Vous retrouverez ici, une série de podcasts thématique qui traitent des facettes de la démocratie en milieu urbain, ses champs d'application, ainsi que des différents outils du municipalisme. Notre démarche se veut didactique, ludique, et scientifique.
Nous proposons, au travers de ces écoutes, de vous immerger un peu plus auprès des actrices et acteurs qui fabriquent la ville. Embarquez-vous avec nous auprès des chercheuses et chercheurs, collectifs, élues et élus, associations, mouvements et société civile pour chercher à comprendre où en est la démocratie locale à l'heure des mouvements néo-municipalistes !
Nous avons choisi le format de podcast pour pouvoir à la fois retranscrire les propos des personnes impliquées dans notre travail et construire une réflexion sur des thématiques précises. Ainsi ces podcasts comprennent des extraits d'entretiens avec les acteurs de la ville et nos propres propos pour éclaircir, définir et encadrer une thématique donnée.
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L'intégralité de nos podcasts sont hébergés sur le site Soundcloud, vous trouverez ci-dessous les liens pour les retrouver.
Municipalisme libertaire, communalisme, confédéralisme décryptons cela. 20 ans plus tard, quelles sont les raisons du retour sur le devant de la scène de ces théories ?
SCRIPT
Bonjour et bienvenue dans ce premier podcast d’introduction au communalisme, en France et ailleurs. Nous sommes 8 étudiantes et étudiants de l’Institut d’Urbanisme et de Géographie Alpine de l’université Grenoble Alpes, et allons dans le cadre d’un travail universitaire aborder différents sujets autour du communalisme.
Notre premier podcast sera dédié à Murray Bookchin, philosophe militant et essayiste états-unien mort en 2006 qui a marqué son temps et dont les théories connaissent un écho grandissant aujourd’hui. Il est le fondateur de l’écologie sociale et le principal théoricien du municipalisme libertaire, aussi appelé communalisme dans sa version plus nuancée. Nous vous présentons aujourd’hui les grandes lignes des théories de Bookchin.
LE MUNICIPALISME SELON BOOKCHIN
Murray Bookchin propose une nouvelle vision du rapport entre l’être humain et son environnement. Il a émis l’idée selon laquelle l’obligation faite à l’humain de dominer la nature découle directement de la domination de l’humain sur l’humain. De là survient la nécessité d’harmoniser les relations que les hommes entretiennent avec la nature, mais aussi entre eux. Ainsi selon Bookchin, les problèmes écologiques sont avant tout des problèmes sociaux (Durant-Foloc, Van Outryve, 2020), et aucun ne sera résolu sans un profond changement social ni une transformation radicale des institutions politiques et économiques.
Anticapitaliste, Bookchin critique vivement le système actuel et les tentatives de certains écologistes qui sont « condamnées d’avance par la nature même du système qui est de croître indéfiniment ». Ce système est incompatible avec la nécessaire transformation sociétale. Ainsi, pour Bookchin, la seule réponse possible aux crises actuelles, écologiques et de la démocratie représentative, serait sa destruction (Didier Harpagès, 2014).
Le municipalisme libertaire qu’il a théorisé est donc le pendant politique de l’écologie sociale. Cette théorie révolutionnaire, inspirée de principes anarchistes, postule pour la création d’un espace à côté de l’Etat et des institutions existantes, via l’instauration d’une confédération démocratique de communes libres destinée à remplacer l’Etat et le capitalisme. Il appelle donc à une « nouvelle politique civique, comme un contre pouvoir à l’Etat, une décentralisation des décisions au niveau communal, pour créer une véritable démocratie directe » (Murray Bookchin, 1976). Selon Bookchin, les structures de domination que sont l’Etat-nation et le capitalisme doivent être abolies afin de permettre la création d’une démocratie active, réelle et autogérée. Le municipalisme libertaire vise ainsi au développement de formes durables d’assemblées populaires et d’institutions radicalement démocratiques sur le long terme. À la base de cette stratégie de dépassement du capitalisme et de l’Etat se trouve le concept de double pouvoir, notion d’abord utilisée par Lénine et reprise par Bookchin pour la mettre au cœur de sa stratégie. Le double pouvoir est selon la théorie libertaire le moyen non-violent de parvenir à une politique socialiste libertaire par la mise en place progressive, puis la mise en réseau, d’institutions de démocratie directe contestant les structures de pouvoir existantes. Les stratégies utilisées pour construire ce double pouvoir prennent forme à travers le mutualisme, c’est-à-dire la construction d’économies alternatives ; le municipalisme et la constitution d’assemblées populaires à la base de la théorie de Bookchin, ou encore le syndicalisme (Durant-Foloc, Van Outryve, 2020).
Pour résumer, selon Bookchin, la commune est la « cellule vivante qui forme l’unité de base de la vie politique et de laquelle tout procède: la citoyenneté, l’interdépendance, le fédéralisme et la liberté ». Le municipalisme libertaire repose sur l’établissement de contre-institutions citoyennes autonomes et la construction d’une confédération suffisamment puissante pour les défier. La notion d’autogouvernement direct des citoyens, fondé sur leur participation et leur pouvoir de prise de décision au sein d’assemblées populaires municipales, est également fondamentale dans la stratégie libertaire bookchiniste (Cossart, Sauvêtre, 2020). Cet autogouvernement doit être soutenu par l’existence de la communauté et d’une forte solidarité organique entre les habitants de la commune. Aussi, le théoricien définit le communalisme comme un mouvement de « confédérations municipales en tant qu’alternative populaire pratique, combative et politiquement crédible au pouvoir d’Etat » (M. Bookchin, « The Communalist Project », op. cit., p. 35). La construction d’une confédération est selon lui un moyen pour développer « l’interdépendance des communautés pour un authentique mutualisme basé sur les ressources, les produits et l’action politique partagés » (M. Bookchin, « The Meaning of Confederalism », in From Urbanization to Cities, p. 253), permettant de dépasser l’enfermement local et le repli sur soi (Durant-Foloc, Van Outryve, 2020). La construction de cette interdépendance est rendue possible selon Bookchin par la création d’une confédération, ce qui implique la décentralisation, la recherche de l’autosuffisance locale et la coordination des communautés.
A la fin de sa vie, Bookchin a préféré la notion de « communalisme » celle de « municipalisme libertaire », pour se démarquer de l’anarchisme. Si communalisme et municipalisme libertaire portent le même projet, ils ne portent pas la même réflexion sur le pouvoir : les anarchistes opposent à l’Etat une absence totale de pouvoir et d’institutions (Cossart, Sauvêtre, 2020).
Nous terminons la première partie de ce podcast par un rappel des notions et leurs définitions données par le mouvement « Le 18 en commun », créé par les citoyens du 18e arrondissement de Paris:
Le communalisme est une vision et une stratégie « qui consiste en la réappropriation démocratique de la politique locale et l’exercice du pouvoir municipal par des collectifs citoyens non-professionnels plutôt que le seul maire, et dans la promotion d’une politique sociale, écologique et féministe » (Sauvêtre, 2020). Il désigne l’attachement à un système d'autogestion locale par les habitants eux-mêmes.
Le municipalisme est un projet politique visant la démocratisation des communes ou des municipalités et la réappropriation collective des institutions locales par les habitants. Il ne se réduit pas aux formes de participation citoyenne propres aux institutions existantes et hiérarchisées qui doivent être dépassées pour transformer la société en profondeur.
Le confédéralisme municipal est un système politique composé de communes autogestionnaires autonomes, regroupées en une fédération destinée à remplacer l’Etat national.
EVOLUTIONS RECENTES
Les idées municipalistes qui ont trouvé peu d’écho au moment du développement de la théorie de Bookchin, qui s’est d’ailleurs trouvé en porte-à-faux avec de nombreux mouvements de gauche au cours du XXe siècle, font aujourd’hui leur retour et ont inspiré différentes expériences. Depuis quelques années, un certain engouement est apparu pour le « municipalisme », entendu comme un mouvement faisant de la municipalité le cœur d’une transformation démocratique de la vie sociale, économique et politique. Il se manifeste dans différentes régions du monde. (Durant-Foloc, Van Outryve, 2020).
L’explosion des inégalités sociales, la crise des gouvernements représentatifs ainsi que la montée des populismes autoritaires et l’urgence climatique ont en effet remis au goût du jour les idées bookchinistes, et la construction d’une alternative globale n’a jamais été aussi nécessaire. Le municipalisme représente alors une alternative possible pour une transformation sociale à partir de la base (Durant-Foloc, Van Outryve, 2020). Les villes apparaissent aujourd’hui comme des « espaces permettant de récupérer les institutions pour mieux défendre les conditions de vie et de subsistance de la majorité des citoyen.nes, et de mettre en place des processus et des dynamiques mutualistes, communautaires et de protection venues d’en bas » (J. Subirats, 2018).
Des indignés espagnols à la révolution du Rojava et jusqu’aux gilets jaunes, plusieurs expériences communalistes ont vu le jour à travers le monde. Il est intéressant de voir comment ces idées s’imposent de plus en plus dans la pensée politique mainstream. Elles sont sorties du carcan anarchiste d’origine pour être reprises jusque dans le programme de partis de droite, comme nous l’avons vu lors des municipales 2020 en France. Nous nous intéresserons donc maintenant à 4 séquences politiques, que nous découvrirons dans l’ordre chronologique.
Los Indignados
Commençons notre voyage sous le soleil espagnol de 2011. Durement impactée par la crise des subprimes en 2008, la jeunesse espagnole s’organise. Le caractère lointain et hors de portée de la crise pour une grande partie des citoyens amène à un désaveu de ces derniers envers la classe politique. Une grande manifestation le 15 mai s'organise regroupant majoritairement des jeunes (entre 20 et 35 ans). Des centaines de milliers de manifestantes et manifestants défilent alors dans toute l’Espagne, et 200 manifestants investissent la Plaza del Sol, à Madrid le soir même. Sur la Plaza del Sol et dans diverses autres villes d'Espagne, des assemblées se forment pour discuter de solutions aux défaillances du système politique. Pour pouvoir assurer un relai entre les assemblés, ceux qu’on appellera “les indignés” organisent des prises de notes partagées à l’aide d’outils collaboratifs. A Madrid, à partir du 24 mai deux autres places sont occupées, chaque place permettant aux habitants d’un même quartier d’organiser des actions locales. On y retrouve ici le début de la reprise des pensées bookchinistes en Espagne, sur l'organisation de l’action politique à l’échelle de la commune. De plus, on remarque dans la transcription des prises de paroles des assemblées, que l’on ne remet pas seulement en question le système politique espagnol mais plus généralement la fin de la société de consommation. Sans être un mouvement anarchiste à part entière, c’est dans l’anarchisme de Bookchin qu’ils ont puisé les bases de leur discussions.
