Cet oeuvre réunit des lettres écrites par ou à ma grande tante. À la lecture de ses lettres, je n'ai pu m’empêcher de vibrer. Nostalgiques du temps où nous écrivions encore des lettres : LISEZ-LES !


LETTRES


From : André | To : Francine | Le 20 – 10 – 62


Criant d'amour dans le labyrinthe désert des sagesses de ce monde, crois-moi Francine, tu m'as fait retrouver ce courage et cette clairvoyance de l'essentiel que j'avais lorsque tu avais 14 ans et qui m'avait rendu si sensible à la présence spirituelle. 

Je commençais à m'enliser. Ta vérité m'a déchiré mais réveillé. Ta vérité, toutefois, avait la démesure exaspérée d'une passion prisonnière de son abstraction, cherchant désespérément à s'incarner, à trouver une issue qui lui ouvre la possession de la réalité. L'intensité du courage et du déchirement de ta rupture avec l'asservissement familial ne pouvant d’ailleurs qu'aggraver ce moment de crise. 

Oh combien la terre des Hommes et des Femmes est belle, Francine, charnelle et chaleureuse. Dieu ne veut pas la mort ou a fuite mais l'amour et l'incarnation. Il a tout fixé sauf l'accueil que l'on fait à sa création. Et sa création est suffisamment riche pour étancher toutes les soifs et satisfaire toutes les faims. Encore ne faut-il rien privilégier, ne rien hypostasier, ne rien défier - surtout pas l'amour que l'on a pour lui .Toi-même me parlait du rire et de l'humour de Dieu - . La croix, comme tout, n'est qu'une étape et non une fin. Elle n'est qu'un moment de la vie du Christ. N'oublies pas la résurrection et l'assomption. 

Francine, je voudrais tant que tu prennes ce monde à bras le corps et que tu y trouves ta force. Je t'y aiderais dans la mesure des moyens qui me sont accordés.

Pense-tu vraiment que les pâles univers conventuels soient aimés de Dieu ?

Crois-moi Francine, ta Rencontre est la plus importante de toutes celles que j'ai faites et jamais je n'ai été plus fraternellement près d'une femme. 


                                                                    A bientôt, 

                                                         André


 

From : André | To : Francine | Paris | Le 10 – 12 – 62

Francine, 

 

J'ai lu avec sympathie toutes tes lettres et je te remercie de ne pas avoir laissé la St André.

 Je comprends parfaitement tes inquiétudes et ta passion. En dépit de l'incessant vocabulaire théologique, si souvent spécieux. En dépit de l'exaspération passionnelle, douloureuse, presque idolâtre de l'AMOUR, devenu OBJET-FIN, au lieu de rester un principe de RÉALITÉ, moyen d'appréhender, de connaître, d'admettre ce qui est autre que lui ; centre d'équilibre.

 

Quitte à te décevoir, j'aime la force (pas la violence), l'activité (pas l'agitation), l'amitié, le travail, toutes les saveurs de la TERRE – la vie incarnée. Et, pour moi, c'est vraiment honorer ce que tu appelles Dieu que d'aimer sa Création.

 Je suis convaincu que tu as la force de te prendre en charge – d'accepter le « cahier des charges » de l'existence -, d’échapper à cette complaisance à l'irresponsabilité pour laquelle « Dieu » te sert d'alibi et de confort déchiré.

 

Francine, essaies de faire l'expérience de jeter par-dessus bord, pour un temps, tous ces ouvrages qui t'emprisonnent dans un labyrinthe de miroirs irréels et passionnels, d'un univers aberrant qui n'a d'autre substance que l'AMOUR. L'AMOUR n'est pas la RÉALITÉ. C'est simplement une voie – et a meilleure sans doute – pour la connaître.

 Excuses-moi, Francine, de t'écrire si brièvement. J’espère – en ta présence – avoir une conversation plus efficace avec toi. A bientôt.

 

         

                                                                                                        André 




From : André | To : Francine | Paris | Le 17 – 12 – 62


Ma chère Francine,


Je crois avoir été bien dur avec toi, dans ma lettre du 10 déc. Pardonnes-moi. Mais c'est parce que je te voudrais solide, sûre de toi, capable de devenir RÉELEMENT ce que tu es. (Qui aime bien châtie bien, dit-on). Sans doute pourrais-je t'y aider. Il faut que tu t'installes à Paris et que tu tentes d'y vivre.

Je crains énormément qu'à l'occasion des fêtes de Noël, de leur chaleur, un contact avec Andeville, lieu de ton enlisement avec ta famille, piège d'amour - égoïste et possessif -, tu ne subisses les pouvoirs de l'habitude et de la facilité, du renoncement.

Il ne faut pas, Francine. Saches vouloir. Saches exiger. Saches imposer. Tu n'ES pas à Andeville. Tu n'ES pas à l'ombre de ta famille. Il faut que je te voie. 

 

 

                                                                                           André


From : Pere Dominic | To : Francine | Roma | Le 26 – 06 – 65


26/06/1965

Mademoiselle Francine Leconte

7 rue Gastion Cauté

Paris 18ème

Francia

                                                                                                                   Rome 26/06/1965

 

My dear Miss Francine Lecomte,

 Here is Pere Dominic from India, whome you and your mother met in the ast day in Rome, sending *grestings* to you. How are you dear friend? I am glad to inform you that tomorrow I will be starting for Paris for 2 months to study french. My address:

 

         P. Dominic DSOUZA

         Couvent des Capucins

         26 rue Boissonade.

         Paris XIV

Please write & send me your phone number.

God bless you..

                                                                                                      P. Dominic



CARNET




Les carnets de ma grande tante Francine... Plein d'amour pour la vie, plein de haine contre la haine. Le tout guidé par la religion. Une militante qui s'est finalement immolé devant une ambassade tant l'Homme l'avait déçu. Lisez son histoire...



Dimanche 3 Novembre 1956


La Hongrie vient d'être écrasée par les russes. Les appels vains des Hongrois se sont succédé. Va-t-on rester impuissant à contempler cette injustice ou bien va-t-on se contenter de leur envoyer des paroles de condoléances?

