Rappel des faits
Dès l’âge de neuf ans, dans le quartier de Barriol à Arles, Cynthia* a été abusée puis violée régulièrement par son père, Jacques D. Les faits se sont poursuivis pendant 25 ans, jusqu’à ce qu’elle trouve enfin le courage de déposer plainte, au printemps 2019. De cette relation incestueuse est né un fils aujourd’hui âgé de 17 ans. Le procès se poursuit aujourd’hui devant les assises des Bouches-du-Rhône, à Aix-en-Provence.
Subir les viols d'un père dans l'intimité du foyer familial, voir ces actes se répéter semaine après semaine, mois après mois pendant un quart de siècle sans que jamais la chose ne transpire, que la soumission ne se fissure, que la parole ne puisse se libérer tout ce temps malgré la naissance d'un fils fruit de l'inceste, et plus encore après, cela dépasse l'entendement. Et pourtant, c'est ce qu'a vécu une Arlésienne, Cynthia*, 36 ans aujourd'hui. C'est incompréhensible et pourtant, cela s'explique. Il suffit pour s'en convaincre de se laisser guider par le témoignage que la jeune femme a livré hier devant la cour d'assises des Bouches-du-Rhône, à travers les rouages sordides de ce crime du silence : honte, culpabilité, menace, amour, peur...
Tout commence quand Cynthia a neuf ans. Un bisou sur la bouche qu'elle reconnaît avoir donné dans un moment "d'euphorie". Un baiser tendre d'une fillette à son père. Bientôt, dans le lit, ce dernier s'autorise les premiers attouchements. Les mains se baladent sur tout son corps, son sexe. La routine s'installe jusqu'à ses 12 ans. À l'âge des premières règles, les dernières barrières sautent. Le premier viol a lieu dans sa chambre. "Ensuite, ça a été de plus en plus fréquent. Dès que possible, quand il n'y avait personne à la maison et puis parfois dans le salon, devant la télévision, quand tout le monde dormait", expose Cynthia. À partir de ses 16 ans, Jacques D. introduit d'autres pratiques plus rudes, plus élaborées, plus violentes aussi, la force à utiliser des objets, à se prêter à des mises en scène dont témoignent des milliers de photos et quelques vidéos retrouvées dans son ordinateur. Conditionnée à assouvir tous ses fantasmes, elle s'exécute. "C'était n'importe où, n'importe comment", dit-elle. Cynthia est devenue sa chose sexuelle, sa chose tout court. Elle n'a le droit de s'installer qu'à proximité de la maison familiale, ses faits et gestes sont scrutés, Jacques D. lui écrit en permanence, exige chaque jour de savoir quelle culotte elle porte, débarque à tout moment chez elle, ne laissant aucun interstice dans la vie de la jeune femme.
Tout cela durera donc 25 ans. Jusqu'à ce jour où elle craque. "J'ai survécu en compartimentant dans mon cerveau. D'un côté, je suis normale et, de l'autre, il y a le côté monstrueux de ce que je devais encaisser." Quand survient le mouvement des gilets jaunes, elle embrasse la cause, sans se douter que ce vent de révolte et d'émancipation qui souffle sur le pays signera sa propre libération. Jacques D. est toujours dans les parages, les camarades tiquent. Elle s'éprend de l'un d'eux, lui raconte tout. "J'ai eu l'impression de faire l'amour pour la première fois", dit-elle. Quand elle sait que son son père est au courant, les digues sautent. Les puissances contraires longtemps verrouillées se déversent, se percutent, se repoussent. Papa, bourreau : c'est le court - circuit. Cynthia est hospitalisée et tandis qu'il la traque ("parce que je répondais pas, qu'il ne me contrôlait plus"), elle se réfugie au commissariat où elle dépose plainte. Jacques D. sera arrêté en tentant d'aller l'y chercher.
