme des nids d’aigle, marqua le début d’une ère nouvelle. Pour un petit garçon de cinq ans, c’était plonger dans un monde de merveilles : premiers flocons dans les yeux, odeurs de sapins et de fondue au chalet, et la fierté de voir papa diriger ses cuisines fumantes au cœur de l’hiver. Cette transplantation des bulles de champagne aux neiges éternelles forgea nos racines alpines pour toujours.
Nous avons d’abord élu domicile à Monêtier-les-Bains, un village de haute montagne niché à 1.500 m d’altitude, comptant alors seulement 734 habitants. A quelques kilomètres des cols mythiques du « Lautaret » (à 13 km) et du « Galibier », ce hameau authentique, station de ski prisée, était notre première étape dans les Hautes-Alpes, tout près de Serre Chevalier, Briançon (14 km) et Montgenèvre la frontière Italienne (25 km). L’air pur, piquant de résine et de neige, semblait nettoyer l’âme dès le premier souffle. A propos des deux cols mythiques :
le « Col du Lautaret » est un col routier des Alpes à 2.057 m d'altitude, il relie la vallée de la Romanche à celle de la Guisane entre Bourg-d’Oisans (Isère) et Briançon.
le « Col du Galibier » est perché à 2.642 m d'altitude, à la frontière entre les Hautes-Alpes et la Savoie, il est l’un des plus hauts cols routiers français et un véritable mythe pour les cyclistes. Gravi pour la première fois par le Tour de France en 1911, il est devenu le « Géant des Alpes », théâtre d’attaques légendaires où se sont écrites quelques-unes des plus grandes pages de la Grande Boucle.
L’hiver enveloppait le village d’un manteau blanc étincelant, transformant les ruelles étroites en pistes de luges improvisées pour nous, les gamins surexcités. Les cloches des vaches avaient laissé place au sifflement des skis sur la poudreuse, et les soirées s’animaient autour des poêles à bois crépitants, où l’on se racontait les exploits du jour en dégustant une tartiflette fondante. Les sources thermales, cœur historique du village, fumaient doucement dans le froid, promettant après l’effort des skieurs un bain bienfaisant, aux vapeurs minérales qui dénouaient les muscles endoloris.
L’été, Monêtier-les-Bains révélait son autre visage : alpages verdoyants constellés d’edelweiss, torrents cristallins où l’on trempait les pieds en riant, et sentiers bordés de gentianes menant aux bergeries isolées. Les habitants, marqués par la vie rude mais solidaires, se saluaient d’un signe de main depuis les balcons fleuris, et les enfants du village formaient déjà une petite tribu unie, courant après les chèvres ou jouant à cache-cache dans les granges embaumant le foin.
Cette période pionnière à Monêtier-les-Bains nous a ancrés dans la vraie vie de montagne : simplicité des plaisirs, respect des saisons et liens tissés dans l’effort partagé. Pour un aîné de cinq ans débarqué de Champagne, c’était un baptême du grand air, une école de vie où chaque sommet semblait murmurer que la persévérance menait toujours au panorama.
Là-haut, la vie avait un goût d’aventure. À six ans, j’ai chaussé mes premiers skis. Mon tout premier équipement était très simple : des chaussures tout cuir à lacets et, sur les skis, une fixation dite « à câble » de type Kandahar : une butée à l’avant maintenait la pointe de la chaussure, tandis qu’un câble métallique, tendu par un ressort, ceinturait l’arrière du pied. À huit ans, j’ai décroché ma première étoile. Pour rejoindre les pistes depuis la maison, il fallait marcher dix minutes, skis sur l’épaule, chaussures aux pieds. En fin d’après-midi, maman nous attendait avec Gil, qui faisait de la luge, et nous offrait un cornet de marrons grillés enveloppés dans du papier journal. Le soir, après un goûter dînatoire, nous regardions « Bonne Nuit les Petits » avant de nous glisser sous les draps, une bouillotte aux pieds. L’hiver, la neige atteignait parfois deux mètres au centre du village, aller à l’école en luge ou en raquettes faisait alors partie du quotidien.