Je voudrais pouvoir leur envoyer de l'argent, des munitions. Mais vie en ce moment vaut si peu et l'existence en ce monde apparaît si peu digne d'être vécu au milieu de tant d'injustices. Je donnerais bien mon sang et celui de ceux que j'aime pour sauver ce pays martyr. Si je pouvais partir là-bas... Je crois que j'aimerais mourir ainsi.

Mon Dieu, je vous supplie d'aider ce peuple. Vous pouvez tout. Un geste de votre main suffit pour changer le visage des événements. Ne laissez pas se commettre une pareille injustice. Prenez le parti du faible et de l'opprimé. Ayez pitié de tous les enfants qui combattent pour la liberté. Ne permettez pas qu'ils continuent à être malheureux et persécutés.

Mon Dieu, punissez les dirigeants du Kremlin. Faites que par toute la terre, l'indignation éclate. Faites que les parties communistes tombent en miettes dans les pays jusque-là sympathisants. Faites enfin qu'une révolution éclate en Russie.

Mon Dieu, sauvez la Hongrie même au prix de nos vies, sauvez la Hongrie...

Mais puisque tout vous est possible, évitons nous aussi les horreurs d'une guerre mondiale. Mais, Mon Dieu, sauvez la Hongrie et les chrétiens là-bas qui se battent.

Que votre malédiction aille sur le camp de l'injustice et que votre force protège l'innocent.

Mon Dieu, faites aussi (en sorte) que tout ce passe bien pour nous et votre peuple en Égypte.

Mon Dieu, je remets le sort du monde entre vos mains. Mon Dieu, je vous aime et j'ai confiance en vous et j'ai le ferme espoir que vous écouterez ma prière parque ce que vous êtes bon et que vous aimez ainsi que tous mes frères qui vous le font aussi. J'appelle tous les saints du paradis à la rescousse. Je demande tout spécialement à la St Vierge de prier  pour ses enfants de Hongrie et je lui demande d’éclairer les communistes du monde entier  * ??.

Cœur sacré de Jésus, ayez pitié de nous. (ter ?)


Carnet rouge


Avant toute chose, avant de lire les carnets personnels de ma grand-tante, il faut savoir qui elle est réellement. Quelles sont les différences entre cette Francine Lecomte, un symbole créé de toute pièce par ceux qui entretiennent la flamme de son mythe : 

devenue un idole communiste et militante au japon, égérie d'une chanson portant son nom : Noriko Shintani, icône de la lutte contre la guerre du Vietnam etc ; et Francine Leconte, la vrai Francine, très loin de l'image qu'on lui donne : adepte de la religion et fervente ennemie des dictats communistes et des leurs idéologies. 

L'unique chose qui fait de Francine Leco(m)nte une seule et même personne, c'est sa haine contre la haine, la guerre et le ressentiment et son amour si fort pour la vie qui, paradoxalement, l'a poussée à sacrifier la sienne. Qu'est ce qui a déclenché son immolation devant une ambassade ? Nous allons tenter d'y répondre. 

Pour ce faire, nous allons donc commencer par un échange de mail entre moi et Serge Cassini, un professeur de langue vivant au Japon, qui vous donnera quelques explications sur son histoire. 



CORRESPONDANCE




Mail 1 | FROM : Serge Cassini | TO : Etienne Leconte | le 26 juin 2015


Bonjour Etienne, 

 

Tu fais vraiment partie de la famille de Francine Lecomte ?
Si c'est vrai, c'est incroyable ! :)

 Serge Cassini



Mail 2 |FROM : Etienne Leconte | TO : Serge Cassini | le 26 juin 2015


Serge, 

 

Oui, cette femme est ma grande tante et j'ai appris son histoire en tombant sur un acte de décès. De ce que je sais, elle se serait immolé devant une ambassade afin de revendiquer quelque chose. Mon père en sait vraiment plus sur elle et a en sa possession des écrits personnels de Francine que j'ai eu l'occasion de lire. Si lui et son frère ne voient aucun inconvénient à ce que je vous les scan et que ceux-ci vous intéresse, je le ferai sans problème :) Et comment avez vous entendu parler d'elle ? Mon père a appris cette histoire au japon, par hasard.

 

A bientôt.

 Etienne Leconte



Mail 3 | FROM : Serge Cassini | TO : Etienne Leconte | le 26 juin 2015



Merci pour ton mél, Etienne,


J'habite au Japon depuis une dizaine d'années. Il y a de cela cinq ans peut-être ma femme (japonaise) achète un DVD dont le livret contient une chronologie de l'année 1969 et elle me dit : tiens, je ne savais pas qu'une Française s'était immolée à Paris cette année-là. Je lui dis : ce n'est pas possible. Elle me dit : c'est écrit, là, ça ne peut être que vrai. Moi, piqué, je lui rétorque 1) il y a bien eu un étudiant tchèque en 1968... 2) (pédant) si je ne suis pas au courant c'est que ça n'a pas existé ! Je l'aurais appris en cours d'Histoire, etc. Ma femme : mine dubitative...


Le lendemain, je googlise. Je tombe sur la chanson. La chanson sur Francine. Un tube de l'année 69 au Japon. Un hommage au sacrifice pour la cause pacifiste. Pendant les années 60 au Japon, les affrontements entre gauchistes/communistes et autorité avaient entraîné la mort d'une étudiante (la rumeur dit qu'elle aurait été étranglée par un policier en civil). Je crois que la chanson est sortie le jour anniversaire de sa mort. C'est une chanson-symbole pour une génération engagée :


Noriko Shintani

1 - https://www.youtube.com/watch?v=Mf3ui8-d3_E 

2 - https://www.youtube.com/watch?v=2dah_5_6gPs

 *** traduction approximative (à partir du japonais)

L'histoire de Francine 

c'est trop bête

l'histoire de Francine 

c'est trop triste

dimanche 30 mars

après avoir brûlée dans le matin de Paris

Francine

pour le dire franchement

elle n'est pas sage 

pour le dire franchement

c'est trop triste

                *** en « français » (mais si tu écoutes la chanson, on dirait que ce n’est pas tout)


Francine ne nous revient plus.