Dans la suite du mouvement, l’organisation en assemblées et la volonté d’en créer une fédération s’affirme.
Le 12 juin, los indignados quittent la Plaza del Sol et démantèlent l'assemblée. Cependant la mobilisation continue, à Madrid c’est 120 assemblées de quartier qui s'organisent. C’est à partir de ce moment que le mouvement va commencer à s’exporter.
A partir du 20 juin, les indignés organisent des marches au départ des grandes villes espagnoles qui ont en ligne de mire Madrid. L‘objectif est de propager les idées et valeurs assembléistes dans les villes et villages traversés, mais aussi de recueillir les doléances citoyennes de ces dernières.
Devant le succès de ces marches, une nouvelle est organisée, qui a pour but de rejoindre Bruxelles depuis Madrid, l’objectif est de répandre les idées du mouvement à l’ensemble de l’Europe. A leur arrivée à Bruxelles, les indignés organisent la première “journée mondiale des indignées”, des manifestations ont lieu dans 951 à 1087 villes répartis dans 87 pays (source). Ces manifestations bien que suivies dans plusieurs pays n'ont pas permis de propager les idées en dehors de l’Espagne. Ce fut un événement ponctuel qui n'eut en réalité que peu de répercussion immédiate.
Ainsi, cette séquence politique est riche en apprentissage et en expérimentation. La vision bottom-up adoptée bien qu’une formidable expérimentation n’a pas réussi à faire perdurer le mouvement dans le temps (source). Cependant le corpus d’idées développé par les indignados n’est pas tombé dans l’oubli, il ne s’exprimera plus sur les places espagnoles mais dans les institutions du pays. La transition vers un discours institutionnel va être le sujet qui va nous intéresser dans la seconde partie.
Barcelona en Comú
En 2015, dans la continuité du mouvement des indignados de 2011, des plateformes citoyennes se sont organisées autour de questions “sociales”: notamment à Barcelone autour de la question du logement. L'histoire de Barcelone en commun débute en 2014, avec la publication d’un manifeste appelant à une "rébellion démocratique à Barcelone” et à “ se réapproprier les institutions et les mettre au service des personnes et du bien commun” (source). Les idées sont les mêmes que celles du mouvement des indignados, mais l’approche est différente. En s’associant à des partis allant de la gauche écologiste à l'extrême gauche, Ada Colau, future mairesse de Barcelone, a permis d’apporter une réponse partisane au mouvement des indignados. Ce changement de paradigme permet de faire passer les idées de Bookchin dans un nouveau cadre et d’exporter plus facilement les idées du communalisme.
Ainsi, l'élection de la liste “Barcelone en commun” d’Ada Colau à la mairie de Barcelone peut être vue comme un test d’application des idées du mouvement des indignados. Nous le verrons un peu plus tard mais après cette élection les listes “En commun” se multiplient en France et reprennent les idées maîtresses barcelonaises. En 2018, d'anciens indignés français vont permettre d’exporter dans le pays les idées de Bookchin, et la volonté de les essayer.
Gilets Jaunes de Commercy
C’est notamment le cas à Commercy dans la Meuse, où durant le mouvement des gilets jaunes, une assemblée populaire s’est constituée. L'objectif était de se doter de lieux "où la parole se libère, où on ose s’exprimer, s’entraîner, s’entraider". Chaque voix est écoutée et prise en compte, “Si délégués il doit y avoir, c’est au niveau de chaque comité populaire local de gilets jaunes, au plus près de la parole du peuple. Avec des mandats impératifs, révocables, et tournants. Avec de la transparence. Avec de la confiance"
L’origine du mouvement commercien remonte à un an auparavant, lorsque qu’une quarantaine de militants syndicaux et politiques fonde l’association “Là qu’on vit”, qui avait pour objectif la création d'un bar associatif, une chorale, etc. et à terme d’une assemblée populaire basée sur les idées de Murray Bookchin. Le projet était de constituer l’assemblée d’ici 10 ans, et en attendant des conférences étaient organisées pour présenter les théories libertaires de Murray Bookchin. Ainsi au début du mouvement des gilets jaunes, et sans que l’association n’intervienne, le sujet du municipalisme a été discuté entre les auditeurs de ces conférences.
Les gilets jaunes commerciens commencent donc à organiser des assemblées populaires, qui ont perduré pendant toute la période des contestations jaunes. On peut cependant apporter une remarque : ces assemblées sont des assemblées de lutte et non de gestion. Néanmoins, fin novembre 2018, l'assemblée populaire de Commercy lance un appel pour étendre l’initiative au reste du pays et former des assemblées populaires dans toute la France ainsi qu’une confédération de communes. Pour se faire ils ont accueilli l'assemblée des assemblées en janvier 2019.
On peut différencier le municipalisme espagnol des tentatives françaises: première différence, les Espagnols se reposaient sur des assemblées populaires de quartier qui maillaient le territoire. En France, le mouvement n’a pas pris, à cela s'ajoutent les mauvais résultats espagnols en 2019, qui montre un essoufflement du mouvement. De plus, on peut questionner la stratégie choisie, l’échelon local n’ont pas autant de pouvoir en France en termes de logement, d’éducation, de santé, ou d’immigration, qui sont des thèmes chers au mouvement. En d’autres termes, la route est encore longue pour arriver à créer un réseau de communautés locales qui agirait en confédération. Comme en Espagne, le mouvement va être repris par les partis politiques français, notamment lors des municipales de 2020.
Municipales de 2020 en France et mouvement des cités en commun
Pendant les élections municipales de 2020 en France, des listes “citoyennes” se sont multipliées face aux partis traditionnels. Pour certaines listes, notamment issues de la République en Marche, on peut parler de "citoyennisme washing”, comprenons, une volonté de masquer l’étiquette politique au profit d’une image moins écornée et plus attrayante. Ainsi, nous utiliserons le terme de listes participatives qui, elles, se revendiquent du municipalisme. Si ce n’est pas un phénomène récent, il est intéressant de noter qu’il s'accroît, en témoigne la méfiance actuelle envers la démocratie représentative.
En 2020 donc, ces listes participatives se sont organisées autour d’un objectif d’auto-gestion. Le collectif “La Belle Démocratie” propose par exemple une boussole démocratique d’auto-évaluation des listes participatives. La boussole sert à faire son propre état des lieux sur ses modes d’action. Cependant les velléités communalistes se heurtent au centralisme français. Les thèmes cher aux communalistes logement, de l’éducation, de la santé, et de l’immigration n’est pas une compétence de la ville.
Quels sont les fondements de la participation citoyenne ?
Comment la population peut-elle se saisir davantage des outils démocratiques ?
Quel est le sentiment réel d’implication de la part des citoyens ? - Micro-trottoir
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Intervenants : Nicolas Fieulaine // Nenad Stojanovic // Citoyen.nes anonymes
SCRIPT
Bienvenue dans ce nouvel épisode de la démocratie est la ville. Merci d'être parmi nous. Dans ce podcast, nous traiterons de la question de l'implication citoyenne, l'élément moteur de la démocratie. Cet épisode a pour ambition de souligner une réalité que l’on préfère ignorer, à savoir la complexité de mobiliser efficacement les citoyens. Certes aujourd’hui, des initiatives toujours plus innovantes sont mises en place, mais sont-elles suffisantes pour donner un réel pouvoir aux citoyens ? Il convient alors de se demander comment les pouvoirs publics peuvent-ils donner envie de s’impliquer à des populations qui perdent espoir en la démocratie. Comment prouver aux citoyens que leur parole compte, et les inciter à faire entendre leur voix.
Selon l’observatoire de la participation citoyenne, celle-ci correspond au processus d’engagement de citoyens lambda, agissant seuls ou collectivement, afin d’influer sur leur vie communautaire. Elle se manifeste au travers des tentatives d’influence sur les prises de décision et d'initiatives citoyennes visant à renforcer le « bien-vivre ensemble ». Elle peut s'intégrer dans un cadre institutionnalisé et être initiée par des membres de la société civile organisée ou des décideurs politiques ; au contraire elle peut émaner des citoyens eux-mêmes, dans une approche ascendante.
Avant d’aborder la question de la participation, il convient de s'interroger sur le passage de l'indifférence à la participation et d’observer comment les individus concernés s’engagent dans l’action collective. La sociologie de l'engagement et de la mobilisation, observe des processus d'indifférence, de concernement et d'engagement. Concernant l'indifférence, il s’agit du sentiment d’une personne qui ne se sent pas concerné ni touché par quelque chose, ou qui n’accorde aucune attention, aucun intérêt à quelqu’un, ou quelque chose. Selon Claude Girard « L’indifférence n’est pas ici une insensibilité, mais un refus d’entendre et de prendre en considération des informations. Il s’agit d’un refus qui repose sur un processus cognitif conduisant à choisir de ne pas s’investir dans une action.» La seconde phase du processus est le «concernement». Selon Philippe Brunet il s’agit de « toute sensibilité orientée vers une part du monde qui s’exprime par un comportement plus ou moins actif ». Ainsi nous comprenons qu'être concerné, c’est rester sensible, connecté, informé, investi, prêt à, sans pour autant être actif. Enfin la phase d'engagement est définie comme telle. Il s'agit de l’acte par lequel on s’engage à accomplir quelque chose, ainsi que le fait de prendre parti sur quelque chose par son action et ses discours... Il est possible de susciter le «concernement», autrement dit, la prise de conscience, de différentes manières : par l’information, la communication, ou encore l'apprentissage. Cependant, le «concernement» ne débouche pas toujours sur l’engagement ni l'action. Après cette introduction, nous allons passer à la première partie de ce podcast qui s’intitule “Fondements et potentialités de la participation citoyenne dans nos villes”.
FONDEMENTS ET POTENTIALITÉS DE LA PARTICIPATION CITOYENNE DANS NOS VILLES
Pour commencer, nous allons nous intéresser au potentiel d’implication qui existe aujourd’hui dans nos villes et pour cela nous effectuerons ici un bref historique de la démocratie participative et un état des lieux des outils existants en France.