À l’école, un de mes jeux de récréation favoris était le « pitchak », un jeu traditionnel de jonglage très populaire : une balle souple fabriquée à partir de rondelles de chambres à air de vélo assemblées avec une ficelle. On inventait aussi des jeux avec des bâtons et des balles de tennis. Aux beaux jours, certains week-ends, nous fabriquions des « caisses à savon » avec des vieux patins à roulettes, un manche à balai coupé en deux pour servir de frein et des planches en bois pour dévaler certaines rues sans circulation du village.
La maison était chauffée par une cuisinière au charbon, ce cœur battant et fumant de notre quotidien, qui diffusait une chaleur bienfaisante dans chaque recoin et servait aussi à cuire les bons plats mijotés de maman. L’odeur du charbon qui crépite doucement, mêlée aux arômes du pain frais ou de la soupe aux choux, emplissait l’air d’une douceur rustique et réconfortante, comme un cocon protecteur contre les soirées fraîches des Hautes-Alpes.
Chaque soir, mission sacrée confiée à l’aîné, je partais chercher le lait cru chez notre voisin et ami Camilou Buisson, à quelques pas dans la nuit tombante. Muni d’un pot en métal solide, avec son anse pratique et son couvercle bien ajusté pour éviter les éclaboussures, je traversais le chemin de terre, le cœur léger, sous un ciel étoilé ou bruissant de grillons. Le voisin, souvent en tablier, me remplissait le pot à ras bord de ce lait encore tiède de la traite, mousseux et parfumé, avec un clin d’œil complice : « Fais attention de ne pas le renverser, p’tit ! » De retour, le précieux liquide clapotait doucement, promesse d’un bol fumant au petit-déjeuner, d’un caillé crémeux pour le goûter ou d’un riz au lait façon grand-mère.
Ces rituels simples, entre le feu ronronnant de la cuisinière et la fraîcheur laitière du soir, tissaient le fil d’une vie rurale authentique, pleine de gestes lents et de liens de voisinage chaleureux. C’était l’époque où chaque course devenait une petite aventure, où la maison sentait l’effort partagé et la tendresse des habitudes immuables.
Une tradition marquante : le « tue-cochon » chez notre voisin Camilou Buisson, entre novembre et février. Un porcher itinérant égorgeait l’animal, et rien ne se perdait : boudins, saucisses, jambons, rillettes, conserves. Les enfants étaient parfois dispensés d’école pour assister à cette journée qui mobilisait le voisinage de proximité.
En juillet 1967, à 11 ans, nous avons déménagé à Embrun, une petite ville de montagne de 4.270 habitants à l’époque (près de 6.412 aujourd’hui), entre Briançon (Nord du département) et Gap (Sud du département). Embrun est surnommée « La Nice des Alpes » pour son art de vivre et son charme, entre montagne et eau.
Perché à 870 m d'altitude sur une terrasse fluvio-glaciaire de poudingue, Embrun domine la vallée de la Durance, aux abords du lac de Serre-Ponçon, créé par un barrage dans les années 1950 qui a dynamisé l'économie locale. Son orientation plein sud lui assure un ensoleillement généreux, mêlant charme alpin et provençal. Au cœur du Parc National des Écrins, offrant des paysages grandioses et des activités de pleine nature.
À propos du Lac de Serre-Ponçon : construit entre 1955 et 1961, le barrage de Serre-Ponçon est l’un des plus grands barrages en terre d’Europe. Édifié à la confluence de la Durance et de l’Ubaye, il a permis de réguler les crues dévastatrices du fleuve tout en assurant l’irrigation et la production hydroélectrique de la région. Sa mise en eau a donné naissance au vaste lac de Serre-Ponçon, une étendue turquoise de 28 km², aujourd’hui haut lieu du tourisme et des loisirs nautiques. Le projet, ambitieux pour l’époque, a profondément transformé le paysage et les modes de vie locaux. Le village de Savines, englouti par les eaux, a été reconstruit sur la rive et a pris le nom de Savines-le-Lac, symbole d’un renouveau harmonieux entre nature, modernité et mémoire.
