Selon le mot de Léon-Paul Fargue, Jean Honnorat "vivait en état de poésie" et, citant Renoir, pensait que "la bonne peinture est celle qui donne du bonheur."
Grand admirateur des aquarellistes anglais et allemands, il a recours à la fluidité de cette technique pour restituer à l'air sa subtile transparence, son essentielle pureté et cette économie qui ne retient de la forme que ce qui témoigne de l'âme des choses.
Le trait et la tâche qui saisissent l'individualité de l'objet, du sujet, c'est une écriture qui vit. Les formes qui la composent portent à l'esprit, plus que l'empreinte des choses vues, leur essence occulte et confidentielle.
La moindre étude est une vision, un regard, une interrogation, jamais une image littérale. Son souci était de saisir l'individualité de la scène, de la personnaliser en organisant les détails en masses, les masses en éléments d'équilibre, le tout unifié par la dominante de la tonalité générale, à la fois lumineuse et affective.
Pour Jean Honnorat, la nature est toujours un réceptacle de secrets et de merveilles. Au peintre de créer un monde neuf, inusité, où les choses naturelles deviennent imaginaires et mystérieuses présences.
Jean Grenier a dit : "Avec quelqu'un qui s'efface, il y a des chances pour que l'objet, d'abord anonyme, représente ce qu'il y a en lui de plus personnel. Lorsque la réalité est préférée à la subjectivité, celle-ci n'en est que plus forte."
et Jean Dupré : "Il faut se servir de la nature comme les abeilles qui se servent des fleurs."
et conclure avec Ernest Chausson : "Faire de la boue des pauvres un palais de lumière."
Pierre Honnorat
Est né à Sisteron en août 1921 et c'est à Sisteron qu'il s'est éteint en octobre 1997.
Sa découverte de la peinture, il la doit à Jean Honnorat, son père, aquarelliste délicat dont il dira : "De mon père j'ai appris l'essentiel : la vénération, la jeunesse du regard, l'au-delà du métier, les métamorphoses des signes et des taches et leur essence occulte et confidentielle."
Il étudie le dessin et la sculpture à l'Ecole des Beaux-Arts de Marseille avec ses amis Dunoyer de Segonzac, César Baldaccini et Albert Féraud et l'architecture avec Jean Auxiètre.
En 1952, il est nommé professeur à l’École des Beaux-Arts (chaire préparatoire à l’École Nationale Supérieure d'Architecture). Cette même année, il épouse Geneviève, peintre elle aussi, qui sera pour lui une merveilleuse compagne.
En 1967, il obtient une chaire pluridisciplinaire à l’École Internationale d'Art et d'Architecture de Luminy. Sociétaire de plusieurs salons, lauréat de l'Association des Arts, Lettres et Sciences de Provence, il est élu membre correspondant de l'Académie des Sciences, Lettres et Arts de Marseille en 1986.
Artiste figuratif, frôlant constamment l'abstraction, Pierre Honnorat a participé à de multiples expositions particulières ou de groupe, à Paris comme à Marseille, à de nombreux salons, et figure dans de multiples collections nationales ou particulières, en France comme à l’étranger.
Toujours prêt à explorer des voies nouvelles, à une recherche constante, exigeante, Pierre Honnorat a su percer le "sens caché" des univers qu'il a scrutés, sa vie durant, avec passion.
De cette communion intime avec la nature et les êtres sont nés de somptueux dessins au crayon ou à l'encre de Chine, harmonies d'ombre et de lumière pleines de lyrisme ; des paysages à la craie sur fond de lavis, austères et mystérieux ; des peintures à l'huile aux touches larges et vigoureuses. Mais c'est surtout avec ses monotypes, impressions à exemplaire unique, que Pierre Honnorat a affirmé sa classe et sa personnalité. Par cette technique complexe, l'artiste obtient une matière extraordinairement vivante et vibrante. Qu'il s'agisse de scènes d'intérieur à la Vuillard, de portaits ou de foules bigarrées et grouillantes, ces œuvres ont une intensité toute remarquable. La couleur est chaude, transparente, lumineuse ; la forme est libre ; l'expression tendre et incisive à la fois.
Avec sa sensibilité et sa technique incomparable, Pierre Honnorat a su créer des images qui nous touchent profondément.
Si "l'oeil écoute" selon la belle expression de Paul Claudel, sans doute nous permet-il "d'entrer en résonance" avec l'artiste, de pénétrer dans son secret. qu'importe alors les formes et les couleurs, si nous atteignons à l'essentiel : la palpitation éternelle de la vie.
Édith Robert
Présidente d'ATM - Sisteron
Pierre Honnorat passa son enfance dans le giron de la Provence.
Comme pour son père Jean, aquarelliste de grand talent dont il a tiré rigueur et sens artistique, cette terre aux nuances infinies fut le théâtre de son inspiration.