Dans la démocratie athénienne, la citoyenneté avait un double sens : l’appartenance à un groupe politique et la participation civique. En effet, la citoyenneté ne se définit pas uniquement d’un point de vue juridique par la possession de la nationalité française et de ses droits civiques et politiques. Elle se définit aussi comme une participation à la vie de la cité. Cependant, les citoyens n’ont aucun rôle obligatoire à jouer. En ce sens, le statut juridique de citoyen est un statut de liberté. Un citoyen peut choisir de participer ou non à la vie publique, en s’impliquant dans des causes qu’il souhaite défendre. En ce sens, la démocratie participative représente le point de départ des démocraties locales, permettant elles-mêmes l’implication et la participation citoyenne.
Mais comment s’est créée la démocratie participative et de quelles manières a-t-elle évoluée?
Nous pouvons dire que la démocratie participative telle qu’on l’entend aujourd’hui a connu deux phases en France et plus généralement en Europe. La participation a d’abord été l’une des réponses apportées à la crise de société qu’ont révélée les événements de mai 68 et plus généralement ce que Rémi Lefebvre nomme les “nouveaux conflits urbains” des années 60/70 dans son article “Démocratie participative”.
L’échelon local devient alors un lieu d’expérimentation démocratique et de changement social investi par les nouvelles classes moyennes. On assiste au développement de comités de quartier, de commissions extra municipales et des premières véritables expériences de référendums locaux. A cela s’ajoute l’émergence progressive de la question des banlieues. A la suite de ces évènements vont émerger diverses formes pionnières de démocratie participative, comme l'Atelier populaire d'urbanisme de l'Alma-Gare à Roubaix qui obtiendra un rayonnement international. Mais aussi le mouvement des GAM (les Groupes d’action municipale) qui naît entre autres à Grenoble au milieu des années 60 autour des questions d’aménagement urbain. Il s’agit d’un mouvement national qui joua un rôle décisif dans la création d’un nouveau discours démocratique, prônant la participation directe des citoyens et indépendant des partis politiques (Lefebvre, 2021). Ces expériences se sont ensuite trouvées d'une certaine manière généralisées et systématisées, par exemple en France à partir des années 1980 à travers la politique de la ville et les problèmes de réhabilitation des espaces urbains qu’elle sous entend.
Ensuite, à la fin des années 70, l’engagement militant s'essouffle face aux nouveaux moyens de communication. Cela laisse place à la seconde phase de développement de la démocratie participative dans les années 90. Face à la technicisation croissante des décisions politiques, les citoyens, de mieux en mieux armés culturellement et intellectuellement, sont de plus en plus informés et sont donc en mesure de contrer ce processus en prenant part aux enjeux sociétaux, en donnant leur avis, selon le journaliste Olivier PetitJean. La revendication de la démocratie participative s’impose donc comme une volonté de limiter le clivage qui se dessine entre gouvernement et société civile.
Aujourd’hui, si la notion de démocratie participative a largement intégrée le langage courant et celui de nos institutions, elle recouvre toujours une grande diversité de pratiques et d'expériences. Cela est notamment dû à la difficulté d’obtenir une définition précise de la notion. Parmis les jalons communs on retrouve : la volonté de réintroduire des éléments d'implication directe des citoyens en complément des procédures et les dispositifs de la démocratie représentative – soit au sein même de cette démocratie représentative (avec des relations plus ou moins formalisées entre les deux), soit parallèlement aux dispositifs représentatifs (PetitJean, 2016). De plus, la participation doit être en majorité sollicitée par des citoyen et répondre à des enjeux de bien commun. En ce sens, il faut la distinguer de la participation effectuée par des associations ou acteurs tiers pour répondre à des intérêts qui leur sont propres. Enfin, la démocratie représentative se définit par des termes tels que : co-construction, coopération, co-décision, concertation, consultation, etc.
Malgré leur ressemblance, ils engagent des pratiques différentes. Ainsi, on assiste en France depuis quelques années à une multiplication et à une diversité d’expériences plus ou moins formalisées et ce malgré la faiblesse des règles juridiques qui poussent la gestion publique à les solliciter (Lefebvre, 2021). Ainsi, l’expression « démocratie participative » désigne un ensemble disparate de techniques, de procédures, de démarches aussi diverses que débats publics, forums Internet, conseils d’habitant, conseils de quartier, jurys, ateliers citoyens, budgets participatifs, enquêtes d’utilité publique, procédures de concertation en matière d’urbanisme ou d’aménagement… Concrètement, l'offre de participation prend la forme de procédures, à la fois standardisées et adaptées au contexte local et la conjoncture (Lefebvre, 2021). A l’étranger, le Brésil avec le budget participatif, les pays du Nord de l’Europe avec les conférences de consensus, ou l’Allemagne avec les jurys citoyens, sont plus avancés encore dans les démarches de participation citoyenne à la gestion des affaires publiques (PetitJean, 2016). Néanmoins, ces outils suscitent de plus en plus de critiques, notamment en France. On leur reproche par exemple d’avoir une visée principalement consultative et de manquer d’une réelle intégration des avis des populations. De plus, la plupart du temps, ils ne confèrent aux habitants aucun pouvoir décisionnel. Face à cela, de nouveaux outils émergent dans le but de pallier aux nombreux freins à la participation.
Face à cela, nous passons maintenant à la deuxième partie de ce podcast qui s’intéresse aux freins qui viennent empêcher les citoyens de décider de se saisir davantage des outils démocratiques. Nous nous questionnons sur l’intérêt et l’objectif de ces outils : sont-ils vecteur d’une réelle représentativité ou s’agit-il d’un moyen de donner la parole à une autre forme d'élite?
QUELS SONT LES FREINS QUI VIENNENT EMPÊCHER LES CITOYENS DE DÉCIDER DE SE SAISIR DAVANTAGE DES OUTILS DÉMOCRATIQUES ?
Une réelle représentativité ? Ou la parole donnée à une autre forme d’élite ?
Certains freins peuvent venir limiter le souhait d’implication des citoyens, les rendant méfiants quant aux motivations des pouvoirs publics, ou découragés, car ils ne perçoivent pas les perspectives que peuvent susciter l’impact de leur voix dans le jeu démocratique.
La participation citoyenne peut en effet présenter des risques d'inégalité dans les voix qui sont portées. Des individus davantage sensibilisés sur les questions démocratiques seront plus à même de répondre aux appels à participation. En contrepartie, cela renforce l’isolement et la mise sous silence d’autres voix, moins sollicitées et moins entendues, souvent représentées par des catégories sociales plus faibles. Ainsi, quand ces derniers sont invités à s’impliquer, ils peuvent exprimer un sentiment de rejet.
Face à cela, une des solutions possible est de tenter de rendre le panel plus représentatif en déployant des méthodes initiatrices avec des protocoles précis. Nenad Stojanovic, chercheur en science politique à l’université de Genève, nous en dit plus :
Intervention de Nenad Stojanovic
Néanmoins, si l’implication des citoyens est importante, leur engagement l’est tout autant. Ainsi, pour que les citoyens poursuivent leur engagement et n'hésitent pas à s'impliquer à nouveau dans les démarches démocratiques, il est nécessaire que leur action soit valorisée et que le devenir de leur participation soit claire. Pour cela, constater la concrétisation de leur engagement peut permettre aux citoyens de regagner confiance en leur capacité d’implication, leur pouvoir d’action et prendre conscience de l’importance de leur voix.
Nenad Stojanovic nous explique comment la Commune suisse de Sion a su valoriser le travail des citoyens en rompant avec la vision trouble quant au devenir de leurs paroles, mais également légitimer cette démarche en créant une communication horizontale entre citoyens.
Intervention de Nenad Stojanovic
A une échelle plus large, l’implication permet aussi des actions relatives aux changements de comportement en faveur du bien commun. En effet, face aux nombreuses transitions, qu’elles soient écologiques, sociales, ou économiques, auxquelles la société fait face, le rôle de la population est primordial. Nous, citoyens, par nos changements de comportement devons lancer un nouveau rythme.
Intervention de Nenad Stojanovic
Enfin, il existe un autre frein qui peut venir limiter de manière importante l’implication des citoyens. Il s’agit de l'approche pouvant être ressentie comme moralisatrice plutôt qu’incitatrice. En effet, afin de faire émerger l’envie de prendre part aux actions pour nos villes, les individus convaincus par ces thématiques sont souvent amenés à faire part de leur engagement autour d’eux, dans un cercle plutôt large. Cependant, alors que cette approche peut se révéler motivante pour les personnes sensibilisées, cela est différent pour les populations qui ne sont pas accoutumées aux sujets qui entourent les transitions. La stratégie qui tente de faire réagir les individus en les confrontant à leurs pratiques peut se trouver être contre productive dans la mesure où elle peut être reçue comme un jugement de valeur et bloquer la transmission du message initial, à savoir : chacun à le potentiel de s’impliquer à sa manière.
Parallèlement, une stratégie est à développer par les pouvoirs publics pour créer un changement de comportement en adéquation avec les modes de fonctionnement des individus. Cela permettrait une implication plus favorable et plus cohérente des citoyens. Nicolas Fieulaine, chercheur en psychologie, nous explique quels processus peuvent être développés.
Intervention de Nicolas Fieulaine
A la suite de cela, nous nous intéressons maintenant dans notre troisième partie aux leviers d’incitation aux changements existants mais également émergeants.
QUELS SONT LES LEVIERS D’INCITATION AUX CHANGEMENTS EXISTANTS ET ÉMERGEANTS
(culture de l’implication, le tirage au sort pour solliciter le plus grand nombre?)
Nenad Stojanovic, est un chercheur spécialisé en démocratie directe/délibérative. L’idée principale de la démocratie délibérative est d’après Loïc Blondiaux dans son article de 2008, reprenant les travaux de Sheyla Benhabib et de Simone Chambers : “l'affirmation, depuis une vingtaine d'années également, d'un programme théorique qui vise, autour de l'idée de démocratie délibérative, à renouveler les justifications de l'idéal démocratique. Ce modèle délibératif, inspiré notamment des écrits de Jürgen Habermas et de John Rawls, pose, pour faire vite « la légitimité et la rationalité des décisions collectives reposent sur un processus de délibération collective, conduit rationnellement et équitablement entre des individus libres et égaux.” Ces théories mettent l’accent sur le triple caractère inclusif, argumentatif et public d’une telle délibération.” Repris dans ses projets de recherche (Demoscan et le Forum Citoyen dans le canton de Genève), Nenad Stojanovic utilise le tirage au sort pour constituer des assemblées/forums/panels citoyen.ne. Les deux projets sont relativement similaires cependant se différencient de par le destinataire (Citoyens pour Demoscan vs Ministre + conseil d’Etat du canton de Genève pour le Forum Citoyen). Ces assemblées ne vont pas s’adresser de la même façon à un ministre qu’à des citoyens et donc le rendu final sera adapté en fonction du destinataire. Prenons l’exemple du projet Demoscan, le tirage au sort s’effectue en deux étapes à savoir un premier tirage au sort dans la population avec réponse positive ou non. Puis, un affinage dans un second tirage au sort afin de respecter les quotas de représentativité (environ 20 à 30 personnes qui sont tirées au sort). L’objectif de Demoscan est ici de créer un système horizontal, à savoir, un rapport fait par les citoyens pour d’autres citoyens à but informatif sur la votation d’un référendum en donnant des arguments pour et contre la proposition de loi. Ce système horizontal tranche avec le système vertical français dans lequel, la plupart de ces initiatives arrivent jusqu’au gouvernement qui décide ce qu’il va en faire.