Les Orres (mais également Crévoux) étaient mon terrain de jeu favori l’hiver, entre ski alpin et nordique. J’ai eu la fierté d’intégrer l’équipe de compétition du Ski Club Embrunais, glissant à vive allure sur la principale piste « La Portette » (arrivant au pied de l’Auberge de Jeunesse), le vent glacé piquant les joues et le cœur battant au rythme des virages serrés. Les matinées d’entraînement dans la neige fraîche, suivies de pauses réconfortantes au chalet avec un chocolat chaud, forgeaient un esprit d’équipe indéfectible. La piste « La Portette » est une difficulté rouge, raide et technique, longue d'environ 2 km, idéale pour les skieurs confirmés. Elle offre un dénivelé de 513 m et une vue panoramique exceptionnelle depuis le haut du domaine skiable.
L’été, les randonnées pédestres prenaient le relais, avec en point d’orgue l’ascension du Mont Guillaume (2.540 m), au départ d’Embrun. Ce sommet emblématique domine Embrun et offre un panorama exceptionnel sur le lac de Serre-Ponçon, où l’eau turquoise miroite sous un ciel alpin d’un bleu pur. Le sentier escarpé, entre pierriers et alpages parfumés au thym sauvage, récompensait chaque pas d’effort par des vues à couper le souffle, moment suspendu où l’on se sent minuscule et infiniment vivant face à la majesté des montagnes.
Au retour de la rando au Mont Guillaume en fin d’après-midi, halte au restaurant « Chez Pascal » à Calayère un établissement familial emblématique situé dans les hauteurs d'Embrun, connu pour sa cuisine authentique du terroir. Pas de carte ni de menu fixe, mais un plat unique copieux pour tous, partagé comme un repas familial : entrée, plat principal, fromage et dessert. Les produits sont frais, souvent issus du jardin ou de la ferme, préparés maison par Jocelyne et sa famille, avec un accueil chaleureux et sincère.
Les étés étaient rythmés par les baignades, les balades et les activités nautiques au plan d’eau. Pédalos bringuebalants, slaloms en canoë, éclats de rire quand une vague surprise trempait tout le monde : le soleil généreux des Hautes-Alpes transformait ces après-midis en bulles de bonheur simple, où le temps semblait s’étirer à l’infini au bord de l’eau scintillante.
Durant seize années, de 1965 à 1981, papa passait chaque été (de mai à septembre) comme chef cuisinier au restaurant du « Camping de la Plage », à Saint-Pons-les-Mûres (en face de Saint-Tropez), entre Sainte-Maxime et Port-Grimaud, sur le magnifique Golfe de Saint-Tropez. De 1965 jusqu’à mes dix-huit ans, en 1974, j’ai donc eu la chance de passer toutes mes vacances d’été au bord de la mer, pendant deux mois complets. Nous campions sous tente dans une superbe pinède, au camping « Le Trident Bleu », tout près d’un cinéma en plein air aux cloisons en canisse. Chaque soir durant les 2 mois d’été, la projection d’un film rassemblait les vacanciers sur des fauteuils en bois (fauteuils traditionnels des salles de cinéma de l'époque), sous les étoiles, dans cette ambiance si particulière des étés d’antan. Une superbe et belle expérience ce cinéma en plein air.
Je me souviens d’un temps où les feux de camp étaient encore autorisés sur la plage. C’était une autre époque, plus simple, plus libre… Le soir venu, quand le soleil disparaissait derrière les pins, nous nous retrouvions entre copains et copines, chargés de guitares, de couvertures et d’un peu de vin rosé dans des gobelets en plastique. On allumait un grand feu, et la nuit pouvait commencer. Le bois crépitait doucement, projetant des étincelles dans l’air tiède, tandis que les guitares accompagnaient nos voix un peu hésitantes au début, puis de plus en plus assurées. Les chansons, les blagues et les rires se mêlaient au clapotement des vagues, qui semblaient suivre le rythme. On sentait autour de nous ce mélange inimitable d’odeurs : la pinède chauffée par le jour, le sel de la mer et cette senteur de liberté qui n’existe que l’été. Sur cette plage, chaque soir avait sa magie. Parfois, quelqu’un proposait un bain de minuit. Alors, d’un même élan, on courait vers la mer en poussant des cris, le sable froid sous les pieds. L’eau nous surprenait toujours, mais quel bonheur ! On ressortait trempés, riant aux éclats, grelottant un peu, mais heureux, vivants, jeunes.