Il était capable de déchiffrer les ambiances bonhommes et épicées du port de Marseille, de transfigurer les marchés forains en autant de scènes magiques qui laissent libre cours à notre imagination.
Lorsqu'on regarde ses œuvres, les montagnes s'animent de visages rudes et graves, imperceptibles au premier regard, les arbres sont autant de notes de musique qui frémissent sous le vent de son fusain, interprète d'une nature sauvage dont il a su tirer les accords et apprivoiser les nuances.
Le geste essaime sur le papier des arabesques fulgurantes contenues dans des compositions audacieuses dignes des grands maîtres japonais.
Ses monotypes inspirés de Toulouse-Lautrec recèlent des trésors d'humour, et nous apportent la fraîcheur insolente d'un regard malicieux sur son temps.
Dans ses dessins, le jeu de la lumière est infini et les nuances suggèrent des gammes de couleur d'une variété surprenante.
Ainsi le peintre, le dessinateur, se confondent avec l'alchimiste, dans sa quête infinie de beauté qu'il recueille dans le secret de son cœur.
Jacques Honnorat
Elle a partagé pendant près d'un demi-siècle la vie de Pierre Honnorat. De sa palette aux couleurs ensoleillées s'animent des montagnes, des ports, des personnages, des fruits... pleins de chaleur et de générosité. A l'image de cette grande dame honorée du trophée des Justes en 2003 pour ses actions humanitaires.
Très tôt, elle utilise le pastel, puis la peinture a tempera. Éloignée de tout apprentissage et conventions de métier, elle invente une alchimie nouvelle, symbiose de papiers vergés et de traitements par multiples états. La richesse de la matière, les rendus de coloris éblouissants, orchestrent des compositions enveloppées d'un halo de lumière sonore et mystérieuse.
On entre dans les arts comme on entre en religion.
La maison devient le monastère, l'atelier étant la chapelle.
Je suis seule et j'aime ma vie d'ermite.
Pour ma part, il n'y a point de création sans silence, sans solitude, propice à la méditation contemplative. Les points forts des expositions étant les rencontres, les échanges, l'amitié.
Pour ma part, j'ai délaissé mes deux ateliers, mal éclairés et qui me servent de magasin pour entreposer les œuvres.
Seule, j'ai investi toute la maison, peignant de plus souvent dans la grande salle bien éclairée, ou me réfugiant, quand les enfants sont là, dans le calme d'une minuscule véranda éclairée par le haut.
J'y suis bien cachée. C'est le plus petit atelier du monde. J'ai peint cependant là de très grandes surfaces. Quand on veut, on peut et ce n'est pas le confort d'un vaste atelier qui donne le talent.
Le talent est un don de Dieu. Je peins en faisant d'abord une prière, bien consciente que je ne suis que la main. Quelqu'un d'autre me guide et aussi mon époux qui fut un maître en peinture et auquel je dois tant. Il m'a quitté voici sept ans. Il est toujours dans mon cœur, une manière de le sentir vivant à travers des échanges mystérieux.
Au delà de la mort, l'amour est éternel. Le talent, le don ne suffisent pas. Il faut beaucoup, beaucoup travailler, toujours se remettre en question. Ne pas perdre le fil conducteur.
À l'atelier, la musique qui devient silence tient un grand rôle aussi. Je ne saurai créer sans musique, qui m'aide à me concentrer et à atteindre le monde magique des formes et des couleurs.
Geneviève Honnorat
Lignes tirées du magnifique ouvrage d'Isabelle de Rouville :
"Portraits d'ateliers avec artistes en haute Provence - 2006 - 227 pages - - Éditions Le Bec en l'Air
"Plus l'imitation de la réalité est littérale, plus elle est plate, plus elle montre combien toute rivalité avec la nature est impossible". Delacroix nous le dit et ajoute : "On ne peut espérer qu'arriver à des équivalents". L'esthétique moderne naît de cette constatation. Le public admet un "à peu près". Il s'agit, en vérité, de la prise de conscience souvent pathétique par les peintres de ce conflit de base : le tableau n'a que deux dimensions ; la nature, elle, a trois dimensions.
Voici donc le peintre moderne se répétant la leçon célèbre : "Le tableau - avant d'être un cheval de bataille ou une quelconque anecdote - est essentiellement une surface plane recouverte de couleurs en un certain ordre assemblées." Accord magique de lignes et de couleurs : "Le plaisir que cause un tableau est un plaisir tout différent d'un ouvrage littéraire." Baudelaire et Delacroix (qui est décidément le père de notre esthétique) aiguillent notre sensibilité sur cet objet dont les propositions plastiques : formes, couleurs, rythmes contiennent tout le sens. Van Gogh écrit à son frère : "La couleur par elle-même exprime quelque chose."