Pauvre carrière l'enfant perdu.

Francine s'est abandonnée

À la couleur de fraternité

Au petit matin du 30 mars.

 

C'est dimanche.

 

Une vie s'enflamme pour son éternité

À Paris, Francine

dans un monde de solitude

les mots laissés

dans un monde de solitude

murmurent pour toujours

*** traduction approximative (à partir du japonais)

L'histoire de Francine                

c'est trop bête

l'histoire de Francine

c'est trop triste

 --- 


Je remarque qu'il n'y a des informations que sur le Net japonais... Je me demande alors si ce n'est pas une « légende » fabriquée. L'article « 1969 » de Wikipédia me semble mélanger chanson et faits... Sur le Net japonais tout le monde en parle comme d'un fait, souvent associé à l'image d'une manchette de journal, sans réference (mais que tout le monde dit être le journal Asahi) qui dit que Francine se serait immolée pour protester contre la guerre du Biafra et la guerre du Vietnam (le monologue de la chanson semble aussi évoquer cela).

Mais je continue à me poser des questions : pourquoi ce fait n'apparaît pas alors dans la liste des immolations politiques sur Wikipédia ? Pourquoi les « historiens » n'ont rien relevé ? 

Je raconte cela à des Japonais qui me disent : ce doit être à cause de la CIA, on a voulu étouffer l'affaire. 


Bon.

Il y a un an, un homme s'immole devant la gare de Shinjuku pour protester contre la politique du gouvernement. Les médias n'en parle pas mais les netizens de « gauche » japonais rendent hommage à ce salaryman en évoquant la chanson et l'histoire de Francine... 

Je décide d'en discuter avec les rédacteurs de l'article « 1969 » de Wikipédia. Que ne me suis-je fait rembrouer ! On m'explique que c'est un fait historique et que la discussion est close. Je dis : je ne suis pas satisfait de vos preuves, ça ne colle pas. On me fait comprendre que j'importune et que je devrais étudier encore le japonais. J'insiste, j'insiste. Je veux du concret. Je me dis que je devrais aller aux archives du journal Asahi, mais qu'au fond ça ne changerait rien en terme de preuve.

Sur le Net encore j'« entends parler » d'un Japonais qui serait allé à Paris pour retrouver la famille de Francine ! On dit qu'il est revenu bredouille, penaud, sceptique. Il voulait retrouver des traces de son idole... 

J'insiste tellement qu'un superviseur de Wikipedia m'envoie un extrait d'archive d'un journal local américain de l'époque en me disant : voilà tu l'as, ta preuve, maintenant tu nous laisses tranquille. 

Je me dis OK. Qu'est-ce qu'il y a dans cette article ? On parle d'une femme dans la trentaine d'originaire des DOM qui s'est immolée « pas loin » de l'ambassade du Nigeria avec un papier dans la main, une coupure sur la guerre du Biafra. L'article précise que la famille a déclaré qu'elle était suivie psychologiquement... 

De mon côté je continue à chercher en ligne et je trouve une note, dans un journal Nigerian, où les mêmes éléments apparaissent.  

J'ai donc, croyé-je, mes réponses : consciemment ou pas, les Japonais ont nié les détails biographiques de Francine et en ont fait un symbole anti-guerre du Vietnam alors qu'il n'y avait pas de rapport avec le Vietnam. Le zèle des journalistes du journal Asahi ?

Je me la représente alors isolée, troublée, n'appartenant à aucun « mouvement », seulement (en raison de ses origines) indignée par la guerre au Biafra. Son acte a dû être non spectaculaire. Un fait divers de quartier. Le correspondant américain interviewe sa famille au moment où la sirène de l'ambulance résonne dans les rues de Paris. Je me dis qu'il faudrait avoir accès aux archives du Parisien du lendemain des faits pour en avoir le coeur net, mais à quoi bon... 

Et puis je repense au salaryman qui s'est immolé à Shinjuku. Personne n'a voulu y faire attention. On a dit tout de suite qu'il était « malade ». Autre époque, même discours ?

 

 

 

Je décide de faire la paix avec les gardiens du tombeau imaginaire (Wikipedia japonais). Je leur dis, en mauvais japonais, qu'après tout, il faut des symboles fort pour entretenir des idées fortes. Et surtout, si Francine avait pu choisir d'être associée ou non à ce « mensonge » japonais, cette légère « fabrication » de l'histoire, sans doute aurait-elle accepté avec plaisir. 

Et puis, finalement, l'immortalité (même locale) est un peu falsifiée par les esprits de ceux qui l'entretiennent.

 

Serge

 

P.S.: Merci pour la proposition. C'est avec plaisir que je lirais des documents la concernant ! :)

Je t’ai mis en fichier joint les captures d’écran que j’ai gardés.

À nous deux, on pourrait presque écrire une biographie, LOL !

 

À bientôt j'espère !



Mail 4 |FROM : Etienne Leconte | TO : Serge Cassini | le 28 juin 2015


Salut Serge, 

Ce que vous me dites là souligne l'idée que je me fait de ce fait divers.

Quand j'ai appris l'existence de cette grande tante, j'ai aussitôt chercher des informations sur internet, et le résultat : quasiment aucune information n'y figure. Seul une chanson, Noriko Shintani ou des articles japonais mal traduits, avec un "m" à Leco"n"te. Je trouvais dommage de trouver plus d'information chez moi que sur le net, et pour moi, son histoire n'est pas assez et mal raconté. Au fil de mes recherches, j'ai retrouvé plusieurs fois ton nom lié à des articles sur elle, et je me suis demandé pourquoi, moi, qui fait partie de la famille et qui ai accès à toute les informations manquantes à son histoire, je ne le donnerai pas à quelqu'un qui en à besoin depuis X années?

 Pour faire simple, ma grande tante était instable sur le plan psychologique et ne supportait pas de vivre dans un monde si horrible, d'où son acte qui est sans doute lié aux multiples révoltes qui ont suivis mai 68.