Étape par étape, Cynthia décrypte aujourd'hui avec une étonnante lucidité comment s'est mise en place sa séquestration mentale. "C'était mon papa d'amour, c'était toute ma vie. Au début il me disait que c'était pas grave, puis il a commencé à mettre la pression en disant que si mes frères et ma mère savaient, ça les détruirait. Puis, il m'a raconté des histoires, qu'il avait déjà tué quelqu'un... Je sais qu'il pouvait être violent, j'avais peur de lui. Quand j'ai commencé à comprendre que c'était pas normal, vers 13 ans, j'ai posé des questions, mais je ne voulais pas qu'il soit malheureux à cause de moi.Jusqu'en 3e, j'avais encore de l'affection, j'acceptais parce que je savais que ça lui faisait plaisir."
La naissance de son fils, à 19 ans, scelle définitivement le pacte de silence. Le père invente une histoire qu'elle répétera pour expliquer l'arrivée précipitée de cet enfant après six mois de déni de grossesse et menace de révéler à tout le monde qu'il en est le géniteur. "Je suis rentrée dans le jeu. Il éloignait toutes les personnes qui s'intéressaient à moi. J'ai accepté l'idée que je n'avais pas les mêmes droits que les autres, je me suis mise en mode survie. Je suis une guerrière, mais à un moment donné, on a besoin de s'effondrer."
Son fils a aujourd'hui 17 ans et c'est pour ce jeune homme à l'âme d'artiste torturé par l'idée d'être lui aussi un monstre qu'elle se bat. Pour le reste, Cynthia ne se fait guère d'illusions :sa famille, à commencer par sa mère, lui a tourné le dos préférant croire la version soutenue encore par Jacques D. de relations pleinement consenties et constamment sollicitées par elle, qu'il aurait acceptées malgré ses réticences. Accusée d'être la manipulatrice, elle semble à peine y prêter attention, sa vérité est dite. "Je suis née le jour où j'ai déposé plainte. Ce jour-là, j'ai regardé le ciel depuis la voiture, c'est comme si je le voyais pour la première fois. On a enlevé de ma vie une grande zone noire. À présent, je découvre tout ce que je n'avais jamais connu, je me sens en permanence en décalage avec les autres. Je n'attends pas grand-chose, mais je suis libre, c'est le principal."
* Le prénom a été changé
Lorsque son père et sa tante l'avaient déposé devant le stade Requier, aux Milles, cette fin d'après-midi d'été, Souley, pourvu de deux tee-shirts propres dans sa sacoche, se voyait déjà dans les bras de Pauline. La jeune fille, pas encore seize ans, qui avait insisté pour passer la nuit avec lui, l'attendait tout sourire devant l'entrée. La minute suivante, elle le conduisait droit à la mort.
La cour d'assises des mineurs, à Aix, va connaître à partir de ce matin et jusqu'au 10 septembre prochain, une des affaires les plus délicates de la session. L'assassinat d'un jeune homme, originaire de Ventabren, sur fond de vengeance ressassée par un mineur aixois à la dérive, dont le meilleur ami et la petite copine avaient adhéré au plan funeste sans trop se poser de questions.
Loick avait vendu à Souley un scooter volé. Lorsque le jeune homme avait été contrôlé par les gendarmes de Velaux, il avait fini par donner le nom de son vendeur. Un geste impardonnable pour Loick qui, depuis, nourrissait une haine tenace à l'égard de Souley, responsable de leur prochaine convocation devant le juge des enfants. Il l'avait, dans un premier temps, poursuivi par SMS et sur les réseaux sociaux, le menaçant d'une bonne leçon, celle qu'on réserve "aux balances". Mais bloqué par Souley, il avait dû imaginer autre chose.
Il n'avait pas eu de mal à convaincre son ancienne petite copine et son meilleur ami, compagnons de galères familiales et de scolarité chaotique, de l'aider à mettre la pression à Souley. Pauline avait été chargée de l'appâter et ce 2 juillet 2016, Denis se tenait à côté de Loick, caché comme lui dans les fourrés près du stade. Dans leurs mains, une matraque télescopique et un canif, laissés par un ami commun, Robby.