Non loin de là, sur la plage voisine de Port Grimaud, se trouvait un Bar Dancing en plein air. Un endroit incroyable, simplement décoré de lampions colorés qui balançaient au vent, mais qui avait un charme fou. On y venait danser pieds nus dans le sable, au bord de l’eau, sur des airs de jerk et de rock qui faisaient tourner les têtes. Et quand la musique ralentissait, les slows des sixties et des seventies prenaient le relais, créant ces moments suspendus où les regards se cherchaient et les mains se frôlaient. Le bar restait ouvert tous les soirs jusqu’à une heure du matin, pendant les deux mois d’été. Il faisait partie de notre rituel, comme un point de repère dans la saison. En y repensant aujourd’hui, je me rends compte combien ces soirées ont marqué nos jeunes années. Tout semblait plus vrai, plus simple. Le sable collait à la peau, les cheveux embaumaient la mer, et la vie, à ce moment-là, semblait ne jamais devoir s’arrêter.
Dans ces années 1960 et 1970, la plupart des vacanciers étaient des habitués. Beaucoup venaient principalement de Provence-Alpes-Côte d’Azur, de Rhône-Alpes ou même du Nord. Ils revenaient chaque été, souvent pour un mois ou plus. Peu à peu, des liens se nouaient, des amitiés solides se formaient. Nous étions une belle bande de jeunes, impatients de nous retrouver chaque saison comme si le temps s’était arrêté depuis l’été précédent. C’était une époque simple et heureuse, pleine de camaraderie, de rires et d’insouciance, des vacances vraiment « super cool » et bon enfant, gravées à jamais dans ma mémoire.
En juillet 1968, à Port-Grimaud (à seulement dix minutes à pied de notre campement, par le bord de plage), mon frère Gil et moi avons eu la chance d’assister au tournage de quelques scènes mythiques du film Le Gendarme se marie. L’excitation était à son comble : nous avons vu de nos yeux l’enlèvement de Josépha, puis la poursuite effrénée en bateau du côté de la « Place des 6 Canons » et la « Rue de l’Île du Couchant ». Sur une péniche amarrée, Coco de Saint-Tropez, juché sur son vélo, jouait les guignols avec une énergie débordante. C’est précisément là que Louis de Funès allait atterrir en voiture dans une scène hilarante, provoquant les rires du plateau et des curieux comme nous, massés sur les quais ensoleillés. L’air vibrait d’une joyeuse pagaille, mélange de cris de mise en scène, de moteur de bateau et de l’odeur saline du golfe. Plus tard, à Saint-Tropez, nous avons visité la Gendarmerie (aujourd’hui transformée en musée), ce bâtiment emblématique qui a servi de décor aux principaux films de la série des Gendarmes. Franchir son seuil, c’était comme entrer dans l’univers de Cruchot et de ses acolytes : les murs semblaient encore résonner de leurs gaffes légendaires et de leurs quiproquos inoubliables. Un vrai frisson de gamin, au cœur de l’été 68 !
A cette époque, Embrun était une petite ville à taille humaine, nichée au cœur des Hautes-Alpes, où presque tout le monde se connaissait de vue ou de nom. L’air pur des montagnes, le parfum des pins et le soleil généreux donnaient à chaque journée une saveur particulière, comme un secret partagé entre habitants.
Les « boums » du samedi après-midi, organisées dans des garages transformés en pistes de danse improvisées, étaient le cœur battant de notre jeunesse. Les 45 tours crachaient du Johnny, du Claude François ou des Stones sur des tourne-disques capricieux, tandis que l’on dansait maladroitement, épaule contre épaule, dans une lumière tamisée par des guirlandes d’ampoules. Les rires fusaient, les premières amours timides se dessinaient dans un slow hésitant, et le monde extérieur semblait s’effacer derrière les rideaux de fortune.
Les parties de loto « chez Janine » se déroulaient au sous-sol du bar, les dimanches après-midi d’hiver, animées par Titin qui faisait tourner la boule et annonçait chaque numéro pour que chacun pose son pion sur le carton. Ces rendez-vous chaleureux réunissaient habitués et familles dans une ambiance simple et conviviale, faisant du bar un véritable petit lieu de vie sociale embrunais pendant la saison froide.