 Il ne reste que deux personnes de ma famille du côté de Francine, ses neveux, mon père: Frédéric Leconte et mon oncle: Jean-Noël Leconte. Ils sont les fils respectifs du frère de Francine, Ariel Leconte. Je n'ai pas jusqu'à aujourd'hui eu réellement l'occasion de discuter avec eux de leur tante, mais tout ce que je voulais savoir, résidait dans les trois carnets de Francine que mes parents ont conservé, je ne les ai pas lues entièrement mais ceux-ci contiennent les idéaux, la façon de vivre, les événements qui se sont passé dans sa vie et qui ont pu la pousser à commettre cet acte. En effet, les journaux intimes révèlent toutes les informations nécessaire à comprendre une personne. Il y à de plus, d’innombrables photographies de son enfance, adolescence etc. qui peuvent illustrer sa vie, ainsi que des lettres personnelles à son amant : André ?****? . 

J'ai parlé de notre échange à mes parents et ils n'ont pas l'air de vouloir garder tout ceci secret au sein de notre famille, bien au contraire. Ils souhaiteront tout de même en savoir plus sur vous, sur le lien que vous entretenez avec l'histoire de Francine (vous m'avez personnellement convaincu) et sur vos intentions par rapport à tout cela. 

J'espère de tout cœur pouvoir combler le vide d'information auquel vous êtes confronté depuis longtemps (?) et pouvoir faire connaître et mieux documenter internet, etc. sur cette histoire. Je fais le nécessaire de mon côté et j'espère pouvoir vous transmettre tout ceci au plus vite. 

Si vous souhaitez en savoir plus sur moi, j'ai 20 ans et je sors d'un DUT (2 ans) Métiers du Multimédia et de l'Internet, l'année prochaine, je me réoriente de licence de physique à Toulouse. J'habite en région parisienne, en Seine et Marne près de Meaux. Je suis par ailleurs sensiblement intéressé par la culture japonaise et j'ai eu l'occasion d'apprendre cette langue pendant 2 ans durant mon DUT.  

A bientôt  


Mail 5 | FROM : Serge Cassini | TO : Etienne Leconte | le 29 juin 2015


Etienne,

 

 

J'ai 42 ans. Je vis au Tokyo depuis 12 ans maintenant. Je suis marié et j'ai une fille de 8 ans. Je suis enseignant de FLE. Licence Sciences du Langage + FLE à Montpellier. Je suis né à Cannes. J'ai vécu sur la Côte d'Azur et 3 ans à Paris. Comme tu l'auras remarqué en fouillant le Net, j'aime aussi à écrire des trics illisibles à mes heures perdues (on a le passe-temps que l'on peut).
Je t'avoue que les carnets en ta possession et la possibilité de mieux connaître sa famille ont relancé ma curiosité. Je m'étais fait une idée du déroulement des faits et la création (historique) de la légende, de la chanson, et j'avais mis « au tiroir » le dossier Francine.


a) Pourquoi penses-tu qu'il soit nécessaire que son histoire soit mieux « racontée » ? 


b) Il y a donc Francine Leconte et Francine Lecomte. La réalité et la légende. Est-ce que les deux doivent/peuvent se rejoindre ?


c) Est-ce que Francine de son vivant a eu l'occasion de faire part d'une volonté de rendre public ses carnets ou une partie de ses carnets ?


d) Sous quelle forme imagines-tu présenter, s'il y a lieu, son histoire ? Site (+ articles Wikipédia) ? E-book auto-édité ? Résumé ou mise en ligne des documents ? Mise en perspective de l'époque ?


Serge



********* Etienne **********

Je vais personnellement, dans un soucis de clarté, répondre ici aux question de Serge. En effet, ma négligence a fait que je ne lui ai jamais répondu. 

a) Pourquoi penses-tu qu'il soit nécessaire que son histoire soit mieux « racontée » ? 

Tout d'abord, il s'agit d'une motivation égoïste, cela m'occupe, m'apporte une certaine excitation.

Ensuite, certains, comme toi serge, ont été piqué de curiosité et désire en savoir plus. 

Pour rependre la vérité et détruire la fiction. Bien que les deux puisse coexister. 

Surtout, je le fais pour le japon et ses habitants qui rêve d'un jour voir leur idole percé à jour depuis 1969


b) Il y a donc Francine Leconte et Francine Lecomte. La réalité et la légende. Est-ce que les deux doivent/peuvent se rejoindre ?

Tout esprit avisé comprendra aisément que c'est autour de cette dualité que va se construire tout ce texte/livre. 


c) Est-ce que Francine de son vivant a eu l'occasion de faire part d'une volonté de rendre public ses carnets ou une partie de ses carnets ?

Jamais, en tout cas je ne l'ai vu stipulé nul part. Avec tout le respect que je lui doit, je les publie sans son autorisation. Une sélection est tout de même effectuée, écartant tout ce qui se voudrait trop personnel. Il s'agit d'une violation, un manque de respect, me direz-vous ? Se donner la mort n'est il pas le pire manque de respect que l'on puisse faire à la vie, à Dieu... "Le respect ne se demande pas, le respect se prend" Vald. 


d) Sous quelle forme imagines-tu présenter, s'il y a lieu, son histoire ? Site (+ articles Wikipédia) ? E-book auto-édité ? Résumé ou mise en ligne des documents ? Mise en perspective de l'époque ?

La forme sous laquelle vous la lisez actuellement. Plus tard un livre éventuellement traduit en japonais.


Mail 6 |FROM : Etienne Leconte | TO : Serge Cassini | le 14 avril 2016


Bonjour serge,

mille fois désolé pour tout ce temps où je ne t'ai pas répondu. Nous allons pouvoir reprendre notre conversation et j'ai enfin obtenu l'accord de mon père pour te partager cette histoire. Voici la première page du carnet de Francine, je continue de dactylographier le reste. Cela t'aidera a bien cerner le personnage. Si tu as des questions n'hésite pas j'y répondrai. 

 

Voici la première page :


 Dimanche 3 novembre 1956  

 

La Hongrie vient d'être écrasée par les russes. Les appels vains des Hongrois se sont succédé. Va-t-on rester impuissant à contempler cette
injustice ou bien va-t-on se contenter de leur envoyer des paroles de condoléances? [...]