Conformément au plan, Pauline avait livré Souley. Dès qu'il avait aperçu Loick, le jeune homme s'était mis à courir. Ralenti par de violents coups de matraque dans les jambes, il avait croisé un joggeur et l'avait supplié de l'aider. Mais rattrapé par ses agresseurs sous les yeux du témoin, il chutait sol. Coincé contre le grillage, il avait reçu plusieurs coups de matraque dont un sur la tête et huit coups de couteau. L'un d'eux, porté au niveau du coeur, avait entraîné une hémorragie massive. Souley décédait peu après l'arrivée des pompiers, alors que le trio avait regagné l'appartement de Robby où ils allaient passer la soirée entre jacuzzi et match de football, enfumés de résine de cannabis.
Dès le lendemain, revenus sur terre et se sachant recherchés depuis la diffusion de la nouvelle de la mort de Souley, ils prévenaient leurs parents et se rendaient à la police. Reconnaissant avoir tendu un piège à la victime, ils réfutaient en revanche toute intention de le tuer, assurant avoir seulement voulu "l'intimider". Mais Souley aurait alors brandi un couteau et la bagarre avait dérapé en un mortel acharnement.
N'ayant pas établi la présence d'un couteau utilisée par la victime, le juge d'instruction a estimé en revanche que les deux mineurs avaient été animés par l'intention de tuer et que leur crime avait été prémédité. Un point qui devrait âprement être discuté par la défense de Loick et Denis, accusés d'"assassinat". À leurs côtés, Robby, renvoyé aussi devant la cour d'assises des mineurs pour "complicité par fourniture de moyens", à savoir les armes. Ils encourent jusqu'à vingt ans de réclusion criminelle, si l'excuse de minorité est retenue par les jurés.
Quant à Pauline, plus jeune de quelques mois que les garçons, qui "a sciemment aidé et assisté la consommation du crime" selon le magistrat, elle a été jugée l'an dernier par le tribunal pour enfants statuant en matière criminelle... avant les auteurs principaux. Une curiosité judiciaire de plus. Condamnée à sept ans de prison, elle a interjeté appel.
L'affaire aurait pu se retrouver aux assises si le magistrat avait retenu la qualification de viol aggravé. Elle était plaidée devant le tribunal judiciaire d'Aix pour violence sexuelle sur mineur de moins de 15 ans. Depuis les faits qui remontent à avril 2019, Claude* est en détention provisoire.
Ce jour-là, Élise, grand-mère de Magali, 5 ans, se réveille d'une sieste et découvre dans le salon, côté "coin des jouets", son compagnon debout, le pantalon baissé, le sexe en érection dans la bouche de la fillette. Elle hurle, il part, est retrouvé rapidement sur le parking d'un hypermarché de Martigues par les policiers d'Istres alertés par le signalement de la grand-mère, avec un taux d'alcool de 0,8 gr.
Lors des auditions, le Miramasséen de 54 ans dit que l'enfant l'a sollicité pour voir son sexe, l'a touché, qu'ayant beaucoup bu, il était dans un état second. Que son couple était sur la fin : il suggère que la grand-mère a peut-être affabulé. À la barre, parmi ses maigres déclarations au cours d'une longue audience durant laquelle le président Cornu tente d'y voir plus clair, il insiste, "il fallait que je parte". Avant d'ajouter: "J'ai honte d'avoir fait ça". À l'Évêché, il lâchera une histoire de bisou sur le sexe mais "j'étais fatigué, j'avais faim, ils m'ont harcelé".
"L'enfant vous demande de montrer son sexe, insiste le président, vous ne refusez pas?" "J'étais dans les vapeurs d'alcool, machinalement, je l'ai fait".