Le samedi soir, le Foyer Cinéma près de l’école primaire se métamorphosait en véritable salle des fêtes : le patron et son équipe démontaient les fauteuils en bois pour installer la piste de danse. Les bals populaires avec orchestre y créaient une ambiance exceptionnelle, où jeunes et moins jeunes se retrouvaient pour danser et faire vivre la vie sociale embrunaise.
À la sortie du collège-lycée, direction la Brasserie « La Boule d’Or » chez Coco, temple sacré des parties endiablées de flipper et de baby-foot. Une menthe à l’eau fraîche, servie dans un grand verre embué, trônait sur le comptoir en zinc pendant qu’on se disputait la machine, chacun son tour, avec des cris de victoire ou des jurons bon enfant quand la bille nous échappait. Coco, derrière son bar, surveillait d’un œil amusé ces tournois acharnés, lançant parfois une pièce de 5 francs aux plus chanceux. Sans oublier bien-sûr le jukebox, symbole de la culture populaire des années rock’n’roll.
À cette époque, le stade d’Embrun accueillait une patinoire naturelle, inondée puis gelée pendant tout l’hiver, qui devenait un lieu central des loisirs hivernaux pour les jeunes. En fin de journée, vers 18 h, il arrivait que des élèves du bahut, accompagnés d’un pion du lycée, viennent arroser la surface pendant plusieurs soirs de suite, pour faire prendre la glace couche après couche et préparer ainsi la patinoire pour tous les copains‑copines du bassin embrunais.
Ces bandes de copains-copines, inséparables l’été comme l’hiver, se retrouvaient pour partager ces instants simples mais précieux : un footing improvisé vers le lac de Serre-Ponçon, une partie de pétanque sur la place au coucher du soleil, ou simplement flâner sur les quais en refaisant le monde. Cette période a été particulièrement importante pour moi. Elle a construit une partie essentielle de mon socle de vie : l’amitié sincère, le goût de l’effort partagé, la joie des moments spontanés. Embrun m’a appris qu’on n’a pas besoin de grand-chose pour être heureux, juste des gens qu’on aime et du temps qui semble ne jamais finir. Ces souvenirs sont comme des photos jaunies que l’on ressort avec tendresse, toujours aussi vibrants dans le cœur.
Début mai 1968, à l’occasion du baptême de mon petit frère Sylvain, nous passons quelques jours à Noisy-le-Sec, tout près de Paris. Ma grand-mère maternelle, la marraine de Sylvain, nous accueille avec cette tendresse chaleureuse des dimanches en famille : odeur de gigot rôti, rires autour de la table et échanges de regards complices entre cousins.
Nous en profitons, maman, mon frère Gil et moi, pour découvrir Paris, cette ville-miracle qui scintillait déjà dans mes rêves de gamin. Nous nous promenons dans le quartier de la Préfecture de Police, à deux pas du Quartier Latin, là où l’air bourdonne d’une énergie différente. Un remue-ménage inhabituel agite les rues : des Dauphines blanches et noires, ces petites voitures trapues de l’époque avec leur gyrophare clignotant au milieu du toit, s’alignent en file indienne. Des agents en casquette s’affairent, chargeant des brassées de matraques et de boucliers, l’atmosphère est électrique, presque palpable. On sent que quelque chose de gros se prépare, sans encore en saisir la portée, juste ce frisson d’imprévu qui fait battre le cœur plus vite.
Le soir, rentrés à Noisy-le-Sec, nous nous installons devant le Journal Télévisé de 20 heures, religieusement, comme un rituel. Et là, sur le petit écran en noir et blanc, c’est le choc : les premières barricades de Mai 68 se dressent rue Gay-Lussac ! Des étudiants en jeans usés, cheveux au vent, érigent des pavés et des pneus enflammés sous les fumées âcres des gaz lacrymogènes. Les commentateurs parlent d’agitation, de révolte étudiante, mais pour mes yeux d’enfant de 12 ans, c’est comme un film d’aventures qui prend vie en direct depuis la capitale.
