Un métis dans la famille?

On aurait retrouvé la trace d’un aïeul métis de la grande famille des Chabot! En effet, suite à la mise au jour d’un manuscrit inédit de M. de Bacqueville de la Potherie[1] (1663-1736), on a découvert dans la correspondance de l’époque[2], dont un rare exemplaire de journal de Louis Jolliet, plusieurs mentions d’un certain Cadieux Chabotte, qui serait le fils illégitime de Mathurin Chabot (1637-1696), notre ancêtre bien connu, et d’une amérindienne de la tribu des Illinois.[3]

La mention la plus explicite se retrouve dans une missive que Thonon d’Arincourt adresse à Louis Jolliet en 1672. Celui-ci en est à préparer la mission que lui a confiée le gouverneur Frontenac. Il est à la recherche de guides amérindiens qui connaissent la région des Grands Lacs. Il se trouve qu’un parti d’Illinois campe au Platon Sainte-Croix (Lotbinière) à quelques lieues de Québec, envoyé en ambassade par les pères Jésuites de la mission de saint François Xavier située à l’entrée du lac appelé Mitchiganons (Michigan). Jolliet y envoie son fidèle lieutenant (Thonon d’Arincourt, dit Le Cler). Il lui enjoint de prendre langue avec les indigènes Illinois et de réussir à engager quelques guides qui pourront aussi lui servir d’interprètes pour son expédition.

Voici un extrait de cette missive.

Mon cher Louis,

Comme nous en étions convenus, j'ai rencontré les Sauvages de la nation des Ilinois au Platon Sainte-Croix & je leur ai proposé bon marchez avec plusieurs sachels de wampum. Lesdits sauvages esoient en train de faire la pesche aux anguilles qu'ils attrapoient avec des nasses, car elles sont en ces lieus fort abondantes. Ils se préparoient à retourner dans leur pais qui est au Sud du lac des Hurons, qu’ils appellent Michiganons. Ils se disconsoloient de ne pas avoir rencontré Son Excellence, M. de Frontenac, avec lequel ils esperoient fumer la hache de calumet. Grande estoit leur terreur de s'en retourner avec la menace des Irokwas qui faisoient le guet dans les parages de Sorel et de Sainte-Marie de Hochelaga, par où ils devoient passer avant les saults qui menoient à leur pais.

Ils connoissoient le Misisipi, qui dans leur parlez est la Grande rivière. Estrangement, il se trouvoit parmi eux deux frères Hurons, Joseph Testament Tsehaoué,[4] et Kwajou, dit Cadieux, qui barragoinoient nostre langue assez proprement. Le plus jeune faisoit prétendue qu'il estoit demi-François par son père, Mathurin Chabotte. Il racontoit qu'ils estoient venus à la rencontre des susdits Illinois dans l'espoir de retrouver des parents de leur mère.

À ce témoignage probant, s’en ajoutent plusieurs autres, antérieurs, qui semblent confirmer l’existence de ce Chabot mi-Français, mi-Amérindien. Dans plusieurs lettres (1669-1671) à Monseigneur de Laval, le père Chaumonot[5], alors en poste à Sillery, se plaint de façon répétée « d’un sauvage au cœur de démon qui se faisoit passer pour Francois» qui cause bien du souci à ses ouailles en les harcelant avec son « ours puan ». On comprendra que l’éminent jésuite fait alors référence au carcajou ou glouton que les indigènes de la région appelaient petit ours puan. Il semblerait que le ci-devant Cadieux[6] ait réussi à apprivoiser une de ces bêtes et que, suivant ses penchants malicieux, il s’en soit servi pour piller les poulaillers et les clapiers des malheureux colons de la région. Le bon père s’en plaindra si amèrement que l’évêque de Québec, excédé, l’aurait enjoint de jeter l’anathème sur le coupable et sa bête infernale, et de les menacer d’excommunication en chaire.

On sait par ailleurs, qu’on avait fait circuler un édit dans toute la paroisse de Notre Dame de Foy, dans lequel édit était promise «[…] une récompense de 20 deniers tournoi à toute personne qui ramènerait les oreilles et la queue de l’ours puan… ».

On peut croire que, sentant la soupe chaude, Cadieux ait décidé d’accompagner son frère en se joignant à l’expédition de Louis Jolliet (mai 1673). En effet, on retrouvera dans le journal de celui-ci plusieurs mentions et références à Cadieux et à son animal de compagnie.