Si Magali a dû mal à verbaliser, sa petite soeur d'alors 4 ans est plus prolixe. Elle était dans les parages au moment des faits. Elle dira notamment à sa mère que "Magali a léché la mounette à papy". La victime lâchera aux enquêteurs avoir eu la bouche sale après avoir touché "ça", tout en désignant le pénis d'un poupon.
La grand-mère, 53 ans, s'occupe régulièrement des petites chez elle à Miramas. Intérimaire et pilote d'essai, son compagnon leur donne le bain, les gamines l'"adorent". Effondrée, elle témoigne : "Ma petite-fille le considérait comme son papy. Ce que j'ai vu, je l'ai vu. Nous avons eu six ans de vie commune, comment aurais-je pu inventer une histoire pareille pour le mettre dehors?" Elle dit que Magali culpabilise parce qu'il est en prison, qu'elle est suivie par un psychologue. Elle ne présentait aucune lésion physique mais est angoissée et développe des mécanismes de défense de type maniaque.
"La vie de ces gens est détruite, résume leur avocat, Me Lubrano Lavaréda. L'enfant a été violée. Cette famille a été fissurée alors que l'intégration du compagnon était réussie, les enfants lui portant une confiance absolue. La grand-mère a le sentiment d'avoir fait entrer le loup dans la bergerie ; jamais je n'arriverai à la décharger de ce fardeau".
Pour le procureur, Léopoldine Gebler, "les faits relèvent de la cour d'assises. Comment peut-on imaginer que l'enfant ait sollicité son grand-père de voir son sexe alors qu'il incarne une relation d'autorité ?Comment aurait-elle inventé les scènes décrites ? Elle ne sait pas nommer le sexe masculin mais dessine en audition un pénis en érection. Il parle de caresse sur la cuisse, puis de caresse buccale, les versions divergent, mais il va aller jusqu'à préciser ne pas avoir eu de plaisir!" Elle requiert 9 ans de prison avec maintien en détention, suivi sociojudiciaire, injonction de soins, interdiction de tout contact avec les victimes, d'exercer une profession en rapport avec les enfants, l'inscription au fichier des auteurs d'infractions sexuelles.
Pour l'avocate de Claude, Me Reis, "on qualifie les faits d'agression sexuelle mais on requiert ce quantum de peine parce qu'on est sûr que c'est un viol ! Il fallait l'envoyer en cour d'assises et ne pas juger en un après-midi ! Il reconnaît avoir montré son sexe, que la petite l'a touché, qu'il y a eu peut-être un bisou, c'est très grave, mais cela relève de l'agression sexuelle". Elle suggère que l'enfant a peut-être repris des mots suggérés par les enquêteurs, par la famille, que lors des auditions, Claude a subi une pression qui lui a fait reconnaître ce "bisou".
Le tribunal judiciaire a suivi les réquisitions du procureur dans leur intégralité, baissant la peine de prison à 8 ans. Claude a été condamné à verser 10 000€ à Magali, 1 000 € à chacun de ses parents, 3 000 à sa grand-mère.
(*) Les prénoms ont été changés
"Mort aux juifs", aurait d'abord crié cet homme devant la synagogue d'Aix, vendredi peu avant 15 h. Il aurait continué ainsi : "Hitler n'a pas terminé le travail, je vais tout faire péter avec une grenade", nous a rapporté un témoin. Les militaires placés en surveillance permanente devant l'établissement religieux qui abrite également une école, avaient immédiatement alerté la police ; un équipage était venu interpeller Kenji Benameur, placé en garde à vue au commissariat et présenté à un magistrat du parquet d'Aix dans la foulée, pour apologie de crimes et apologie du terrorisme.