 

Etienne 



Mail 7 | FROM : Serge Cassini | TO : Etienne Leconte | le 15 avril 2016


Salut Étienne, 


Content d'avoir de tes nouvelles ! Merci pour tous tes efforts de transcription, c'est du travail !
Ces 10 premiers paragraphes sont en soi très intéressants, oui !
Il est intéressant d'y lire une Prière, une Supplique à Dieu anti-communiste d'entrée de jeu...
Au Japon, La chanson sur Francine est principalement une chanson d'« extrême gauche » (la pochette du disque est rouge ; gauche il est vrai non-alignée au stalinisme, plutôt trostkiste) et elle fait, à l'époque, subtilement référence à des « luttes » passées (et un peu encore présentes) : la chanson est sortie le 15 juin 1969, une date symbolique car le 15 juin 1960, une étudiante, Michiko Kanba, mourait (écrasée, étranglée par des sbires d'extrême-droite, on ne sait) (2) au moment des manifestations monstres et des grèves générales organisées pour empêcher le nouveau traité de sécurité entre le Japon et les USA d'être ratifier par le Sénat.

 Tout cela pour dire, qu'une « Francine » martyre, à l'époque de la chanson, ne pouvait être perçue que comme communarde, révolutionnaire anti-impérialiste (japonais et américains), étudiante sartrienne, etc. Je m'avance un peu en théorie, mais je crois que si une frange de la gauche de l'époque (il faudrait creuser les connections producteur/parolier de la chanson et milieu politique de l'époque) n'avait pas à l'esprit la mort de Kanba, elle n'aurait peut-être pas pu érigé ce « symbole » musical et politique qui est ancré encore dans certains esprits japonais et qui est ranimé de temps à autre.

Puisque tu m'as gentiment autorisé à poser des questions :

 

a) Je suppose que cette première page doit être datée de novembre 1956... à moins qu'il n'y ait pas d'indication proprement dite ?

 

b) De quel type de cahier s'agit-il ? (écolier, relié, ...)

 

c) l'écriture manuscrite est plutôt lisible ou illisible ?

 

d) A l'époque de la rédaction, quel âge avait-elle ?

 

e) Sais-tu si le choix de commencer un carnet/journal aurait éte motivé par autre chose que les évènements en Hongrie ?


Merci encore à toi d'avoir engagé cette « conversation »,

A bientôt !

 

Serge

 

 

*******************************************************
(1) http://www.cdandlp.com/en/shintani-noriko/francine/3-inch-cd/r117279330/

 

(2) http://ocw.mit.edu/ans7870/21f/21f.027/tokyo_1960/anp2_essay05.html      http://congresasie2015.sciencesconf.org/63497/document



Mail 8 |FROM : Etienne Leconte | TO : Serge Cassini | le 15 avril 2016


Salut Serge :)

je vais tenter de répondre à tes questions le mieux possible. Toutes auront leurs réponses un jour où l'autre.

a) Je suppose que cette première page doit être datée de novembre 1956... à moins qu'il n'y ait pas d'indication proprement dite ?

Cette première page est datée du dimanche 3 novembre 1956 comme tu t'en doutais. Dimanche : peut être faisait ça telle une prière écrite ???

b) De quel type de cahier s'agit-il ? (écolier, relié, ...)

Il s'agit en effet de 3 cahiers d'écolier à carreaux. Celui-ci est rouge.

c) l'écriture manuscrite est plutôt lisible ou illisible ?

L'écriture est très lisible mis à part quelques mots par ci par là ( seulement 2 dans ces 10 premiers paragraphes)

d) A l'époque de la rédaction, quel âge avait-elle ?

Pour son âge, je ne sais pas. Je demanderais sa date de naissance à mon père pour savoir et je te la transmettrai.

e) Sais-tu si le choix de commencer un carnet/journal aurait été motivé par autre chose que les événements en Hongrie ?


Alors, je ne sais pas si c'est le premier journal qu'elle ai écrit. Je te le dirais très prochainement en comparant les dates présentes sur les trois carnet que j'ai en ma possession, je pourrais savoir si c'est lui qu'elle a écrit en premier ou un autre. Cependant, il faudrait, pour comprendre ces motivation d'écrivaine, qu'elle les ai écrite, car il est toujours possible de spéculer mais comment obtenir la vérité impartiale ?


 

A plus tard, 

Etienne 



Mail 9 | FROM : Serge Cassini | TO : Etienne Leconte | le 16 avril 2016


Salut Étienne,


Merci pour tes éclaircissements.

 
16 ans

 
Si l'on se réfère à l'encart paru dans le journal Asahi de 1969, Francine avait alors 30 ans (à vérifier).C'est-à-dire que ce carnet est celui de ses 16 ans...

 
Dimanche


Premier jour des carnets (à vérifier), dimanche. 30 mars 1969, jour de son décès, dimanche. Le jour du Seigneur, le jour où elle s'en sentait le plus proche, peut-être, jour idéal pour sublimer son idéal chrétien dans un acte sacrificiel...

La blessure d'une communauté religieuse


Si F. a une forte sensibilité aux malheurs du monde, cette sensibilité passe avant tout par sa foi, me semble-t-il. Il est intéressant de constater que, mutatis mutandis, sa « prière » (son invocation désespérée, son rêve de martyr, son exigence de justice) pourrait être le discours d'une jeune musulmane française qui, après avoir visionné avec effroi les images de ses « frères » en Palestine ou en Syrie, clamerait sa vengeance sur Twitter en majuscules...


Idéalisme adolescent


Au fond c'est une page de journal qui oscille entre prière et malédiction : un acte magique. – Je me sacrifie dans la prière pour que Dieu (et la St Vierge) sauvent les chrétiens hongrois et châtient les communistes (ces impies qui doivent être ramenés à la « raison »). Violence de la prière propre sans doute plus à l'idéalisme adolescent qu'à un fanatisme. En son for intérieur, dans des carnets, dans un poème, l'anathème revêt les puretés d'une remise en ordre, d'un effacement catastrophique des injustices. Il faudra alors, quinze ans plus tard, une dépression (?) pour se dissoudre dans le passage à l'acte...