Ce projet a trouvé son inspiration aux Etats-Unis dans l’Etat de l'Oregon. D’après les travaux de Katherine R. Knobloch, John Gastil, Tyrone Retiman de 2019 : “À défaut d’être une procédure de décision contraignante, l’Oregon Citizens’ Initiative Review (la CIR) fait partie des dispositifs délibératifs qui ont reçu une légitimité gouvernementale, dans la mesure où elle permet à un grand nombre de citoyens de peser officiellement dans le débat public. La CIR fut créée en vue d’améliorer la qualité de l’information des électeurs dans le cadre de référendums d’initiative populaire qui peuvent influencer la législation de l’État d’Oregon.” L’objectif est avant tout informatif, basé sur un tirage au sort de citoyens qui ont autant de chance d’être pris les uns que les autres : il n’y a pas de déterminisme social.
L’implication des citoyens, leur engagement, est particulièrement conséquent dans ces panels citoyens. Ils se sentent en quelque sorte reconnaissant envers les autorités, d’une part lié à la compensation financière pour travailler sur ce projet mais également du fait d’avoir l’opportunité de participer au moins une fois dans leur vie à un processus politique. Plusieurs facteurs/dispositifs permettent d’augmenter le taux de réponses positives à savoir :
Le défraiement ;
La garde d’enfants qui peut être parfois compliqué en cas d’absence des parents ;
Le choix des jours → Privilégie le weekend car plus de personnes disponibles ;
Pas de réel obstacle de la langue ou de handicap qui permettent à tous les citoyens de pouvoir y participer en les rassurant sur les éventuelles craintes qu’ils pourraient avoir.
Ces facteurs permettent d’atteindre un taux de réponses positives bien supérieur à la moyenne, car anticipent les différents obstacles que pourrait rencontrer les citoyens. Ne sont-ils pas une source d’inspiration pour les dispositifs de participation citoyenne français ?
L’effet psychologique est également un fait conséquent. La lettre d’invitation suite au tirage au sort est envoyée directement à la personne peu importe son statut, ses idéaux politiques, son origine, son genre etc… Cette personne a été choisie en particulier et non une autre, sentiment de concernement qui combiné aux facteurs incitatifs débouchent sur des réponses positives et donc sur l’engagement. L’idée de l’égalité est une valeur au cœur de la démocratie, avec ce processus de non déterminisme social, les citoyens se sentent égaux. Dans un système classique d’élection, toutes les personnes peuvent se présenter, néanmoins plusieurs facteurs entrent en jeu et amenuisent les chances d’élection. En effet, celles qui ont de l’argent pour financer une campagne électorale, une famille de politicien ou encore qui auront plus de chance d’être élu car de tel genre ou de telle origine. Ces facteurs déterminants débouchent sur un parlement qui n’est pas le miroir de la société car peu ou pas de citoyens aux ressources modestes, déséquilibres des genres etc… Le tirage au sort permet d’éviter ces facteurs, ainsi un idéal politique serait un équilibre entre des organes élus au suffrage universel et d’autres tirés au sort. Il faut pouvoir laisser au peuple la liberté de s’exprimer autre que dans les manifestations comme on a pu le connaitre dernièrement avec le mouvement des gilets jaunes.
Intervention de Nenad Stojanovic
Le tirage au sort d’assemblées consultatives peuvent servir de tremplin vers une démocratie de plus en plus locale et pourquoi pas déboucher sur des prises de responsabilité de plus en plus importantes au niveau décisionnaire ? Ne faudrait-il pas institutionnaliser le tirage au sort pour une démocratie plus équilibrée ?
L’incitation à la participation peut également provenir du droit de vote. En effet, en France si on est résident étranger et qu’on a vécu en France toute sa vie mais sans avoir obtenu la nationalité, alors le droit de vote nous est refusé. Ce qui de fait entraîne une exclusion d’une partie de la population qui ne se sent pas concernée dans les projets de participation citoyenne. La notion de légitimité entre également en jeu. Ne faudrait-il pas intégrer le droit de vote aux résidents étrangers à l’échelle communale ?
L’éducation est également un point primordial. Il est trop tôt pour tirer des conclusions sur les projets de Nenad Stojanovic, cependant l'hypothèse qui semble s’affirmer est qu’une plus grande sollicitation et politisation des citoyens débouche sur une implication et un engagement plus conséquent. La population a besoin d’exprimer son mécontentement, et lorsque le vote ne suffit pas, il devient nécessaire de réinventer le système, de proposer une ouverture au référendum, à l’initiative citoyenne. En Suisse, il est d’environ 1% pour le référendum et de 2% pour l’initiative populaire, des outils utilisés mais parfois difficiles à mettre en place. En France, pour proposer une initiative populaire, il convient de rassembler environ 20 à 25% des personnes ayant obtenu le droit de vote, ce qui de fait est un outil rarement utilisé. Notre société en pleine évolution nécessite des outils adaptés à la population, l’effet pacificateur du référendum et de l’initiative citoyenne peut permettre d’apaiser la société et développer des relations de coopération entre l’Etat et les citoyens. Les outils ne sont que peu utilisés en France du fait de leur inadaptation, il convient de les moderniser.
Qu’est-ce que sont les communs ? Pourquoi sont-ils des leviers clés de la démocratie ?
Entretien avec Margot Medkour sur l’enjeu des listes communalistes
Entretien avec Anne-Sophie Olmos, David Bodinier et Arnaud Buchs
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Intervenants : David Bodinier // Arnaud Buchs // Margot Medkour // Giuseppe Micciarelli // Anne-sophie Olmos
SCRIPT
Bonjour à toutes et tous et merci d’être à nouveau avec nous pour ce nouvel épisode.
Ce qui nous attend ici est riche, complexe et mérite un arrêt marqué, le temps d’en discuter. Dans cette émission, nous allons parler des communs, et accrochez-vous bien, on va essayer de comprendre ensemble de quoi il s’agit !
Dans “communalisme”, il y a “commun”. C’est un axe fort duquel il convient de discuter, car il intercepte comme il interfère, enjeux, courants, concepts et théories. C’est également une approche mobilisable pour s’éloigner de la dichotomie public / privé. Dans communauté comme dans communisme, une base étymologique importante reste. Nous allons voir ici ce qui différencie les communs en pratique, de courants politiques précédents, comment l’on peut le mobiliser en tant qu’approche, en s’appuyant d’exemples concrets.
Nos lectures, analyses, entretiens ainsi que les recherches montrent que ce mot se dégage comme une piste, de façon redondante dans le paysage médiatique et politique. Nous pouvons constater l’essor des “communs” dès les années 1980 comme une forme de réappropriation du champ politique contre un système néolibéral tirant profit de politiques publiques. L’héritage militant découlant de cette génération, ce sont les mouvements altermondialistes et autres forum sociaux mondiaux, les guerres de l’eau, qui ont structuré l’avènement, ou le retour (fuite en avant) des communs, (« reclaiming the commons » en anglais) selon Naomi Klein (2000). Certains travaux ont permis à ce champ de se construire dans le paysage politique, notamment municipal.
Comment appréhender les communs, entre théories et formes organisationnelles ? Comment l’intégrer en pratique ? Dans un premier temps, nous présenterons ce qui définit les communs, de par leurs dimensions plurielles. Ensuite, nous nous focaliserons autour des communs à Grenoble et sa cuvette. Enfin, nous élargirons notre réflexion sur l’avènement des communs dans le municipalisme politique, au travers d’un entretien, celui avec Margaux Medkour de “Nantes en commun”. Nous élargirons enfin notre réflexion vers les communs urbains… Cet extrait sera appuyé par des entretiens d'acteurs et actrices qui nous ont permis d’aboutir à ce travail de diagnostic, de compréhension et de prospective que nous nous faisons un plaisir de vous restituer. Allons-y !
"Recherche collective des formes démocratiques nouvelles”. De l’historique à aujourd’hui
Pour commencer, les communs ont une origine théologique et politique de racines grecques, mais leur première application est romaine : la res communis qui signifie chose commune est un objet commun qui oppose et réunit deux protagonistes. Res communis, renvoie à l’inappropriable, inépuisable autrement dit de caractère insaisissable. Le commun tire sa dimension complexe dès lors qu’il s’intéresse également aux biens immatériels, comme la culture, ou l’administration collective d’une compétence, l’éducation par exemple.
Reprenons ensemble un peu d’histoire :
Le commun émerge dans les années 1970, en s’inspirant notamment de la commune de Paris et des communautés rurales. Le communisme et la chute des blocs soviétiques renforce le pouvoir capitaliste et l’idéologie néolibérale : le centralisme d’extrême-gauche a échoué à s’émanciper des travers de l’Etat-Nation pour ceux qui prônent un renversement de l’action politique, tandis que des pays héritiers de l’idéologie communiste continuent de prétendre à ce modèle, malgré une réalité toute autre, comme la Chine le démontre.
Dans les années 1980, selon Dardot et Laval, le néolibéralisme impose une nouvelle voie capitaliste, globalisée, avec des dispositifs de politiques publiques assujetties à ce modèle. C’est ce qui permet aux communs de gagner de l’espace dans les modèles futurs de lutte.
Puis, dans les années 1990, de nouveaux groupes militants et courants de pensée apparaissent dans le monde, au niveau local, sous forme de mouvements conjoints, introduisant une nécessité de changer l’ordre mondial : on parle ainsi de “common anticapitalism”
1995 est perçu comme la “Grande réappropriation et retour des communs” : Vandana Shiva, activiste et militante indienne notamment contre la brevetisation de semences, documente la guerre de l’eau et la Révolution Verte.
Les communs s'affirment alors comme un ensemble de règles permettant aux communautés un usage collectif, représentant des luttes contre toutes formes de privatisations.
Pour autant, COMMUN n’égale pas PUBLIC.