Et lundi, à l'audience correctionnelle que préside la juge Chavarot, le mis en cause a été présenté et jugé en comparution immédiate. Les faits, ainsi que la personnalité du prévenu, ont été évoqués, avant que du côté du parquet, le procureur Porelli ne requière la peine de six mois d'emprisonnement ferme. Le prévenu avait déjà deux peines précédentes à effectuer, de quatre et deux mois de prison, prononcées pour des faits n'ayant rien à voir avec ceux perpétrés vendredi. Et pour lesquels le prévenu a tenu à préciser qu'il ne s'agissait en rien de propos antisémites. "Il n'a ni l'attirail ni l'apparence d'un terroriste", a insisté, en défense, Me Anna Reis. Le prévenu, violemment agressé la veille de façon gratuite, aurait dit, selon son avocate, que "ceux qui ont le sida, je voudrais faire comme Hitler et les mettre dans une chambre à gaz. Pas une bonne idée mais en tout cas, aucun lien avec la communauté juive ni avec le contexte. Il est passé devant les militaires et a provoqué l'autorité". La défense précise qu'il avait eu le nez et le poignet cassés la veille, d'où ces propos pas franchement appropriés. Pour le moins. Le prévenu sera finalement reconnu coupable d'apologie de crime. Et condamné à six mois de prison assortis du sursis avec mise à l'épreuve pendant deux ans, comportant une obligation de soins.
C'était à prévoir. Hier, un accusé manquait à l'appel à l'ouverture du procès, devant les assises d'Aix-en-Provence, du commando soupçonné d'avoir attaqué un fourgon Loomis, le 10 août 2013 à L'Isle-sur-la-Sorgue, dans le Vaucluse. Yann Gautier, un braqueur chevronné de 45 ans fiché au grand banditisme, n'était pas parmi les six quadragénaires dont cinq sont renvoyés pour "tentative de vol avec arme" et "tentative de meurtres". Si sa participation aux faits a été établie, notamment par la découverte de son ADN sur les lieux du crime, le malfaiteur, dont la disparition inquiétante avait été signalée par sa compagne peu après, reste introuvable.
"Son décès n'est pas confirmé car son corps n'a jamais été retrouvé", précise à la barre Gérard Fortunato, le capitaine de gendarmerie en charge de l'enquête aux côtés de la police judiciaire. Mais tout porte à croire que le braqueur touché par les tirs d'un des convoyeurs lors de l'assaut était bien Yann Gautier, dont le rôle ce jour-là consistait à placer une charge explosive à l'arrière du fourgon Loomis pour faire céder le blindage.
Quelques minutes plus tôt, trois voitures avaient pris en tenaille le fourgon qui venait de s'immobiliser à l'arrière du parking du centre commercial. Deux convoyeurs étant au premier étage du bâtiment, le chauffeur était seul, au volant, avec une cargaison rondelette de 500 000 à 1 million d'euros. Un Berlingo avait été projeté sur le fourgon puis incendié avec un cocktail molotov afin de rendre "aveugle" le chauffeur. Des cales avaient été placées sous les roues du fourgon pour l'immobiliser. Alors que l'artificier du groupe s'apprêtait à faire sauter le blindage, un des convoyeurs apercevait la scène depuis la fenêtre des locaux administratifs d'Intermarché et ouvrait le feu. "À partir de là, c'est la panique, détaille l'enquêteur. Des braqueurs ont riposté pendant que d'autres chargeaient le blessé dans le coffre d'une voiture. Heureusement qu'à cette heure-ci le bâtiment était vide..."
De nombreux éléments abandonnés sur place par le commando et une série de dénonciations anonymes avaient rapidement orienté les enquêteurs sur la piste "locale". "On nous a donné trois noms : Yann Gautier, Mamar Korichi et Mohamed Ghrib, explique le gendarme. Le retour des expertises ADN nous a confirmé la présence de Gautier et Korichi." Ce dernier, parti précipitamment en Algérie quelque temps, était placé sous étroite surveillance dès son retour en France. En mars 2014, estimant avoir suffisamment d'éléments, notamment la découverte d'un box renfermant tout un arsenal à Caumont-sur-Durance, les enquêteurs procédaient aux interpellations.