 

Questions :


a) Son milieu familiale était-il particulièrement croyant ?

 

b) Qu'est-ce que tu déduis du contenu des 4 lettres que tu as mis sur Scribay ?


Serge


Mail 10 | From : Serge Cassini | To : Etienne Leconte | 5 mai 2016


Salut Étienne,


En attendant tes commentaires sur les lettres que tu as mises en ligne, je te fais part des questionnements un peu vains qui me sont venus en revoyant les 3 brèves de presse qui nous sont parvenus.


Hypothèse Kléber

Si on croise West Africa et Des Moines Register, on se retrouve à l'intersection de la ligne « avenue Kléber » et « 270 mètres de l'Arc de Triomphe », ce qui peu ou prou nous situe au niveau de la station Kléber. Géographiquement parlant, l'ambassade du Nigéria se retrouve alors entre 10 et 15 minutes à pied de là. L'hypothèse de la protestation contre la guerre au Biafra viendrait donc d'abord et principalement des coupures de presse sur le Biafra qu'elle avait sur elle (dans les trois brèves ; mais quid de leur combustion ?) et des commentaires de la famille (les journalistes semblent avoir eu aisément accès au témoignage de la famille, non ?). Dans Asahi il est indiqué « 200 mètres du lieu de la conférence de Paris » ; si F s'est suicidée aux alentours de la station Kléber, on est plutôt à 1000 mètres du Palais Rose. La non-concordance serait dû, il est vrai, à une certaine complaisance du journal japonais à vouloir absolument regarder du côté du Vietnam.

Serge Cassini 


Mail 11 | From : Etienne Leconte | To : Serge Cassini | 6 mai 2016


 

Salut Serge,

Je reviens seulement de vacances, je vais me remettre sous peu à dactylographier le reste des carnets. Tout d'abord, je vais répondre aux questions que tu m'avais posé la dernière fois.

a) Son milieu familial était-il particulièrement croyant ?

Particulièrement ? Oui ! De ce que je sais, tous ont été baptisés etc. et ont suivi des initiations au catéchisme, jeunes. Je suis étrangement surpris du fait que Francine, qui depuis l'adolescence jusqu'à ses 22-23 ans (cf. lettre de André, 17 - 12 - 62) ne portait pas particulièrement sa famille dans son cœur (cf. extrait suivant)

"Je crains énormément qu'à l'occasion des fêtes de Noël, de leur chaleur, un contact avec Andeville, lieu de ton enlisement avec ta famille, piège d'amour - égoïste et possessif -, tu ne subisses les pouvoirs de l'habitude et de la facilité, du renoncement.

Il ne faut pas, Francine. Saches vouloir. Saches exiger. Saches imposer. Tu n'ES pas à Andeville. Tu n'ES pas à l'ombre de ta famille. Il faut que je te voie."

ait pourtant dédié corps et âme à la religion. Religion imposée par ses parents depuis sa plus tendre enfance. Ma réaction aurait été l'extrême inverse : Rebelle et ne portant pas mes parents dans mon cœur, j'aurait rejeté en bloc tout ce qu'il auraient essayé de me transmettre, encore plus ce qu'il auraient tenté de m'imposer, surtout la religion. Peut être s'agit-il ici de mon caractère ? Peut-être que Francine était plutôt de nature influençable et fragile, se laissant porter par ce qu'on lui impose et se réfugiant dans la religion comme on pourrait se réfugier dans la lecture ou les jeux vidéos pour les adolescents d'aujourd'hui.


 A titre personnel, quand je lis cette première page du carnet de Francine, j'y vois une adolescente plutôt mature pour son âge mais tout de même juvénile. J'entends par là qu'elle se rebelle contre le monde entier, les injustices, la guerre et rêve d'une paix globale, rêve utopique typique de la quasi-totalité des adolescents mûrs et révoltés. La différence entre Francine et ses derniers, est que ceux-ci finissent tout naturellement par calmer leurs ardeurs et se "ranger", pas elle, puisqu'elle s'est immolée pour protester (dit-on) contre la guerre.

J'ajoute qu'en lisant ces carnets, nous finirons bien par savoir ce qui l'a poussé à commettre son acte. Déjà, dans cette première page, nous voyons apparaître certaines faiblesses (cf extrait suivant)

"Je voudrais pouvoir leur envoyer de l'argent, des munitions. Mais vie en ce moment vaut si peu et l'existence en ce monde apparaît si peu digne d'être vécu au milieu de tant d'injustices. Je donnerais bien mon sang et celui de ceux que j'aime pour sauver ce pays martyr. Si je pouvais partir là-bas... Je crois que j'aimerais mourir ainsi."

Faiblesse que nous retrouvons dans la totalité des lettres qu'André à écrit à Francine (cf extraits suivants)

  1) " Francine, je voudrais tant que tu prennes ce monde à bras le corps et que tu y trouves ta force. Je t'y aiderais dans la mesure des moyens qui me sont accordés. "

2) " Je suis convaincu que tu as la force de te prendre en charge – d'accepter le « cahier des charges » de l'existence -, d’échapper à cette complaisance à l'irresponsabilité pour laquelle « Dieu » te sert d'alibi et de confort déchiré. "

3) " Je crois avoir été bien dur avec toi, dans ma lettre du 10 déc. Pardonnes-moi. Mais c'est parce que je te voudrais solide, sûre de toi, capable de devenir RÉELEMENT ce que tu es."

 

Belle transition vers la question suivante n'est-ce pas ?  

 

 

b) Qu'est-ce que tu déduis du contenu des 4 lettres que tu as mis sur Scribay ?" 

 


Déjà, je trouve la plume de cet André tout à fait à mon goût, belle gestion du langage. Ce beau maniement du français est la principale motivation pour laquelle je les ai postées. Ensuite, comme tu as pu le constater, cela donne des indications supplémentaires sur Francine qui, selon moi, sont d'une importance capitale. Nous cherchons à savoir qui est Francine, nous sommes d'accord ? Qui, pour savoir qui est une personne, se contenterai des écrits de ladite personne. Pour moi, il nous faut aussi l'image que d'autres personnes entretiennent de Francine pour savoir réellement qui elle est. 