Au début de son journal, Louis Jolliet note que « Ce guide [Joseph Testament] fait équipage avec son frère cadet. Iceluy tient à être accompagné d’une sorte de chien sauvage très puan. Il le garde enfermé dans un sac de cuir et il lui donne au besoin un demiard d’eau-de-vie de sa fabrication pour le tenir au calme. »

À une autre occasion, il fait le commentaire suivant : «Ce jeune truchement et son chien puan sont de remarquables chasseurs. À chaque halte, ils nous ramènent un quelconque gibier et même, une fois, un cerf de belle taille.»

Plus loin encore alors que l’expédition est à l’embouchure de la rivière Chicagou, au sud du lac Michigan (aujourd’hui Chicago), il écrit, en parlant de Cadieux et de son animal : « Ils aiment se rouler dans les herbes que les Sauvages appellent chicagou[7] et on a peine à supporter leur odeur.»

Finalement, dans une lettre à Frontenac, Louis Jolliet regrette amèrement d’avoir fait confiance à Cadieux, qu’il accuse d’avoir provoqué la colère des indigènes et d’avoir mis son expédition en péril..».

« Mériterais-je vos reproches, votre Seigneurie, suite à cette missive où j’ai sincèrement raporté les différents hazards que notre Flottille a essuyez, soit pendant la route pénible & laborieuse qui nous vit descendre par la Baie des Puans et la rivière des Illinois jusqu’au grand fleuve de Mississipi.

Arrivé à la confluence de la Belle Rivière[8], qui est nommé Ouabouskigou par les indigènes, qui estoit la source du Missisipi, j’envoyai en émissaire Joseph Testament et son frère à la rencontre des Sauvages de la nation des Chirokis[9] pour qu’il prendissent langue avec eux et qu’il échangeoient des vivres et nous rapportent des renseignements sur les Anglois de la Virginie et les Espagnols de la Floride.

[…] Pour notre plus grand malheur, iceluy se comportât en parfait goujat et provoquât leur colère en pénétrant dans la hutte des femmes pour y accomplir quelque malvoisié dessein, comme je l’appris par la suite[10]. Nous fusmes alors ataqués & poursuivis par des hordes de Sauvages, experts à tirer du fuzil, qui nous auroient au moins retenus prisonniers pour nous livrer aux Anglois ou aux Espagnols, si ce n’est de nous torturé comme ils sçavoient si bien le faire.

Nous considerâmes de plus que nous nous exposerions à perdre le fruit de notre voyage, duquel nous ne pourrions donner aucune connoissance, si nous nous allions jeter aux mains de l’ennemi.»

On ne sait pas ce qu’il advint de ce Cadieux Chabotte par la suite. On peut supposer que débrouillard et roublard comme il était, il ait pu échapper au courroux des Cherokis et revenir au pays. Et pourquoi pas, s’étant assagi, qu’il ait pu fonder une famille. Quant à son carcajou…



[1] Ce manuscrit devait constituer une suite aux quatre tomes de l’Histoire de l’Amérique septentrionale, provisoirement intitulé Histoire de l’Amérique méridionale. Dans ce tome inachevé, M. de Bacqueville de la Potherie décrit les voyages de Louis Jolliet et de Jacques Marquette ainsi que de Cavelier de Lasalle dans la région des Grands Lacs et du Mississipi.

[2] On notera que plusieurs passages ont été transcrits en français moderne pour faciliter la lecture.

[3] Probablement une Huronne réfugiée et adoptée à la suite de la terrible guerre huronno-iroquoise du milieu du 17e siècle.

[4] Qui se traduit par : Celui du soleil levant en langue huronne. D’où le patronyme Sioui, fréquent à Wendake, aujourd’hui.

[5] Missionnaire en Nouvelle-France : Pierre-Joseph-Marie Chaumonot (1611-1693) (texte : Gilles Drolet, dessins: Paul Roux), Québec, Ed. Anne Sigier, 1989, 46 p.

[6] Rappelons que le mot carcajou vient du montagnais kwakaju, d’où le diminutif Kwa'ju francisé en Cadieux.

[7] De l’ail sauvage

[8] La rivière Ohio, considérée à cette époque comme la source du Mississipi.

[9] Il s’agissait probablement de Chikachas, les Chirokis (Cherakis) vivant plus à l’est. Cf. la carte ci-jointe.

[10] Correspondance de Thonon d’Arincourt avec Louis Jolliet (1674)