Et aussi Aix : le procès d'un trio de cabossés devenus ultra-violents
"Je reconnais ma participation aux faits, admet Mamar Korichi, confondu par une blessure au bras et son sang sur les lieux de l'attaque. Mais je nie farouchement avoir utilisé une arme." "Moi, j'ai jamais fait partie du commando. J'ai juste gardé des affaires", se positionne à son tour Lyess Hamidat. Fédérico Hidalgo, concède connaître Yann Gautier mais nie être l'un des braqueurs ainsi que Mohamed Ghrib qui estime "ne rien avoir à faire dans ce box." "Je suis en détention depuis quatre ans sur une dénonciation, lâche-t-il sèchement. On va s'expliquer en essayant de rester calme..." Enfin, Cédric Patano, qui comparait libre sous contrôle judiciaire, assure que le jour du braquage, il était dans un camping. "On m'a mis dix-huit mois en prison et on a foutu ma vie en l'air. Je ne connais personne et personne ne me connaît. Je suis là pour répondre de je ne sais pas quoi... "
Voilà pour les positions des uns et des autres. Aujourd'hui, le procès entrera dans le vif du sujet avec le témoignage des trois convoyeurs.
Frédéric Delbos n'avait pas souhaité venir témoigner mardi à la barre de la cour d'assises, à Aix, avec ses deux anciens collègues de la société Loomis. Par "souci de discrétion", parce qu'il est aussi sous-officier de réserve de gendarmerie, il a donc fait le choix de la visioconférence. Hier, le chauffeur qui s'était retrouvé piégé dans son fourgon blindé, le 10 août 2013 sur le parking de l'Intermarché de L'Isle-sur-la-Sorgue, est apparu sur les écrans de la salle d'audience en cagoule, combinaison noire et lunettes. Une tenue à peu près identique à celle des malfaiteurs qui avaient pris d'assaut son fourgon, une fois les deux autres convoyeurs montés dans les étages du centre commercial pour y déposer deux sacs pleins de billets.
La voix assurée et le discours rodé, Frédéric Delbos, convoyeur de fonds depuis 19 ans, a livré le récit des quelques minutes où il a eu "très très chaud". Au sens propre comme au figuré.
À l'arrivée de la fourgonnette Berlingo, avec deux hommes à l'intérieur affublés d'un chapeau de paille à la façon "ouvrier agricole", il ne décèle rien d'anormal. "Ils étaient presque jovials", précise-t-il.
Mais lorsque le véhicule s'enflamme sous l'effet d'un cocktail molotov, le chauffeur tilte. Il enclenche la procédure d'alarme et alerte le garde, Sylvain Conte, par talkie-walkie. "Quand vous appuyez sur le bouton d'alarme, vous ne pouvez plus sortir, le camion se bloque, détaille-t-il. Vous êtes prisonnier dedans. Le temps a été très long." Grâce aux caméras dont il dispose dans son fourgon, il assiste à tout, en direct, sous quasiment tous les angles. Impuissant, il voit arriver deux autres voitures et deux braqueurs de petite taille s'apprêter à apposer sur le blindage un carré d'explosif. "L'un d'eux a pris une balle entre l'épaule et la tête. Je l'ai vu clairement. Il est tombé avec la mèche du carré d'explosif allumée. Là, c'était la panique. Ça m'a marqué et ça me marquera toute ma vie."
A l'étage du bâtiment administratif, Sylvain Conte vient de faire feu sur un membre du commando, vraisemblablement Yann Gautier, qui a subitement disparu depuis... "À la caméra, j'ai vu apparaître un troisième malfaiteur. Ils ont tiré leur complice, puis je les ai perdus de vue."