 
D'ailleurs, j'attends impatiemment ton analyse de celles-ci. Si tu souhaites que je t'en transmette une analyse plus approfondie, je le ferai avec plaisir. 

 


Témoignages


Je ne pense pas qu'il n'y ait eu qui que ce soit dans ma famille qui ai témoigné à qui que ce soit (A vérifier). Mon hypothèse est la suivante : à l'époque où F est passé à l'acte (69), sa famille était composée uniquement de ses parents X ? Y ? (qui vivait à Andeville), son frère Ariel Leconte qui séjournait à Rosoy en Multien, ville dont il était le maire, avec sa femme et ses deux enfants, mon père et mon oncle. Je cite, 

"Le correspondant américain interviewe sa famille au moment où la sirène de l'ambulance résonne dans les rues de Paris." 

Qui, dans ma famille, aurait été présent sur les lieux aussi rapidement étant donné la distance qui sépare l'Oise de Paris ? Sans doute due au zèle fréquemment usé par la caste journalistique. On en vient logiquement à mon second point. (Que de belles transitions)


Déformation de la réalité

 
Quel est le rôle d'un journaliste honnête ? Relater les faits tels qu'ils sont. Soyons sincère, qui aurait été enflammé (vilain jeu de mot) à la lecture de ses mots :

 

" Hier, une française de trente ans s'asperge d'essence et se donne la mort station Kleber à Paris "  ~ Le journal délibérément sincère, défenseur de la vérité et peu palpitant


Il faut du sensationnel, des coupures de journal avec des symboles forts retrouvées dans ses mains prouvant qu'elle protestait contre la guerre du Biafra (A mon humble avis, si un humain brûle, un papier brûle), des lieux forts de symboles comme ladite conférence ou une ambassade, etc. Loin de moi l'idée de penser que tout ceci est faux et qu'elle s'est donnée la mort sans raison. Je crois fortement en ces symboliques, surtout en lisant ce qu'elle a écrit dans ses carnets (elle n'aime pas la guerre etc.). 

 

Je caricature, en effet, dans le but de montrer que les journaux ont besoin de grande figure et pas de fait divers "banals". 


De plus, les journaux et j'élargie plus généralement aux médias teintent volontiers leurs brèves de leurs couleurs, pour toujours s'accorder avec leur ligne éditoriale. Un journal communiste et un journal de droite aurait allègrement déplacé de 800 mètres le lieu de l'immolation pour que celle-ci se retrouve liée à telle ou telle idée ne relatant plus les faits mais les déformants légèrement pour les rendre plus intéressant, plus proche de leurs idéaux. Pas assez pour qu'un "lambda" s'en aperçoive mais assez pour qu'un esprit avisé soit éprit de doutes. Peut-être ne sont-ils que rarement embêtés par des curieux comme nous, ce qui explique sans doute les réactions colérique et sur la défensive des différents médias (journaux, site web) que tu as contacté. Un menteur démasqué perd ses moyens comme le ferai une proie impuissante face à son prédateur : rien de plus qu'un réflexe naturel.


Voilà mon analyse de tout ceci. Je te laisse l'occasion de rebondir.

 
J'ai quelques questionnements pour toi, moi aussi :


a) Cela te dérange-t-il que je poste nos échanges sur Scribay ? Je trouve ton analyse très pertinente sur chaque point. 

 

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b) Ta question : Sous quelle forme imagines-tu présenter, s'il y a lieu, son histoire ? Site (+ articles Wikipédia) ? E-book auto-édité ? Résumé ou mise en ligne des documents ? Mise en perspective de l'époque ?

Il s'agit de la forme qui est venu la plus naturellement et celle que j'ai choisi pour présenter l'histoire de Francine. Les carnets de Francine décortiqués par notre analyse que je trouve pertinente mais "enfantine" dans le sens où nous jouons en quelque sorte aux détectives. Apportant des spéculations et notre avis sur chaque chose écrite par Francine. La différence entre Francine Leconte et Lecomte est à exploiter car très pertinente. Le mythe et la réalité etc. Le web est un bon compromis pour ne point prendre de risque, pas d'investissement douteux, on regarde si cela intéresse, on lit les commentaires et les critique, on avise. Et si cela fonctionne, on s'improvise écrivain et on transcrit sur papier, traduit en japonais bien sûr.  


https://www.scribay.com/read/text/805920633/carnet-rouge

Je l'ai fait lire à plusieurs personnes qui ont été captivées.

 

c) Qu'en penses-tu ?


Je me remet au travail pour te transmettre au plus vite une autre page et bien plus ! 


C'est un plaisir de converser avec toi.  

 


Ciao 


Mail 12 | From : Serge Cassini | To : Etienne Leconte | 8 mai 2016


Salut Étienne,


Merci pour ton précédent message, qui se révèle dense. 


Je trouve d'emblée intéressant de constater que je n'avais pas fait la même lecture que toi à propos des lettres. En outre, je continue étrangement à penser que les témoignages des proches ont dû êtres recueillis d'une manière ou d'une autre. Les journalistes s'informant auprès de la police qui a téléphoné au préalable à Andeville ? Mais c'est à vérifier. C'est ton rôle de détective dans la famille même.

 

a) Cela te dérange-t-il que je poste nos échanges sur Scribay ? Je trouve ton analyse très pertinente sur chaque point. 

&

 c) Qu'en penses-tu ? 


Concernant Scribay, après réflexion, cela ne me dérange pas vraiment de voir apparaître nos « conversations » en ligne (bien que je ne sois pas vraiment professeur d'histoire...). Tout cela étant un work in progress, un questionnement à deux, dont la masse tendra un jour, je l'espère, vers une synthèse plaisante (article ou livre). Tu as raison, l'intérêt de toute l’affaire, dans cette Francinologie, est le contraste entre mythe et réalité et son inversion : pour certains Japonais, Francine est très « réelle », elle cimente leur vision du monde, elle résonne avec leurs luttes politiques contemporaines, alors que NOUS fabriquons déjà, à l'aide de nos frêles palimpsestes, le mythe d'une Francine d’Arc, désespérée, fragile...