C’est Elinor Ostrom, prix nobel d’économie qui a “lancé” la notion de commun. Aujourd’hui, c’est un concept qui alimente la recherche, nous confiera un chercheur.
Selon Giuseppe Micciarelli : “Les communs peuvent continuer à exister dans une dimension dans laquelle existent le public et le privé. Il s'agit de comprendre quelles formes de relations il y a entre elles. Par exemple, concrètement il peut y avoir une forme de gestion commune avec la défense d’une propriété publique des ressources. Cela signifie de pouvoir les garantir aux futures générations.”
Le commun a pu devenir une alternative politique hors du communisme en proposant une nouvelle façon de s’opposer au capitalisme et ses conséquences socio-organisationnelles. Le fonctionnement des communs se manifeste ainsi dans l’application locale : agir commun, un acte avant tout individualisé de l’action et de l’auto-institution, et ceci n’est pas sans rappeler un prérequis de la pensée de Bookchin, comme on l’a vu dans le deuxième podcast. On dénombre plusieurs catégories de communs (matériel, immatériel, artificiel, naturel), qui ne sont pas figées, et s'inter-influencent, permettant de sortir du mythe des biens communs seulement naturels soit, des ressources. Car sont aujourd’hui reconnus certains biens communs immatériels tels que les brevets libres et l’open source. Selon Pierre Dardot et Christian Laval, coauteurs du livre Commun. Un essai sur la révolution au XXIe siècle, paru en 2014, la propriété publique n’apparaît pas comme une protection du commun, mais comme une forme “collective” de propriété privée réservée à la classe dominante. Par exemple, la contractualisation croissante des projets, notamment des espaces publics : En Angleterre, les parcs appartiennent à la noblesse. Le domaine public est investi en France par la publicité. A Istanbul, c’est littéralement une privatisation de l’espace urbain qui a été constatée.
Alors, pourquoi une approche mobilisant des communs ?
D’après l’entretien avec Anne-Sophie Olmos, “Dans un contexte de décentralisation, c’est plutôt l’Etat qui impose un modèle aux territoires, tandis que, dans le mouvement municipaliste grenoblois est défendue une République des territoires, avec une nouvelle constitution.”
A travers une interview, le chercheur et professeur en philosophie politique et sociologie juridique Giuseppe Micciarelli aborde la réflexion théorique de différents modèles de démocratie participative notamment sur la théorie des biens communs et le rapport entre la gouvernance et la démocratie.
“La protection, la défense et la somme des biens communs s'articulent de façon très similaire à celui du municipalisme parce que dans bien des cas, les objectifs sont de conférer aux habitants d'un territoire déterminé le pouvoir d'utiliser de gérer mais aussi le contrôler, ainsi que de participer à l'exploitation des ressources collectives. Les ressources collectives peuvent être déterminées de façon précise dans les espaces urbains mais plus généralement et de façon plus ambitieuse, la ville et tout ce qui représente en quelque sorte une ressource collective.
La difficulté est alors d’arriver à convaincre les administrations, les autorités, qu’une telle transformation est possible. Donc il s’agit de s’interroger et de se convaincre soi-même et les autres, que de changer les règles ne dépend pas seulement du pouvoir d’en haut, mais que les habitants d’un territoire bien organisés, avec quelques connaissances tactiques et stratégiques peuvent réussir à les faire changer.”
Les communs et le pouvoir public. Du commun décentralisé à la place des acteurs locaux : le cas grenoblois, un panel de dispositifs
Nous avons pu présenter les communs avec un cadre général, nous vous proposons de nous intéresser à l’articulation entre communs et pouvoirs publics, à Grenoble. Nous avons pu identifier deux “entités” qui produisent des communs : d’une part l’assemblée des communs (par ses membres adhérents), et d’autre part la municipalité de Grenoble, par le biais d’une élue. Ce ne sont bien entendu pas les seuls acteurs produisant des communs à l’échelle de la ville, mais ceux-ci sont identifiés, et poursuivent une organisation précise pour répondre à la question de comment le “bien” doit être administré.
Nous avons également rencontré un enseignant-chercheur en sciences sociales au laboratoire de recherche pacte : Arnaud Buchs. Ce que nous verrons, c’est que l’approche des communs est mobilisable partout, mais qu’elle est très prégnante concernant la thématique de l’eau.
Assemblées des communs :
Les assemblées des communs se constituent un peu partout en Europe. Elles occupent une place structurelle en Italie, car les biens communs sont inscrits dans la constitution. En France, comme en Europe, Grenoble se présente comme un cas à part. Au cours des entretiens avec Anne-Sophie Olmos, élue à la ville en charge de la commande publique, des communs, et de l’eau à la métropole, et David Bodinier, membre fondateur de l’assemblée grenobloise, également membre du DAL38, nous avons pu suivre l’évolution de ces mouvements en s’intéressant à l’assemblée de Grenoble depuis la première Biennale des villes en transition en 2017.
Voici un extrait de l’entretien avec Anne-Sophie Olmos qui présente la méthode d’élaboration de cette assemblée :
L’assemblée grenobloise a vu le jour en 2017 pendant nuit debout. David Bodinier souhaitant créer un groupe de travail autour de cette thématique la mairie a contacté un ensemble de partenaires sur le territoire qu'il lui semblait faire du commun. Après ce contact, un collectif a été monté, des réunions entreprises. Une première difficulté a été d’entretenir cette dynamique, car lorsque l’on parle commun, il faut du temps pour expliquer.
"Devenir un peu plus opérationnel : on va écrire un document qui nous présente, ce sera fait, ce sera structuré on dira tous la même chose. En fonction de si c'est David, si c'est moi, si quelqu'un d’autre. Et du coup après on s’est dit on va cartographier les communs du territoire. Ca c’était un premier exercice de cartographie, pour essayer de se dire où ils sont, comment ils se constitue, les définir un petit peu, c’est un travail qu’on a un peu plus creusé côté ville, à la ville on a créé une mission communs, en gros en même temps qu’on montait l’assemblée des communs à l’extérieur de l’institution, à l’intérieur moi j’ai sollicité le directeur général des services pour avoir quelqu’un qui puisse travailler sur les communs : fignoler le travail de cartographie, rentrer un peu plus dans les détails. Regarder les structures qui peuvent être partie prenante. On a tissé des partenariats avec l‘université, la 27e région, d’autres mouvements. Qu’est-ce qu’on a fait d’autre de concret avec l’assemblée ? Il y a un wiki qui recense un peu tout ce qu’on a fait."
Depuis 2017, chaque année, l’assemblée des communs se réunit avec ses membres, notamment à l’occasion de la Biennale, pour faire état des avancements. AS Olmos constate que le processus avance très lentement du fait que la démarche n’est pas facilement appropriable ni connue du public. David Bodinier nous précisera que c’est vers les communs urbains qu’il faut s’orienter, bien qu’il soit difficile de réussir à concrétiser des actions sur ce sujet qui reste assez théorique pour une grande partie de la population. Néanmoins, l’assemblée grenobloise est en train de réaliser une charte des communs qui ciblera les communs urbains.
Une des finalités de ces assemblées réside dans la création de caisses démocratisées de sécurité sociale, une sorte de banque sociale d’investissement pour renforcer la solidarité politique. Dans l’article du municipalisme au communalisme, Paula Caussart et Pierre Sauvêtre “Par exemple, la contribution au commun de l’alimentation ouvre des droits d’usages sur les communs de la santé, de la culture ou de l’éducation dans la commune. En solidarisant ainsi la contribution et les usages, on se donne les moyens de la complémentarité entre les communs et de l’autonomie de la commune économique”. La question reste : comment atteindre une réappropriation des différents domaines de compétences par la société ?
Existent également à Grenoble les Chantiers Ouverts au Public, les COP. Ceux-ci rassemblent des habitants et habitantes, un espace public sujet à des aménagements, où les habitants et habitantes ont un projet, mais pas la compétence, et puis, le pouvoir public et ses différents services (espaces verts par exemple). Selon Anne-Sophie Olmos, ces chantiers constituent de réels leviers pour mobiliser des communs, ayant une application plus directe que l’assemblée des communs.
Intervention de Anne-Sophie Olmos
Cette demande a donné lieu à une formation de coopération où la mairie a mis à disposition ses compétences et sa couverture juridique (assurance). Une fois acté, le projet a été co-réalisé entre acteur sur 3 semaines.
"La grosse différence avec la démocratie participative comme on l’entend. Là on est pas dans de l’agora. on est dans le faire. on fait avec ses mains." Selon le canard critique de l’agglomération “Le Postillon”, le COP est une initiative intéressante à mobiliser au niveau local, car porteuse d’engagements et de faire ensemble
La coopération intercommunale semble être une limite potentielle. Les processus de métropolisation, privant de compétences les municipalités, restructurent les rapports de gouvernance en milieu urbain. Les divergences politiques ou bases électorales entre échelons constituent également des freins et participent à la distanciation entre élues/élus et public. De là, la nécessité de cadrer les domaines communs : celle de la compétence et de la juridiction en vigueur. La solution qu’a trouvé la mairie de Grenoble est d’investir le public par une “collaboration avec le service public.”
Alors, doit-on imaginer une récupération institutionnelle plus visible que celle de l’auto-gouvernement local ? Arnaud Buchs, enseignant à l’Institut d’Etudes Politiques de Grenoble est plutôt favorable à ces entreprises politiques : des actions relevant du domaine commun, tant des élues et élus que de la société. La complexité entre théorie et application réside dans l’expérimentation, et les formes plus ou moins durables d’organisation de l’action. Le but des mouvements revendiquant des communs n’ayant pas nécessairement pour finalité que de s’installer dans la durée (cf. A. Buchs), mais de participer à un acte d’organisation politique… vers un, ou des soulèvements ?