Cette révélation, par la couleur, d'une résonance humaine, d'un drame secret, d'une joie, n'est-ce pas la marque de la création moderne ?
Résonance, venons-nous de dire, voici le mérite final du tableau, l'adresse à l'esprit, l'indéfinissable : "Ce que l'âme ajoute aux formes et aux couleurs pour aller à l'âme".
Esthétique moderne : les apparences signifiées avec plus ou moins d'exactitude et de liberté, l'union mystique (Van Gogh) avec le rythme et les lois de la nature, la transposition hors du banal, la vision intérieure et aussi le retour aux principes essentiels du langage, le respect des lois et de la pureté des moyens matériels. Gauguin "brise les chaînes de la réalité matérielle". Cézanne construit, traite "la nature par le cylindre, la sphère, le cône". Van Gogh exalte : "La couleur tout juste ou le dessin tout juste ne donneraient pas ces émotions-là".
Le divorce avec le public est consommé. Le peintre est maudit. Le don singulier de ces révolutionnaires qui composent, épurent, haussent le ton, harmonisent, transfigurent, engage l'esthétique moderne vers des conséquences extrêmes : formes aplaties des nabis, ou étalées des cubistes, qui proclament : "Dieu est mathématicien", valeur incantatoire de la couleur qui aboutit au fauvisme, valeur intrinsèque des signes plastiques et son aboutissement à l'abandon du sujet, au tableau-objet et à l'art abstrait.
Certes, les déformations excitantes, que le public prend habituellement pour une gaucherie archaïque, ne sont pas indifférentes à la sensibilité des peintres contemporains. Leur intensité s'accorde à notre siècle troublé.
Mais là n'est pas le nœud des deux esthétiques - la romane et la moderne. Le peintre roman n'imite pas la nature : voici l'analogie. De plus, il respecte l'essence même de la peinture : il ne trouve pas la surface plane - cette idée fixe contemporaine !
Enfin, il accorde aux couleurs - véhicule et écriture - les vertus magiques, aux lignes (le tympan sculpté est organisé selon le régime sévère de la géométrie) les vertus spirituelles les plus profondes. Art inventif, objet de beauté où le métier et "l'au-delà" du métier, le savoir et l'intuition nous imposent une vision du monde qui est la plus efficace évocation du surnaturel.
Les vierges aux fonds d'or, la fresque, témoignent éloquemment de cette grande tradition médiévale : voyons le tact avec lequel le peintre suggère le volume du visage de la Vierge. Robe, tapisserie, coussins cessent de vivre dans notre monde et se mettent à signifier...
L'imitation. Elle est à côté, dans les retables flamands - synthèse des dons les plus contraires : A côté du goût de la chose spirituelle s'est glissé celui de la chose sensible.
Puisse le public percevoir l'intention, chercher le style, goûter à l'exquis. Avertissons l’œil inerte ou faussé qui voit littéralement le sujet ou les objets. Aidons le public en lui conseillant de s'éloigner du tableau pour en saisir mieux l'ordonnance.
Prenons en exemple le retable de Peson (qui est une œuvre de transition). La souffrance et le vertige se lisent dans les rapports de surfaces claires et sombres, ainsi que dans la brisure des lignes. Une ordonnance conserve au drame son unité, écarte l'abandon passif à l'émotion, supprime les dualités dangereuses, sauve l'essentiel. Un rythme de cercles concentriques et d'horizontales suffit à cela. Les dix personnages, leurs visages torturés, leurs corps basculés, leurs gesticulations, leur émoi étalé jusqu'au ciel, intensifient un seul drame, un seul tableau qui demeure simple. Approchons-nous maintenant : la valeur de la matière, la beauté de la facture en certaines parties (les pieds du Christ par exemple) augmentent chacune à leur manière notre pouvoir de souffrir et d'admirer.
Ces œuvres avaient une destination précise : cathédrales, chapelles, couvents. Par un effort d'imagination, replaçons-les dans un tel cadre : leurs cris et leurs chants prennent alors un accent singulier.
N'oublions pas non plus que cinq siècles, et parfois de mauvais traitements, ont altéré leurs couleurs originelles. Imaginons leur éclat primitif. La séduction de la patine fait, de nos jours, les maniaques du décoloré !
Invitons le public à un effort de mémoire visuelle : "Ici un accord de noir-orangé". Le souvenir d'une émotion s'appuie sur une précision retenue.
Le souvenir d'une émotion ! Voilà ce qu'il faut pouvoir garder de la contemplation d'un tableau. Encore faut-il apprendre à voir, à entrer en résonance avec l'artiste, à pénétrer dans son secret. Le sujet et l'objet sont des seuils qu'il faut savoir franchir.
A celui pour qui cette démarche est possible, il n'est plus de forme d'art authentique qui reste définitivement hermétique.
Pierre Honnorat