Alors que la situation a dégénéré et qu'une fusillade éclate entre Sylvain Conte et certains membres du commando, le fourgon Loomis commence à chauffer sérieusement. "La fumée entrait dans le camion et je commençais à avoir très chaud. J'ai donc décidé de revenir à ma place de chauffeur, d'ouvrir ma meurtrière et d'utiliser l'extincteur. Je me suis brûlé mais tant pis. J'ai envoyé trois kilos de poudre surle Berlingo en flammes. La fumée est passée de noire à blanche... " En plus du feu, Frédéric Delbos doit gérer les tirs qui arrivent de tous les côtés. "Ma vitre latérale commençait à s'étoiler... On me tirait dessus ! Instinctivement, j'ai sorti mon arme par la meurtrière et j'ai ouvert le feu à trois reprises sur l'Audi qui prenait la fuite." Une fois les braqueurs partis, le chauffeur prévient le garde que le braquage est terminé. Dégager le camion, qui risquait de s'embraser, fut également périlleux "car il ne fallait pas rouler sur le carré d'explosif resté au sol... "
"Comment avez-vous réagi par la suite face à ce braquage ?", s'enquiert le président Guichard. "J'avais déjà une petite expérience, car en 2002, j'avais déjà été victime d'une tentative à Orly. Mais rien, malgré notre expérience et notre formation ne nous prépare à ça", rétorque-t-il. Le problème, c'est surtout dans la tête. "Tout me renvoie à ce braquage. Je ne décroche jamais. Je n'arrive pas à en faire le deuil. Je le vis en permanence, déclare-t-il. D'autant que j'ai déposé plainte contre Intermarché et mon employeur pour "négligence" et "mise en danger de la vie d'autrui".
Délégué syndical CGT, Frédéric Delbos avait clairement pointé la responsabilité de Loomis à l'issue des faits. À la psychologue qui l'avait expertisé, il avait tout déballé. Notamment avoir alerté sa direction à maintes reprises sur certaines failles dans la sécurité des employés. "Les braqueurs ont fait leur job. Ils ont joué, ils ont perdu, avait-il confié. Mais mon entreprise est plus dangereuse que les braqueurs.Et puis un salarié braqué n'est plus considéré pareil après..."
La plainte a été classée sans suite.
Rappel des faits
Dès l’âge de neuf ans, dans le quartier de Barriol à Arles, Cynthia* a été abusée puis violée régulièrement par son père, Jacques D. Les faits se sont poursuivis pendant 25 ans, jusqu’à ce qu’elle trouve enfin le courage de déposer plainte, au printemps 2019. De cette relation incestueuse est né un fils aujourd’hui âgé de 17 ans. Le procès s’est terminé hier devant les assises des Bouches-du-Rhône, à Aix-en-Provence
Hier matin, le clan s'est encore resserré autour du père accusé de viols incestueux commis sur mineur de 15 ans par un ascendant. Déjà la veille, la mère de Cynthia assurait que sa fille était une manipulatrice, qu'elle était pleinement consentante lorsque son père lui imposait des relations sexuelles, qu'elle aurait découvertes une fois la parole libérée (voir notre édition d'hier). Vendredi, l'un des frères de la victime a asséné : "C'était une relation entre adultes consentants".
Cynthia, 36 ans, avait courageusement décrit comment depuis l'âge de 9 ans, après des premiers baisers et des caresses, son père était passé, dès sa puberté, à la pénétration et à des relations sexuelles régulières dans l'appartement familial d'Arles, alors que la mère et la fratrie étaient absentes, voire simplement endormis. Elle avait analysé l'emprise, la peur, l'incroyable enchaînement qui lui a fait subir un quart de siècle de viols, à coups parfois de séquences filmées et de scénarios hardcore, de sodomies, qu'elle aurait réclamés, selon son père.