 
Médias


Ce que tu dis sur la manipulation médiatique est pertinent. Du côté de Asahi, j'ai du mal à croire qu'il n'y ait pas eu un peu de mauvaise foi dans l'affirmation de protestation contre la guerre du Vietnam. C'était, il faut le dire un thème vendeur à l'époque. En 1968, un Japonais s'était auto-immolé devant le Consulat américain de Osaka pour la même raison. Le journal se réfère à l'AFP comme source d'information et gage d'objectivité ? (il faudrait un jour en vérifier les archives). En relisant l'article de Asahi, on constate que Francine se serait sacrifiée pour le Vietnam ET le Biafra (la conjonction ? ("ya") a en plus une nuance de "entre autres") : c'est un cocktail de protestations ! Faites votre choix ! C'est Nuit Debout incarnée cette petite dame...


Une chanson populaire qui cachait une autre chanson

 
C'est pourtant cette petite déformation de la réalité qui permettra au compositeur (de jingles publicitaires) Gorô Gô de remarquer la brève et d'avoir l'idée de produire SA chanson pacifiste, qui sera un tube (800 000 disques vendus, c'est autant que « The Sound of Silence » au Japon en 1968). Il est à noter pourtant que les paroles de la chanson n'évoque ni le Vietnam ni le Biafra. L'immolation par le feu est seulement évoquée. Pour la plupart des auditeurs de l'époque (été 1969, radio, télévision, écoliers reprennent en coeur la mélodie qui marque les esprits) le « fond » de la chanson reste inconnu. 

 

On aime la mélodie. On la fredonne pour dire que quelque chose ou quelqu'un est stupide . On aime le mystère de ce nom "Francine" (dont les écoliers s'amusent à faire des jeux de mots  : « ????? » ("furansu-inu"), « Chien français »  ou « ???? » (fûran-shinu), « Décomposition-mourir »). La révélation de la « réalité » pour le plus grand nombre viendra plus tard, je crois, au moment de l'Internet... Certains en seront choqués. Certains, renforcés dans leur idée que cette chanson était triste. La chanson s'est métamorphosée. Elle est devenue hymne. On la compare à l'Internationale. Preuve du changement, certains aujourd'hui ne disent-ils pas que cette chanson-biographie devrait être interdite, car faisant, au fond, l'apologie du suicide ?...

 

Lettres


Dans ce jeu de poupées russes, l'analyse des lettres se révèle d'autant plus délicate que le contexte (et les témoignages) nous manque et ce André, tu l'as dit, a un certain talent pour aller chercher des métaphores, qui m'échappent un peu. La plus petite lettre prend des allures de puits sans fond. 

 

Comment se représenter ce André ? L'impression générale (formules d'adresse, salutations) est qu'il s'agit simplement d'un ami. Peut-être a-t-il été amoureux d'elle, secrètement, quand elle avait 14 ans (elle était malheureusement déjà très croyante). Il décide alors de se placer dès lors dans une posture de conseiller spirituel assez distancié, chaste. 


Dans la lettre du 20 octobre, il me semble que André oppose la réalité matérielle du monde et un autre monde auquel Francine est en passe de succomber. « Dieu ne veut pas la mort / La croix n'est qu'une étape et non une fin. » L'amour dont il est question, qui provoquerait une crise, en parallèle, dans sa famille, me semble-t-il, est un amour pour le divin. « Penses-tu vraiment que les pâles univers conventuels soient aimés de Dieu ? » Conventuels : Francine hésiterait donc à rompre avec sa famille pour porter le voile ? La crise serait ainsi cette décision très grave d'entrer dans un couvent pour vouer sa vie à l'amour de Dieu, dont elle a faim. Mais André trouve cette idée exagérée, irréfléchie. Perçoit-il derrière cette engagement de Francine, le moteur d'une faille psychologique ?

 

La deuxième lettre (10 décembre) me semble confirmer un peu cette hypothèse. Francine a écrit beaucoup de lettres (« inquiétudes (pour quitter le monde, sa famille, devenir sœur) et passion (unique, absolu, confirmation de sa voie au fil de ses réflexions et de ses lectures théo-labyrinthiques). André, qui n'a pas peur de passer pour un incroyant (« ce que tu appelles Dieu », « "Dieu" te sert d'alibi »), lui dit tout de go que cet univers de passion pour Dieu est aberrant et que les livres théologique sont des mensonges. Il ne faut pas avoir peur de la vie, au fond de la réalité se trouve ce que tu appelles Dieu.


André, dans la lettre suivante, comprend qu'il a été rude. En effet, Francine disant "Je veux devenir sœur car j'ai peur de me noyer (dans le courant de la vie de tous les jours), mais je ne veux pas quitter ma famille", André répond "Saute dans l'eau ! Quitte tout ! Plonge !" (André Kérouac, André le pragmatique-sensuel). Cela fait beaucoup d'amours à choisir ! Amour de Dieu, aberrant selon André ; amour de la famille « égoïste et possessif », piège de Noël  Andevillien ; ou l'amour du monde, « centre de gravité » que prône ce dernier. Faites vos jeux...Il lui demande de venir à Paris. 3 ans plus tard, elle habite à Paris. 


Pourquoi Francine et sa mère rencontre le Père Dominic D'Souza à Rome en 1965 ? Cherche-t-elle encore des informations pour devenir une épouse du Seigneur et brûler sa vie passée dans une silencieuse flamme mystique ? 

Je découvre que le 30 mars 1969 était le Dimanche des Rameaux... et de la Passion...Plutôt qu'une « faiblesse », je percevais dans tout cela, une idée fixe : rejoindre son amant-créateur en l'imitant (se sacrifier pour sauver – la protestation n'est pas politique). André dit non à la claustration. Le coeur de jeune fille hésite à sortir du nid. La vie charnelle, moderne, vibrante est une déjection du Malin. 


Il reste le Raccourci...Mais pourquoi les flammes ?


Un dimanche froid et peut-être pluvieux.


Au milieu de l'indifférence. 


Le ruban de Möbius de tous les suicidés.

Serge