Nantes en commun, une visée politique et des outils
Après s'être bien intéressées à Grenoble, nous allons maintenant partir à Nantes pour nous pencher sur la visée politique et les outils mobilisés par Nantes en commun. Pour cela, nous avons rencontré une actrice candidate aux dernières élections municipales. Nous avons notamment pu échanger avec Margaux Medkour, qui était tête de la liste Nantes en commun. Sa démarche a commencé avec l'enquête citoyenne. Ce qui ressort de notre entretien, c’est que son engagement tient compte de la ville comme échelle concrète. Les termes d’écologie populaire, de production d’un modèle post-capitaliste sont parmi les mots d’ordre de cette liste, qui mise sur le pouvoir citoyen en se proposant de créer de nouvelles institutions, en dehors des institutions Etatiques. Aussi, une des actions du programme vise à renforcer le pouvoir local à l’échelle des quartiers comme nous l’explique Margaux Medkour :
“Créer des assemblées dans les quartiers où en fait les gens se disent c’est vraiment là qu’on décide de la vie du quartier et ce n’est pas d’abord à la mairie parce que la mairie s’en fout car elle a son propre agenda. Mais donc nous on va se prendre suffisamment au sérieux pour se réunir dans des assemblées, prendre des décisions et les mettre en application sur des choses très concrètes et donc au fur à mesure on peut inventer plein plein de choses"
“On essaye de créer des institutions alternatives en essayant de reprendre en main des besoins fondamentaux ou les réponses aux besoins fondamentaux donc par exemple c’est l’énergie, on est en train de créer un mouvement de réappropriation autour de l’énergie donc avec une partie où l’on veut créer un fournisseur locale d’énergie renouvelable. Pourquoi un fournisseur ? Parce qu’en fait c’est la façon la plus concrète de parler d’énergie parce que l’énergie c’est complètement invisible mais par contre tous les mois ou tous les deux mois, on reçoit des factures d’électricité et/ou de gaz…. On veut créer un fournisseur pour toucher les gens via cette question concrète là et ensuite amener aussi vers des questions plus politique de réappropriation de l'énergie, de mise en place de moyen de production, de mise en place de réduction collective de la consommation, d'instituer un rapport de force avec les institutions pour qu’elles se bougent sur les question de transition énergétique."
Des outils collaboratifs ont également été utilisés par différentes listes, comme à Grenoble. Il s’agit de plateformes telles que "fréquence commune”, ou “la belle démocratie” qui tendent à structurer les mouvements municipalistes en dehors des seules élections locales.
Selon Margaux Medkour, les gens sont politisés ! Ils prennent position. Seulement, ils ne votent pas, car le monde politique génère du dégoût, et d’autant plus dans les quartiers populaires et les plus défavorisés. Face à cela, quelles solutions proposent Nantes en Commun ? Il faut que les habitant.es se sentent puissants pour qu’ils proposent des initiatives par et pour les habitants en dehors des institutions. Il ne faut pas que la mairie intervienne sur ses initiatives et qu’elle laisse faire les citoyens.
Une volonté de structure :
Nantes en commun invoque également une volonté de structure. En effet, les listes comme Nantes en commun se fédèrent autour d’initiatives fondatrices. Barcelone est une inspiration majeure, et représente fièrement l’espoir néo-municipaliste. Pourtant, en pratique, différents chemins sont suivis. Là où le mouvement Barcelonais s’est bâti en partie sur le militantisme du logement social, la stratégie nantaise considère plutôt la création d’espaces communs ainsi que la mutualisation de terres. Comme dans d’autres villes, cette liste a pu compter sur l’organisation en réseau d’acteurs favorables à l’essor des mouvements municipalistes : ONG et associations sont parties prenantes de la rédaction et de l’accompagnement des programmes. Dans d’autres cas, comme à Grenoble ou Toulouse, c’est plutôt l’alliance entre partis qui prime.
L’enjeu du néo municipalisme français serait ainsi de suivre sa propre trame, de se construire, en vue de fédérer ces mouvements. Pourtant, d’une agglomération à une autre, ces derniers défendent parfois des programmes très différents, où le mot commun peut apparaître comme un exercice de langage, plus que d’un réel renouvellement de la politique. Selon Margaux Mekdour, il existerait un opportunisme politique concernant la notion de “commun”, utilisé à outrance avec des listes telle que “Paris en commun”, qui n’affichent pas les mêmes idéaux que Nantes en commun.es” par exemple.
Eau et communs urbains. Où en est-on, vers où peut-on se diriger ?
D’après notre entretien avec Anne Sophie Olmos : “Un des premiers actes municipalistes de Grenoble c’est quand même la remunicipalisation de l’eau, la lutte contre la corruption, le premier comité des usagers qui est né ici, en sortie de la délégation privée. Le comité des usagers qui avait combattu la corruption au côté des élu.es d’opposition et des salarié.es a perduré et perdure toujours : On garde ce comité d’usagers. Ce combat a été un vrai commun”
Nous vous présenterons ici le récent travail de Arnaud Buchs autour des communs sur le plateau du Vercors.
“Comment une gestion en commun de l’eau permettrait à la fois de concilier différents usages qui sont sinon antagonistes en tout cas pour lesquels ils peut y avoir certaines tensions, à savoir le pastoralisme, l’élevage, la préservation de la biodiversité […] et le tourisme qui est de plus en plus majeur et qui a tendance à le devenir compte tenu de la proximité de la réserve par rapport à la ville”.
"Là ce qu’il se passe en ce moment dans le Vercors, ce qu’on essaye de faire, pour l’instant le commun n’existe pas, en tout cas il est diffus, et l’idée c’est de lui faire prendre une sorte de réalité, à savoir quelle est cette communauté d’usagers, qui pourrait être intéressé à faire en commun? Est-ce que ça s’adresse, on raisonne usager par type d’usager, est-ce que mettre tous les éleveurs ensemble autour de la table pour définir certaines règles communes aurait du sens? Et ça s’est à eux de voir, c’est même pas à nous, nous l’idée c’est plutôt d’accompagner la mise en commun"
“Le périmètre qui est intéressant c’est vraiment celui de la réserve. Au départ c’était même pratique parce que c’est un périmètre assez restreint, on avait la possibilité d’identifier facilement […]”. On s’est rendu compte qu’il était difficile de circonscrire le contexte […]”.
Les communs sont “enthousiasmants”, même si difficiles à concrétiser. En sciences sociales, Arnaud Buchs estime que c’est un pas intéressant vers la recherche-action, comme au travers de ce diagnostic en cours sur le plateau du vercors, qui vise à une amélioration de la gouvernance de l’eau. Les mouvements altermondialistes des décennies passées étaient en quête d’un socle politique : la scène locale est le renouveau de la démocratie, et c’est dans ce tissu qu’interviennent les acteurs mobilisant des communs.
En gestation, et de plus en plus importants, les communs urbains apparaissent au travers d’exercices tels que le budget participatif, qui à Grenoble a conduit à de nombreux aménagements collectifs dans l’espace public, tels que les jardins partagés. Une autre manière encore, de générer du commun.
Conclusion
À Barcelone, considérée comme la commune précurseur de l'institutionnalisation de la notion de commun, du néo-municipalisme : “En dépit parfois d’une réussite dans le développement des communs urbains, les mairies du changement ont, au cours de leur mandat, surtout pris la forme d’un municipalisme participatif multipliant les mécanismes de participation comme les budgets participatifs, les plateformes numériques d’initiatives citoyennes ou les référendums locaux, sans que ces formes ne remettent en cause la coupure entre élu.es et administré.es sur laquelle repose la souveraineté municipale" (Paula Cossart, Pierre Sauvêtre). Selon Anne-Sophie Olmos, la démocratie participative porte pourtant des écueils :
“Quand on parle de démocratie participative, le but c'est de donner la parole… Ce sens de faire ensemble n’est pas forcément là. On l’intègre comme ça, mais en fait pas du tout, cela encourage la compétition (exemples des budgets participatifs) plutôt que faire ensemble, faire société”
Bien que les communs poursuivent un cheminement qui se distingue du public et du privé, il est parfois difficile de faire émerger du commun par les détenteurs du pouvoir élus. Et même si les mouvements revendiquant des communs voient des limites dans leurs résultats et leur durée, ils contribuent à provoquer des engrenages d’action collective et de politisation : c’est le cas de la convention citoyenne pour le climat en France. En mobilisant la population, elle se politise, parvient à établir un référentiel commun, devient revendicative. Les avis divergent selon les acteurs que l’on a rencontrés. Tandis que certains affichent une position pessimiste des scénarios à venir, d’autres considèrent que cette voie peut structurer de futurs mouvements citoyens, prompts à réinvestir le champ politique.
“Il peut y avoir des aspirations complètement citoyennes et complètement presque transcendées par le commun, et d’autres plus privatives, motivées par une dimension plutôt […] ou au contraire d’un point de vue plutôt démocratique.“ Le commun c’est quelque chose de protéiforme et toutes les personnes engagées dans le commun ne partagent pas la.
La thématique de l’eau est un bon exemple d’études. La nécessité vitale de cette ressource justifie une mise en commun. Giuseppe Micciarelli : “Les espaces comme les biens communs doivent se produire par des tentatives quotidiennes et constantes de faire la mise en commun, à travers la pluralité et l’hétérogénéité et par conséquent, les contradictions. Ce ne sont pas des espaces fermés, cercles d’affinités, organisations monolithiques d’un point de vue idéologique. Ce sont des espaces de possibilités publiques qui revendiquent des droits, parce que pour acquérir un droit, cela signifie de ne pas le faire seulement pour soi-même.”
L’application concrète des théories de l'autogestion et de l'autogouvernance sur le territoire, qu’est-ce que cela donne-t-il ?
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Intervenants : Jérôme Baschet //
SCRIPT
Bonjour à toutes et tous et merci d’être avec nous pour un nouvel épisode de La Démocratie et la ville. Aujourd’hui nous parlerons du mouvement zapatiste au Chiapas car il peut être inclus dans la liste des expériences dont la démocratie directe et l’autogestion ont guidé l’action collective dans les dernières 30 années. Pour la réalisation de cet épisode, nous avons notamment revisité les travaux de Jérôme BASCHET, historien qui a étudié le mouvement zapatiste au Chiapas. Monsieur Baschet a été enseignant à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS) de Paris jusqu’en 2016 et enseigne encore aujourd’hui à l’Université autonome du Chiapas à San Cristóbal de Las Casas, capitale culturelle de cet État. Il demeure dans cette région du Mexique depuis 1997.
Pour commencer nous allons contextualiser cette expérience et définir quelques concepts pour que vous puissiez bien comprendre de quoi il s’agit et pourquoi c’est un exemple de démocratie directe. En effet, dans l’expérience vécue, il y a une pluralité de formes d’actions de d’autogestion. Les fondamentaux que nous allons voir ici comportent des points en commun avec le concept de municipalisme promu par Murray Bookchin (vu dans les podcasts précédents). Néanmoins, le mouvement zapatiste au Chiapas comporte des singularités, de par ses origines et ses principes.
Qu'est ce que le Chiapas ?