Et aussi Assises d'Aix : la bouleversante parole d'une victime d'inceste
À la barre défilent des anciens Gilets Jaunes devenus des amis de Cynthia, du temps des piquets qu'elle fréquentait assidûment avec ce père, intérimaire, qui ne la laissait jamais le quitter bien longtemps. Ils décrivent ce couple fusionnel qui allait se révéler être un père et sa fille. Ils témoignent des premières suspicions. C'est à cette époque que Cynthia rencontre Laurent*, son compagnon, avec lequel elle découvre ce qu'est, "faire l'amour". Celui-ci évoque cet étrange couple à trois qui se forme dès le début de leur aventure, les mains d'un père sur la cuisse de sa fille, ces gestes un peu trop tendres, ses irruptions chez elle quand elle ne répond pas illico au téléphone.
Qui est donc le père du fils de Cynthia, Jérémie*, 17 ans aujourd'hui ? Un amant d'un soir rencontré au bowling selon la version que livrent de concert Cynthia et Jacques, en vertu d'un pacte secret imposé à la jeune fille pour préserver la cellule familiale. Laurent et des amis ont des doutes. Il insiste auprès de Cynthia. Un matin, elle lui avoue tout. Ils vont ensemble déposer plainte. Il jettera, entre autres, un godemiché sanguinolent découvert dans l'appartement.
Le président interroge ce frère si carré dans ces certitudes. Des adultes consentants ? Une mineure ? "Je n'en ai pas la preuve. Nous avons eu une enfance heureuse avec un père aimant. Nous étions tous proches de lui". La grossesse de sa soeur aînée, annoncée après un déni de six mois ? "Ce fut un événement heureux". Il apprendra plus tard les résultats du test de paternité. Mais persiste : "Je n'arrive pas à comprendre comment elle a évincé toute la famille alors qu'on était là pour elle. C'est elle qui a décidé de s'isoler".
Jacques, le taiseux, a lâché les larmes après l'intervention des experts psychologiques qui ont conclu sur sa pleine responsabilité pénale, mais pointent son immaturité. Car ils ont rappelé son enfance à lui : son propre père a abandonné la famille recomposée avec sa maman pour vivre et procréer avec sa belle-fille de 18 ans, sa soeur, donc, par alliance. Les années de misère ont suivi. A-t-il autant pleuré la veille lorsque Jérémie, son petit-fils, témoignait ?
Me Stéphanie Keita plaide : "Jérémie portera sa croix à perpétuité. Il a appris que son papy est son papa (après le dépôt de plainte, ndlr). Qu'il est consanguin. Le fruit d'un viol. Il a peur de reproduire ce crime. 'Papa' est pourtant un mot magique qui incarne la protection. Jérémie a du dégoût et de la colère contre sa grand-mère. Au début, il ne savait plus qui croire."
Pour Me Anna Reis, le calvaire de Cynthia n'est pas terminé, étant en pleine reconstruction depuis ce jour où elle a porté plainte. "Et il faut encore qu'elle entende de ses frères et de sa mère qu'elle était consentante et responsable ? C'est insupportable ! Sa famille prend fait et cause pour son bourreau et la sacrifie pour leur confort personnel." L'avocat général dénonce un "meurtre généalogique, une destruction de l'individu, une mère qui anéantit le sentiment le plus puissant : l'instinct maternel. Dévoiler le secret? C'est encore de la faute de Cynthia et c'est ça qui dérange le plus Jacques D.".
Me Jessica Chatonnier-Ferra, avocate de l'accusé, puise dans l'histoire de celui qui "n'est pas un monstre mais un petit garçon à qui on n'a pas appris les codes sociaux, qui a grandi dans un climat de violence, d'abandon, et ne sait pas ce que veut dire le mot inceste". A-t-il pris conscience de ses actes ? S'adressant à Cynthia, il s'excuse : "C'est mal ce que l'on a fait, je ne comprenais pas tout. Je te souhaite d'être heureuse. Et puis à Jérémie, aussi."
L'avocat général a requis le maximum de la peine : 20 ans. Jacques D. a été jugé coupable des faits incriminés et condamné à 18 ans de réclusion et 10 ans de suivi socio-judiciaire avec traitement et soins.
(*) Les prénoms ont été changés.