J’ai donc vécu le début des événements de Mai 68 presque en direct, à quelques encablures de l’épicentre. Ce séjour, mêlant joie familiale et grondements d’histoire, a marqué mon imaginaire pour toujours : Paris n’était plus seulement la ville des lumières, mais celle des éclats, des colères jeunes et des espoirs qui débordent dans la rue. Une leçon précoce sur le monde qui bouge, imprégnée de l’amour simple d’une mère et d’une grand-mère.
Parmi mes grandes passions de jeunesse (toujours intactes aujourd'hui) figuraient les radiocommunications dans toutes leurs formes : Citizen-Band, radioamateurs, écoutes à longue distance, et même les frémissantes radios pirates et radios libres qui défiaient les ondes. L’été 1978 reste gravé dans ma mémoire comme si c’était hier, une époque où l’électronique artisanale était une aventure de pionnier.
Un jour, profitant d’une faiblesse technique de l’époque, j’ai décidé de faire une farce mémorable à des amis habitant à la campagne, près d’Embrun. À cette période, certaines télévisions manquaient de bons filtres, rendant leur réception vulnérable aux interférences radio. Pile à l’heure des jeux et infos télévisées du midi, je me suis discrètement planqué avec ma fidèle deudeuche (2CV) non loin de leur maison. À l’aide de mon émetteur-récepteur CB « Président Grant », j’ai lancé d’une voix grave et officielle :
« Ceci est un message de la Sécurité Civile de la région PACA et de Jean-Claude Bourret : un imposant engin non identifié s’est posé au nord-est de la commune d’Embrun. Les militaires et les gendarmes sont sur place et viennent de quadriller un très large périmètre de sécurité. Cet atterrissage représente un grave danger pour la population. Nous demandons à tous les Embrunais de rester cloîtrés chez eux ou sur leur lieu de travail, volets fermés et portes verrouillées à clé. »
Effet garanti : mon signal a complètement écrasé l’audio de leur émission TV en cours, tandis que l’image se mettait à zigzaguer comme sous une tempête électromagnétique ! Mes amis ont strictement respecté les consignes, pétrifiés derrière leurs volets clos.
Après 15 minutes d’angoisse contenue, je frappe à leur porte en criant : « C’est la Gendarmerie ! » Quand ils m’ont reconnu, quelques secondes de stupéfaction ont précédé un éclat de rire général. La farce révélée, nous avons passé l’après-midi entier à parler des Martiens, passionnés par les émissions de Jean-Claude Bourret sur le sujet. J’avais bien pris soin de vérifier qu’aucune autre télévision alentour n’était affectée, propreté d’ingénieur oblige !
Lors de retrouvailles il y a une dizaine d’années, ce souvenir a refait surface. Pour l’occasion, nous avons regardé ensemble « La Rencontre du 3ème Type » et « E.T. l’extra-terrestre ». Les fous rires ont fusé comme en 78. J’en rigole encore aujourd’hui, une preuve que les meilleures farces sont celles qui soudent les amitiés à travers les décennies !
Durant ma vie active, les obligations professionnelles m’ont contraint à m’éloigner des Hautes-Alpes, mais mon cœur restait accroché aux montagnes. Je revenais souvent à Embrun, parfois chaque week-end, filant sur les routes sinueuses dans ma 2CV (puis plus tard avec la 4L puis la R5) pour retrouver mes parents, mes amis d’enfance, les copains-copines du bahut. Ces retours avaient un goût de retrouvailles précieuses : embrassades chaleureuses devant la maison familiale, partie de belote endiablée autour d’un café noir, et longues balades autour du Plan d’Eau où l’on refaisait le monde jusqu’au crépuscule. Nos parents sont restés à Embrun (Saint-Surnin) jusqu’en 2015, année où ils ont rejoint les étoiles. Moi, je garde en mémoire ces années où la montagne était mon terrain de jeu, mon école de vie, mon refuge, ces pentes enneigées, ces lacs miroitants, ces amitiés forgées dans l’effort et le rire.
« Aujourd’hui, alors que nos parents ont rejoint les étoiles, je mesure combien ces années en altitude ont forgé mon identité. La montagne m’a appris la simplicité, la solidarité et la beauté brute de la nature. Ce récit est un hommage à ces racines, à ces paysages, et à cette vie authentique que je souhaite transmettre aux générations futures, comme un flambeau passé de main en main au fil des saisons. »
Patrice Chauveau, le 05 janvier 2026