Le Chiapas est un des États du Mexique, qui se situe au sud à la frontière avec le Guatemala. D'importantes cultures méso-américaines se sont développées dans l'État du Chiapas au cours de l'ère précolombienne. Parmi elles, les Olmèques, les Mayas et les Chiapanèques. Tout au long des XIXe et XXe siècles, une large inégalité sociale contre les peuples indigènes et les communautés rurales s'est développée et renforcée. Parmi ses causes nous pouvons mentionner le désintérêt politique, l'instabilité économique et les abus de pouvoir. Cette dynamique a provoqué un conflit latent jusqu'au dernier quart du XXe siècle, qui a explosé en janvier 1994 avec le soulèvement zapatiste mené par l'Armée zapatiste de libération nationale, en espagnol (el ejército zapatista de liberación nacional EZLN). Ce soulèvement armé a duré douze jours pour finalement aboutir à un processus de négociation avec le gouvernement central. Les accords de San Andres” sont le résultat de ces négociations. Ils reconnaissent le droit à la libre détermination des peuples indigènes (conformément à la convention 169 de l’Organisation du travail, consacrée aux peuples indigènes et tribaux, convention ratifiée par le Mexique). En effet, selon cette convention, l’autonomie est l’expression concrète de l’exercice du droit à la libre détermination. Cependant, l'engagement d'inclure l'autonomie des peuples indigènes dans la constitution n'a pas été respecté. Face à cet échec par le chemin légaliste, les zapatistes décident de mettre en pratique, dans les faits, l’autonomie reconnue aux peuples indiens dans les Accords de San Andrés. C’est le début d’une nouvelle étape, qui dure encore aujourd’hui et de laquelle nous allons vous expliquer plus tard dans cet épisode.
Mais maintenant, de quoi parle-t-on a quand on évoque le “zapatisme” ?
Le terme “zapatisme” évoque un mouvement social mexicain qui peut être compris en deux sens. Il renvoie d'abord à la lutte d'Emiliano Zapata et de l'Ejército Libertador del Sur, dans les années 1910-1919 pendant la révolution mexicaine. Mais il est également originaire d'un usage courant qui qualifie le mouvement impulsé par l'EZLN (Ejército Zapatista de Liberación Nacional) à partir du 1er janvier 1994. Ils se désignent ainsi car ils continuent les luttes sociales du début du siècle. C'est à ce dernier sens que l'on se réfère exclusivement dans ce podcast.
Le zapatisme n'est pas une idéologie ni un dogme, ni un modèle. On peut considérer le mouvement zapatiste comme une expérience de transformation sociale et politique radicale. Il englobe la construction de l'autonomie dans les territoires du Chiapas où est implantée l'EZLN, des perspectives à l'échelle du Mexique et une dimension internationale. Ce que les zapatistes ont créé peut être considéré comme un autogouvernement de démocratie radicale. Ils démontrent que la politique n’est pas une affaire de spécialistes et que les citoyens ordinaires sont capables de s’emparer des tâches d’organisation de la vie collective. Ils appellent cela l’autonomie, terme qui, pour eux, n’a rien à voir avec une décentralisation des pouvoirs de l’Etat, mais désigne une démarche clairement anti systémique, c’est à la fois la construction d’une autre réalité sociale et la mise en place d’une forme non étatique de gouvernement, dans laquelle la séparation entre gouvernants et gouvernés tend à se réduire autant que possible.
La célébration du vingtième anniversaire du soulèvement zapatiste en 2014 a été l'occasion pour de nombreux auteurs d'en souligner l'importance, nationale et internationale. “Des penseurs comme Noam Chomsky, Immanuel Wallerstein ou Pablo Gonzalez Casanova continuent de soutenir que le zapatisme est l'initiative politique la plus radicale du monde, et probablement la plus importante”.
Approfondissons pour essayer de comprendre le fond du mouvement.
Le mouvement zapatiste est définie par Jérôme Baschet comme une organisation pluriethnique car elle regroupe au moins six ethnies différentes du chiapas. Cette pluriethnicité implique une reconnaissance des différences et un travail pour les réunir dans un projet commun. En effet, pour les indigènes eux-mêmes, l'indignité est d’abord faite de diversité. L’Ezln doit donc s’efforcer de conjoindre les différences. Il n’est pas question d’une identité jalouse, mais d’appartenances avides d’interactions et refusant de fonder le respect de soi sur le mépris de l’autre. Néanmoins, cette organisation ne peut pas être réduite à une question ethnique. Elle manifeste sa méfiance à tout supposé d’identité indigène pour promouvoir une conception ouverte de l’ethnicité, toujours articulée à la dimension sociale et englobée dans une perspective plus vaste qui associe indigènes et non-indigènes.
Le mouvement prône ses principes à la fois par un anticapitalisme conséquent et par un refus de la politique d’en haut, celle qui est centrée sur le pouvoir d’Etat et le jeu des partis. Pour les zapatistes, cette posture est le résultat d’une histoire jalonnée de trahisons, accords signés par le gouvernement mais jamais respectés. Elle repose aussi sur le fait que le choix de la conquête du pouvoir d’Etat conduit, dans un monde dont la globalisation est irréversible, à une soumission, plus ou moins maquillée, aux logiques systémiques et, de plus, à une accentuation de la séparation entre gouvernants et gouvernés.
Mais, attention, les zapatistes ne prônent pas la stratégie de la désertion et il ne s’agit pas, pour eux, de créer quelques îlots de paix supposément protégés du désastre capitaliste. Ils savent fort bien que, pour construire, il faut une force collective organisée. Et, même si l’autonomie qu’ils ont construite est sans doute l’un des « espaces libérés » les plus amples actuellement existants, ils savent aussi qu’une telle autonomie doit être défendue en permanence contre de multiples agressions et qu’elle demeure nécessairement partielle, vu son environnement systémique.
Pourquoi la liberté a une place centrale dans le mouvement zapatiste au Chiapas ?
En 2013, les zapatistes ont lancé une nouvelle invitation aux « zapatisants » du monde entier à venir se frotter de près aux réalités de la vie quotidienne des communautés rebelles autonomes, durant ce qu’ils ont appelé « la petite école zapatiste ». Durant la « petite école », l’un des « maestros » zapatistes a demandé aux citoyens : « et vous, est-ce que vous vous sentez libres ? ». Pour eux, la réponse est claire. Malgré des conditions de précarité extrêmes, ils ont fait le choix de la liberté ; ils décident eux-mêmes de leur propre manière de s’organiser et de se gouverner. C’est sans doute ce goût de la liberté et la dignité qui en découle que l’on perçoit dans la manière d’être si singulière des zapatistes.
Comme nous l’avons mentionné dans l’introduction, le mouvement zapatiste a des principes théoriques ainsi que la proposition de démocratie directe de Murray Bookchin. Quelles sont donc les bases théoriques du mouvement zapatiste au Chiapas ?
L’EZLN a été fondé, en 1983, comme un foyer de guérilla guévariste relativement classique. Pour de multiples raisons, il s’est rapidement transformé en organisation armée des communautés indiennes. Cette organisation n’est pas restée extérieure au monde indigène ; elle s’est “indianisée”. Les militants formés au marxisme-léninisme racontent leur expérience comme une heureuse défaite, au cours de laquelle leur vision du monde initiale, carrée et pétrie de certitudes, s’est retrouvée “toute cabossée”. C’est sans doute cette expérience initiale qui a amorcé un profond et constant processus d’auto transformation, dans lequel c’est, le plus souvent, l’expérience concrète qui prime.
Selon Jérôme Baschet, dans l’expérience zapatiste, le rapport entre théorie et pratique semble bien exprimé par l’expression qui invite à caminar preguntando [cheminer en questionnant]. C’est le refus des postures dogmatiques et avant-gardistes, sûres de savoir où guider les “masses”. Il faut avancer sans certitude et sans garantie. C’est la force des questions qui se posent à chaque pas qui permet d’ouvrir un chemin qui n’est pas tracé d’avance.
Est-ce que les particularités du mouvement peuvent l'empêcher d’être une source d’inspiration ?
Il y a certes des particularités liées notamment à l’impact historique de la Révolution mexicaine du début du XXe siècle ; et le maintien de formes de vie communautaires n’ayant pas été détruites par la guerre totale que le monde de l’Économie mène contre tout ce qui ne répond pas à ses normes est assurément un avantage. Pour autant, il serait erroné de penser que ce qu’on fait les zapatistes serait venu naturellement ou facilement : il a fallu construire la force collective nécessaire pour se dresser – au pire moment du triomphe néolibéral – contre un état de fait implacable et contre un rapport de force qui semblait éminemment défavorable.
Si les zapatistes se gardent bien d’ériger leur expérience en modèle et soulignent qu’elle n’est pas reproductible telle quelle, il semble que la logique de l’autonomie n’est pas du tout spécifique aux peuples indiens ou au Mexique. L’idée d’une politique non étatique, dont le principe consiste à prouver que nous sommes capables de nous gouverner nous-mêmes, est enracinée dans les expériences historiques de très nombreuses régions du monde. Par exemple, la création de conseils (soviets) de la révolution russe où les paysans, les ouvriers et les soldats ont cherché à constituer une forme non étatique d’autogouvernement populaire. Bien d’autres expériences pourraient être citées, des communes d’Aragon et Catalogne en 1936-1937, la Commune de Paris en 1871 au Kurdistan actuel.
Développer ces capacités à faire par nous-mêmes, à nous gouverner nous-mêmes, c’est faire un pas qui donne consistance à l’autonomie. De fait, l’autonomie n’a de sens que si elle permet de faire croître des manières de vivre que nous éprouvons comme nôtres, c’est-à-dire qui sont à la fois exemptes de la dépossession étatique et de l'obéissance à la marchandise.
Quel est le bilan du mouvement ?
Comme nous l’avons vu, au Mexique, Jérôme Baschet s'intéresse à l'expérience zapatiste dans ses enjeux politiques et les formes d'organisation alternatives, d’autogouvernement, qu'il expérimente et encourage. En effet, pendant un entretien mené en 2014 il évoque l’évaluation collective de l’autonomie qu’ont réalisée les zapatistes lors de la “petite école zapatiste” mentionnée précédemment.
Pour M. Baschet, le bilan est d’une grande honnêteté car dans une entreprise d’une telle dimension il est certain que le chemin n’est pas facile. Il met notamment en lumière les difficultés et les tâtonnements de ceux qui, au moment de se constituer en autorités, savaient n’être pas préparés pour cela et ont dû « cheminer en questionnant » ; de nombreuses lacunes et erreurs parfois graves sont également reconnues. Néanmoins, ce qui a été réalisé est remarquable. Prenant appui sur les traditions indiennes tout en les renouvelant profondément, un système d'auto gouvernement a été mis en place, au niveau des villages, des communes et des régions.
Qu’en est-il de l’autonomie alimentaire, énergétique ainsi que de l’éducation et de la santé ?
L’autonomie ne signifie pas l’autarcie : il ne s’agit pas de se renfermer sur soi, comme en témoignent les nombreuses initiatives nationales et internationales que les zapatistes multiplient en parallèle à la construction de l’autonomie.
Bien entendu, l’autosuffisance alimentaire est importante. Les zapatistes y parviennent pour les produits essentiels. Ils cultivent aussi du café, sur de petites parcelles familiales, qui est commercialisé par des coopératives et des réseaux de distribution solidaire au Mexique et dans plusieurs pays d’Amérique et d’Europe. La vente du café permet aux familles zapatistes de se procurer les biens élémentaires qui ne sont pas produits dans les communautés.
En matière d’énergie, l’autonomie est moins avancée, mais il est assez répandu au Mexique, et surtout dans un État comme le Chiapas où se trouvent les principaux barrages hydroélectriques du pays, de lutter contre les tarifs élevés de l’électricité en faisant des branchements sauvages et en les défendant contre les fonctionnaires de l’entreprise productrice. Ceci dans une logique où la dimension économique n’a pas lieu.
C’est en matière de santé et d’éducation que l’autonomie a le plus avancé. Les zapatistes ont mis en place leur propre système de santé, avec des cliniques dans chaque région, des micro-cliniques dans les communes et des “promoteurs de santé” dans les villages. Pour l’éducation, ils ont construit des centaines d’écoles, primaires et secondaires, formé des centaines d’enseignants et conçu un projet éducatif propre, adapté à leur culture, à leur horizon politique et à leur intérêt pour les luttes de tous les peuples du monde. À noter aussi que les conseils autonomes rendent la justice, une justice autre, de médiation et sans recours à la prison, à laquelle les non zapatistes ont aussi volontiers recours.
Tout cela fonctionne évidemment sans la moindre aide gouvernementale (les zapatistes se refusent à recourir au moindre argent venant des instances constitutionnelles). Il est très intéressant de voir que l’ensemble du système de santé et d’éducation fonctionne sans recourir au salaire. Bon nombre d’enseignants restent paysans et cultivent leurs propres terres pendant les pauses du calendrier scolaire et ils bénéficient de l’engagement de la communauté de les aider à les cultiver ou de subvenir à leurs besoins. Pour la santé, ce sont surtout des formes de travail collectif auxquelles tous collaborent qui permettent de faire fonctionner les cliniques. On a donc des formes d’organisation collective qui s’efforcent d’échapper aux catégories capitalistes du salaire et de l’argent.
Pour conclure
Le mouvement zapatiste au Chiapas a pour particularités ses luttes contre les inégalités et le besoin de construire une indépendance propre aux populations indigènes et non-indigènes de la région. En matière de construction de ces sociétés alternatives, il semble que les zapatistes ont développé une expérience qui, sans nullement constituer un modèle, est l’une des plus importantes que l’on puisse observer aujourd’hui. Notamment, la construction d'une société qui s'efforce d’associer les différences et de les faire interagir entre elles. Aussi le refus de prendre des positions dogmatiques et au contraire prendre en compte la remise en cause des présupposés et la construction continue des manières de gouverner et d'affirmer la dignité des citoyens. Finalement, le fait de développer des capacités à faire par nous-mêmes, à nous gouverner nous-mêmes c’est faire un pas qui donne consistance à l’autonomie et tend, dans ce cas spécifique à rendre inutile le pouvoir d’État.
Ainsi cet épisode est arrivé à sa fin, nous vous remercions de nous avoir écouté, en espérant que ce podcast vous ait appris de nouvelles manières de nous occuper de ce qui nous est propre, de notre autonomie, de la gestion des communs et de l’actualité de ce que nous pouvons appeler aujourd’hui la démocratie directe, l’autogestion et le municipalisme. Nous vous invitons à écouter les autres podcasts de la série pour en apprendre davantage sur les théories de Bookchin, l’implication et la participation citoyenne ainsi que sur les communs.
Critiques des expériences municipalistes actuelles
Les expériences inspirées du communalisme bookchinien sont nombreuses, et toutes très diverses. Notre étude ne représente pas un résumé exhaustif du communalisme mais nous pouvons tirer quelques conclusions des expériences analysées. Dans la majorité des cas, rares sont celles à appliquer strictement la théorie de Bookchin. En effet, si nous en reprenons les principales notions, nous pouvons constater dans quelle mesure les applications actuelles s’en éloignent :
Tout d’abord, et malgré certaines tentatives notamment en Espagne avec les indignados, la réappropriation démocratique de la politique locale passe souvent par la création d’un parti politique et la présentation de ce dernier aux élections municipales comme dans le cas français. Alors que Bookchin milite pour une réappropriation du pouvoir local par des citoyens non-professionnels, les expériences actuelles sont souvent institutionnalisées : elles ne constituent pas la création d’un contre-pouvoir en dehors des institutions existantes mais y sont bien intégrées. On peut cependant se demander si l’institutionnalisation des théories bookchiniennes n’est pas une étape nécessaire à leur affirmation et à leur légitimation auprès des différents citoyens.
De plus, et par voie de conséquence de leur institutionnalisation, ces expériences sont souvent intégrées à un système hiérarchisé, celui de l’Etat. Les communes ne disposent pas d’un pouvoir ni d’une autonomie suffisants pour être en mesure de fonctionner de manière autogérée, ou de s’extraire du système en place, et encore moins de remplacer l’Etat.
Les notions de démocratie participative et d’implication citoyenne regroupent des points communs telles que la co-construction, la coopération, ou encore la co-décision. La “participation” engage des pratiques diverses qui ne cessent de croître depuis quelques années. Néanmoins, les outils de démocratie citoyenne connaissent de nombreux freins et critiques. Parmi eux, on constate un manque de représentativité, notamment des populations issues de milieux défavorisés. Cela entraîne également un manque d’implication de la part de ces mêmes populations, souvent moins sensibilisées à ces enjeux. De manière générale, l’enjeu principal semble porter sur une nécessité de revaloriser l’engagement citoyen par des méthodes incitatives, telles qu’on les retrouve dans la commune suisse de Sion. Les outils de participation relèvent encore souvent plus de la consultation que d’une réelle implication des individus dans la vie politique.
D’autres outils qui concernent l’ensemble de la société s’affirment dans ces mutations. C’est le cas des communs, au travers d’instances, d’assemblées, de commissions d’élu.e.s, ou autour de simples mouvements de contestation. Ils s’extraient de la consultation citoyenne et renversent le rapport entre les élu.e.s et le public. Par exemple, un budget participatif n'exclut en rien le risque de compétition entre deux projets citoyens. Des acteurs “producteurs de commun” se rassemblent sous forme de partenariat de part et d’autre en Europe. Autre exemple, depuis 2017 les chantiers ouverts au public à Grenoble favorisent plutôt le faire ensemble, le laisser-faire, et faire société, en rassemblant les acteurs à partir d’une initiative du public.
Cette articulation entre pouvoir public et administrés est pertinente, car elle permet de solutionner une problématique importante avec les communs en France telle que la question du Droit. La mairie peut ainsi disposer de ses compétences et un cadre légal pour opérer des travaux sur l’espace public, en associant les citoyens à l’acteur public. Les initiatives des communs témoignent d’un renouveau démocratique, mais peinent encore à établir des actions concrètes, ou à être connues du public.
Malgré des évolutions intéressantes donc, la majorité des expériences vues précédemment s’éloignent donc de la théorie bookchinienne, et ne semblent pas mener à une transformation profonde de la société. Il existe cependant quelques expériences intéressantes de ce point de vue là, comme celles du Rojava et du Chiapas. Par exemple, l’expérience zapatiste au Chiapas prône un refus de la politique d’en haut et le développement des capacités d’autogouvernement. De fait, l’autonomie n’a de sens que si elle permet de faire croître des manières de vivres, c’est-à-dire qui sont à la fois exemptes de la dépossession étatique et de l'obéissance à la marchandise. Cette expérience se démarque donc par un refus du système existant qui a aboutit à une organisation “par le bas” des zapatistes, qui s’érigent en contre-pouvoir de l’Etat.
Le contexte de métropolisation des territoires, critiqué par le philosophe, formes de coopération intercommunale : les établissements publics de coopération intercommunale. Cependant ils se distinguent nettement du mouvement communaliste. Tout d’abord, les communes en leur sein sont loin d’être autogérées et, elles sont toujours le fait d’un système centralisé et hiérarchique. Mais on observe également souvent des conflits entre les maires d’une même aire administrative. D’autre part, on peut se demander si l’opposition aussi radicale entre des mouvements ne pourrait pas mener au repli sur soi des communes, auquel s’oppose profondément le communalisme. La gouvernance métropolitaine étant ici à remettre en question puisqu’elle n’est pas issue du suffrage universel direct. Une question se pose alors sur la réalisation à long terme des objectifs du communalisme : peut-on imaginer un jour que les communes puissent s’extraire du phénomène métropolitain? Et la commune est-elle l’échelle la plus pertinente pour permettre une coordination des acteurs sur un territoire plus large?
Lorsqu’un mouvement issu du communalisme parvient à s’imposer, comme en Espagne, il perd en légitimité comme en radicalité auprès de son électorat en cas de représentation. On peut alors se poser la question de la durée dans le temps de ces mouvements et de leur stabilisation politique. Le néo-municipalisme, qui démontre d’une divergence avec l’idée originelle du communalisme, parvient néanmoins à réinvestir certains de ces concepts dans l’espace démocratique. Ces initiatives peuvent donc tant participer à renforcer le caractère central du pouvoir et la démocratie représentative qu'à envisager de nouvelles formes d’exercice du pouvoir par le bas. Il est donc difficile de condamner toute possibilité locale. De petites initiatives institutionnalisées, telles que la création de budgets participatifs, tendent aussi à créer du commun urbain. Aussi, la réalisation de la convention citoyenne pour le climat, jusqu’à la crise des gilets jaunes par exemple, nous montrent qu’une réflexion politique revendicatrice peut rapidement voir le jour en contexte de crise. De nombreux outils émergent et permettent d’envisager une évolution de notre rapport aux ressources, aux biens et aux espaces, mais les contradictions politiques au sein des différentes démocraties constituent toujours un frein à l’affirmation du communalisme. Faut-il chercher un consensus politique ou la radicalité du mouvement est-elle nécessaire à la transformation en profondeur de la société en vue de répondre aux crises actuelles?